Dans After Method, Hanna Reichel explore comment faire de la théologie face à l’échec d’un salut recherché dans la méthode. En passant par une découverte de la grâce queer et le design conceptuel, ielle invite à habiter les échecs, à écouter les usager·ère·s et à générer des formes de théologie plus attentives à Dieu et aux personnes.
Auteurice
Hanna Reichel est Charles Hodge professor of Systematic Theology au Princeton Theological Seminary – une des institutions de la formation théologique réformée aux États-Unis. Spécialisée initialement sur l’œuvre de Karl Barth, ielle travaille sur des enjeux qui font le lien entre doctrine et théologie politique. Sa prédication lors du Kirchentag 2025 a été particulièrement remarquée.
Présentation du livre
C’est un livre qui vise à mettre en évidence comment la théologie peut s’élaborer aujourd’hui : quels chemins doit-elle emprunter ?
Cette question est liée pour Reichel a sa biographie théologique d’une part – entre les rues de Caracas et de Buenos Aires, les sphères de la théologie académique germanophone et l’enseignement de la théologie aux États-Unis – mais aussi à ce qui apparaît aujourd’hui comme un conflit entre exigence de vérité (scientifique) et exigence de justice (politique) au sein de la théologie.
Par l’usage des théories critiques et de l’accueil de la théologie de la libération dans les facultés de théologie s’est en effet installée une remise en question de plus en plus marquée de toute approche qui ne tient pas compte de sa propre contextualité et de ses effets politiques, notamment en matière de justice.
L’exploration méthodologique de ce livre part de la réaffirmation constante que ce n’est pas la méthode qui sauvera la théologie de ses échecs inévitables. Ce constat n’est pas une raison pour baisser les bras, mais au contraire de persévérer dans la quête d’une théologie qui puisse s’avérer meilleure au regard des expériences passées – non pas dans le sens d’une progression, mais d’une reprise face à l’échec.
Structure
Deux éléments principaux structurent cet ouvrage.
Premièrement une polarisation : la « théologie systématique » (guidée par une quête de cohérence en matière de vérité et typifiée par l’œuvre de Karl Barth) opposée à la « théologie constructive » (guidée par un impératif de justice et typifiée par l’œuvre de Marcela Althaus-Reid).
En mettant en conflit ces deux pôles, Reichel cherche à faire avancer la pratique théologique au travers des impasses que chacun de ces pôles caractérise dans ses prétentions propres et par son conflit avec l’autre pôle.
Reichel ne propose pas une synthèse réconciliatrice, mais une manière de cheminer dans la contradiction et les échecs mis en évidence par cette polarisation. Dans son livre ielle le fait en suivant le mouvement proposé par la doctrine réformée des trois usages de la Loi. C’est le deuxième élément structurant.
Une petite note : la pensée et la littérature queer est fondamentale dans la réflexion de Reichel. Elle prend une place importante dans l’ensemble de cet essai. Sous sa plume la notion de “grâce queer” désigne la réalité même que le travail théologique tente de suivre et sonder. Si Reichel adopte une approche queer, c’est toutefois dans un sens qui vise à dépasser la rigidification caractéristique de certaines postures : elle est queer en un sens radical, comme l’attention à ce qui ne trouve pas sa place, dérange, est invisibilisé par la norme en vigueur. Pour prolonger sur ce sujet, j’invite le lecteur, la lectrice, à consulter la recension du livre Théologie queer de Linn Marie Tonstad – par Lara Kneubühler.
Opération de maintien de la paix (ch. 1-2)
Au titre du premier usage de la Loi (usage dit « politique »), Reichel souligne que toute structuration du travail théologique (approche, école, méthode) vise à prévenir une forme ou une autre de mauvaise théologie.
Ce constat invite ainsi les différentes approches à tenir compte des « écologies épistémiques » qui guident leur déploiement et des limites et impasses qu’elles manifestent à partir de là. Aucune ne peut en effet s’immuniser à l’échec et au mal – une tendance que toute forme de théologie présente à un moment donné.
Ce premier constat permet alors de penser une solidarité relative entre différentes approches théologiques, en ce qu’elles sont orientées par un même souci, qui est de limiter les dégâts causés par telle ou telle théologie à l’œuvre dans le monde.
La méthode ne sert pas ici à justifier ou à immuniser le champ du travail théologique, mais à lui permettre d’établir un périmètre d’opération pour pouvoir atténuer ou mitiger (mitigate) l’effet de théologies qui causent du mal. Mais aucune théologie n’est elle-même sauvée d’une forme ou une autre d’échec et de mal. Théologiquement : elles n’échappent pas aux effets de distorsion provoquée par le péché.
Se tenir dans le (dés)espoir (ch. 3-5)
La deuxième partie approfondit l’expérience de l’échec – sans chercher à la résoudre. C’est la visée de l’usage pédagogique de la Loi (second usage).
Chaque chapitre de cette partie suit un mouvement de cet approfondissement. Le premier (ch. 3) en se focalisant sur la manière dont la théologie génère de nouvelles pratiques en étant poussée à sa limite (crise permanente et insurmontable).
Le suivant (ch. 4) explore ce qui reste lorsque la critique fait son ouvrage. « Le terme théologique approprié pour désigner ces aperçus de la réalité qui défient toute explication tout en étant indéniablement réels pourrait être ‘la grâce’ » (p. 109, ma traduction) Une grâce queer (jamais tout à fait dans l’ordre, décalée), qui invite à articuler la persistance de la théologie sous forme de trois vertus :
(a) la fidélité excessive (excessive faithfulness) à ce qui se donne dans le réel, sa multiplicité et son ambivalence ;
(b) la solidarité bordélique (messy solidarity) qui ne cherche pas à se lier au même, mais à soutenir des liens improbables ;
(c) l’honnêteté indécente (indecent honnesty), qui cherche à s’en tenir aux choses telles qu’elles sont et non telles qu’elles devraient être ;
Le dernier chapitre de cette partie (ch. 5) explore le sens de cette persistance dans l’échec en méditant le texte de F. Kafka Devant la Loi – qui invite à se confronter existentiellement à l’échec face à une loi dont l’accomplissement devrait pourtant être possible. Une question que l’auteurice ne clôt pas, mais qu’elle ouvre au contraire par-delà toute résolution.
Cette partie me semble l’une des plus fécondes, et centrales, en ce qu’elle place l’échec au cœur de la démarche théologique – indiquant tant les impasses d’un salut de la théologie par la méthode, que celles d’une persévérance dans une posture anti-normative. La confrontation à l’échec ouvre l’espace à la complexité et à nos inévitables complicités – orientant le travail théologique sur le monde qui se déploie dans cette exposition.
Se mouvoir dans l’échec (ch. 6-8)
La dernière partie développe ce que j’appellerais la mobilité de la théologie, celle-ci étant interprétée surtout à l’enseigne de ses usages et de ses effets. Dans son usage in renatis, la Loi ne se définit non plus par rapport à un objet, mais par rapport aux personnes et à leurs vies. Une troisième manière de déployer la méthode en théologie.
Le ch. 6 nomme différents types de mouvements qui sont tant de manières de demeurer (dwelling) Devant la Loi :
- le nomadisme comme manière de naviguer dans la vulnérabilité épistémique ;
- le soin – « La théologie continue, persévère, non comme une œuvre qui pourrait être achevée, mais comme travail de l’amour » (p. 164) ;
- le jeu – comme manière de grandir “croître de travers” (growing sideways) ;
- la drague – une manière de suivre l’ouverture exploratoire du désir.
Les ch. 7 et 8 font entrer le mouvement théologique dans le contexte d’une théorie du design – discipline qui place l’usager·ère au centre.
Dans cette perspective, la doctrine prend sens dans son usage au quotidien. Elle vise à répondre aux besoins de certains usagers dans un environnement donné, propose un certain nombre de possibilités d’usages (affordance), informe correctement ou non les usagers potentiels sur ces possibilités. Elle peut aussi s’avérer inhospitalière ou générer une inadaptation pour certains usagers. Elle peut aussi être détournée de son usage premier et révéler des possibilités qui n’étaient pas attendues par les concepteurs. Le chapitre 7 explore ces différents enjeux.
Je me permets de relever un point qui m’a particulièrement interpellé ici, car il invite à transformer en profondeur la praxis habituelle en théologie : la communication avec les usagers de la doctrine (feedback loops, récursivité) comme élément crucial de la production théologique. Ce passage par l’usager·ère expose les théologien·ne·s professionnel·le·s à ce qu’ielles ne pouvaient pas percevoir dans leur production. L’usage révèle des impossibilités et des échecs, mais montre aussi des possibilités imprévisibles – comme le détournement d’un instrument de torture en arbre de vie.
Le ch. 8 revient sur la visée de la pratique théologique : face à ce qui précède, elle peut être concrètement comprise comme art de concevoir des concepts. « Nous avons l’habitude de considérer la théologie comme une quête de vérité, mais que se passerait-il si nous la voyions plutôt comme une tâche architectonique consistant à concevoir, sur le plan conceptuel, des imaginaires dans lesquels les gens peuvent habiter, ou comme l’art d’adapter des idées à un usage théologique ? » (p. 216) Reichel développe ensuite différents paramètres de cette production – soulignant notamment l’enjeu de son ajustement tout à la fois à la réalité de Dieu et à la réalité des personnes.
À la conclusion de cette partie, ielle souligne à nouveau que cette concentration sur le design ne sauvera pas la théologie – ce qui de manière subtile renvoie sa lecteurice, aux chapitres précédents, l’invitant à les lire non pas comme une progression, mais comme des temps distincts dans lesquels demeurer et œuvrer. C’est cette indication qui montre que la voie proposée par Reichel n’est pas une synthèse, qui permettrait de solutionner la polarité indiquée plus haut, mais une manière de rester en chemin.
Conclusion
La partie finale du livre revient sur le titre : After Method. L’enjeu est de renoncer à tout idéal de perfection dans le déploiement méthodologique de la théologie – afin de contrer toute tyrannie de la méthode, par rapport à ce que la théologie est appelée pour sa part à accomplir, en écho explicite ici aux réflexions de Paul Feyerabend dans Against Method. « Je plaide pour une compréhension désotériologisée de la méthode, un usage attentif et triple de celle-ci comme instrument de grâce plutôt que comme condition de celle-ci. » (p. 248)
J’aimerais finir ce parcours par une citation qui me semble bien illustrer tout l’enjeu de ce livre : « Chaque fois que je rencontre mes étudiant·e·s, je me rappelle que celles et ceux qui ne sont pas tout à fait chez elleux – dans une discipline, dans la salle de classe, dans le monde – ont peut-être beaucoup à nous apprendre. » (p. 250) Et pour ce qui concerne la théologie, ce rappel ne se limite certainement pas à la salle de classe.
Appréciation
Ma recension ne rend pas justice à de nombreux aspects de ce livre. C’est un feu d’artifice d’intuitions, de proposition créative et de relectures critiques – j’ai particulièrement été marqué par la généalogie critique de la « systématicité » et de son rapport à une domination des corps (pp. 51-61). Mon penchant à l’éclectisme a été surstimulé – et en même temps, la rigueur avec laquelle Reichel revient toujours à sa question centrale force l’admiration.
Il faut toutefois souligner que la lecture est par endroit ardue. La conceptualité propre à la design theory demande un effort d’appropriation – l’auteurice posant toutefois tous les éléments nécessaires pour pouvoir la suivre.
La perspective proposée me semble particulièrement précieuse quand je pense au travail que je suis amené à faire comme théologien au sein des Églises réformées. Elle encourage d’une part à s’exposer sérieusement aux échecs, à ne pas les fuir, mais à demeurer avec les personnes qui les subissent, à les écouter, à apprendre de leurs expériences et de leurs expérimentations – un apprentissage important pour des institutions qui sont guidées par un réflexe d’autopréservation.
La dialectique entre production et écoute donne à la théologie une tonalité deleuzienne qui n’est pas pour me déplaire – surtout à une période où la pratique théologique cherche son sens au sein de l’Église. Il est toutefois important de souligner que ce n’est qu’une des manières de donner forme au cheminement théologique et que ce n’est pas cela qui sauvera la théologie elle-même (ni l’Église) – comme Reichel le rappelle constamment.
Lectorat
Ce livre s’adresse sans doute prioritairement à un public de « théologien·nes professionnel·les » – et plus spécifiquement parmi eux celles et ceux qui souhaitent lier théologie fondamentale, dogmatique et théologie politique. Cela restreint peut-être le public.
D’un autre côté, j’aimerais encourager chaque théologien, chaque théologienne à se confronter au cheminement proposé par ce livre et aux sentiers qu’il défriche – l’entrave que peut représenter l’anglais en vaut la peine !
Peut-être qu’il en ressortira l’envie de s’engager pour une théologie qui soit plus humaine – et de ce fait plus attentive à Dieu, telle qu’ielle se révèle en Jésus-Christ.
Hanna Reichel, After Method. Queer grace, conceptual design and the possibility of theology, Louisville, Westminster John Knox Press, 2023 – disponible uniquement en anglais (pour l’instant).
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Pour une autre recension, vous pouvez aller voir celles (en allemand) de Thorsten Dietz sur le site de Fokus-Theologie ou de Friederike Nüssel pour la Theologische Litteraturzeitung.
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