Les nouvelles ne nous offrent plus de terrain solide. Epstein, Pelicot, Fernandes, Ulmen : des noms devenus des symboles pour la violence, la trahison et l’humiliation. Croire aujourd’hui en l’amour entre hommes et femmes, n’est plus un acte innocent.
Cet article est le premier volet d’une série consacrée à l’hétérofatalisme, publiée à la fois sur le site du Reflab et sur ce blog (EERS). L’hétérofatalisme désigne l’idée selon laquelle les relations hétérosexuelles sont nuisibles aux femmes, voire mortelles pour elles. Cette idée accompagne un mouvement où certaines femmes choisissent de ne plus entretenir de relations hétérosexuelles.
Quand l’espace intime devient dangereux
Début 2026, le ministère américain de la Justice a rendu publics plus de trois millions de pages issues des dossiers Epstein. Beaucoup de noms ont été rendus illisibles, des pages entières masquées. L’essentiel des dossiers Epstein reste encore aujourd’hui sous scellés. Il n’empêche : depuis longtemps déjà se dessine un tableau bouleversant. On voit apparaître un système d’exploitation sexuelle auquel ont pris part des centaines de politiques, de banquiers et d’intellectuels parmi les plus influents du monde. Des clients, des complices, des profiteurs, des facilitateurs et des membres d’un milieu social qui fournissait des jeunes femmes et des mineures, et qui se protégeait mutuellement.
Puis il y a eu l’affaire Gisèle Pelicot : pendant des années, elle a été droguée systématiquement par son mari d’alors, Dominique, violée et livrée à d’autres hommes pour être violée. Il filmait les faits, les archivait et proposait sa femme inconsciente en ligne à d’autres hommes, qui l’abusaient pendant qu’il regardait et documentait. L’histoire a bouleversé le monde. Par sa déposition publique et son livre autobiographique « Et la joie de vivre » (2026) (recensé sur notre blog), Gisèle Pelicot s’est réapproprié le récit de ce qu’on lui a fait.
Au printemps de cette année, c’est l’affaire de la présentatrice de télévision et actrice Collien Fernandes qui a déferlé dans les médias (Le Monde, 2 avril 2026) : elle accuse son ex-mari, Christian Ulmen, d’avoir créé de faux profils en son nom, d’avoir communiqué avec des hommes à travers eux et d’avoir diffusé du matériel pornographique laissant croire qu’elle y figurait. Fernandes parle de « viol virtuel ».
Le sujet s’est rapproché de nous en juillet dernier : le ministère public du canton d’Argovie a mis en accusation l’ancien député UDC Patrick Frei. Il aurait drogué à plusieurs reprises sa compagne d’alors et la fille mineure de celle-ci, se serait livré sur elles à des abus sexuels et aurait filmé les faits ; selon l’acte d’accusation, il aurait également abusé de sa première épouse pendant des années de manière similaire (RTS, 4 septembre 2026). Un cas suisse, donc, qui fait entrer dans notre voisinage immédiat la violence jusqu’ici cantonnée aux titres de la presse internationale.
Ce qui trouble, dans ces histoires d’horreur, ne tient pas seulement à leur brutalité. C’est leur mise en cause de l’espace intime.
Le danger ne situe souvent pas dans des sombres ruelles, mais dans des chambres à coucher, des conversations sur smartphone, des appartements partagés, des relations de longue date.
Dominique Pelicot n’était pas un inconnu. C’était un mari. L’acte d’accusation argovien raconte, lui aussi, une violence au cœur même de la cellule familiale. Et les accusations autour de Christian Ulmen concernent une violence numérique dans une relation autrefois intime. C’est précisément cela qui bouleverse :
Le lieu où la confiance devrait régner devient une scène de crime.
Après cela, on ne peut pas simplement passer à autre chose. Quiconque explique aujourd’hui aux femmes qu’elles feraient bien de ne pas être si méfiantes n’a rien compris. Rien d’étonnant à ce que Viktoria Morasch (journaliste à l’hebdomadaire allemand DIE ZEIT) décrive le rapport actuel entre les hommes et les femmes comme un « champ de ruines » (DIE ZEIT, 27 février 2026).
Pourquoi « #Tousleshommes » n’est pas un non-sens
Dans le sillage de ces histoires, des hashtags comme #TousLesHommes circulent à nouveau – rappelant le #BalancetonPorc de 2017.
En Allemagne, les hashtags #alleMänner et #EntdeckeDenUlmenInDir ont émergé pour dénoncer la banalisation des violences masculines, y compris dans l’intimité. En France, #BalanceTonPorc, #NousToutes ou #StopFéminicides ont joué et jouent un rôle similaire : ils forcent la société à affronter une réalité inconfortable – celle d’un système où la confiance, trop souvent, se paie au prix de la vulnérabilité. Podcasts, forums et journaux de langue allemande, sont le lieu de débat pour savoir si les relations hétérosexuelles sont encore possibles – ou si le mépris, les rapports de force et les histoires de violence ne les ont pas irrémédiablement abîmées.
« Tous les hommes » n’est pas une condamnation morale de chaque homme en particulier. Cette affirmation ne tient ni en cour, ni dans un récit de vie, ni dans une démarche spirituelle. Mais il serait trop facile de la balayer avec indignation.
De telles phrases ne naissent pas dans le vide. Elles indiquent un trop-plein de colère, lié à des expériences réelles. Elles disent : trop d’hommes détournent le regard. Trop nombreux sont ceux qui connaissent, dans leur cercle d’amis, des violations des limites – des blagues, des images, des conversations, des fantasmes. Trop nombreux sont ceux qui se croient non concernés parce qu’eux-mêmes n’ont violé personne.
L’injonction « Trouve le Ulmen en toi » non plus ne doit pas nécessairement être lue comme une accusation indiscriminée. On peut y entendre une question inconfortable : où est-ce que je tire profit du rapport de force ? Où ai-je appris à considérer le corps des femmes comme du matériau à ma disposition ? Où la violence commence-t-elle chez moi – et bien avant qu’il soit question d’infraction pénale ?
Tous les hommes ne sont pas des agresseurs. Mais aucun homme ne vit hors de la culture qui produit des agresseurs.
Les lois ne suffisent pas, mais sans elles, rien n’est possible
Qui veut sauver l’amour ne peut s’arrêter aux appels solennels. Il faut du droit. Il faut des services d’enquête qui sont compétents en matière de violence numérique. Il faut des lois qui punissent clairement les deepfakes non consentis, les manipulations d’images à caractère sexuel et l’humiliation numérique (des réformes en ce sens sont en route – l’affaire Fernandes précisément a mis en évidence les lacunes existantes). Il faut des plateformes qui réagissent avant que le mal soit devenu viral.
Dans le monde physique aussi, la règle vaut : la violence faite aux femmes ne doit pas être minimisée comme un « drame conjugal ». Les victimes ont besoin d’espaces protégés, de procédures rapides, d’un soutien financier et d’une justice qui déplace la honte là où elle doit être : chez les agresseurs.
À côté de cela, il faut un travail de sensibilisation. Les hommes, jeunes comme adultes, doivent apprendre à percevoir le pouvoir avant qu’il ne soit abusé. La sexualité a besoin de consentement, non de conquête. L’intimité a besoin de parole, non de prérogative.
Une société ne protège pas les femmes par l’indignation, mais par des règles, des ressources et vigilance bien exercée.
Le mariage n’est pas hors de cause
C’est pourquoi les oraisons funèbres consacrées au mariage et aux relations de couple traditionnelles touchent un point réel. La politologue et militante française Emilia Roig, par exemple, critique le mariage comme une institution historiquement fondée sur la dépendance – dans son livre « Das Ende der Ehe » (La fin du mariage) elle réclame non pas une simple réforme, mais l’abolition du mariage en tant qu’institution. Une « révolution de l’amour » ne serait possible qu’en dehors d’une institution normative comme le mariage. L’État ne devrait pas privilégier un modèle unique de vie commune, mais favoriser des formes différentes de communauté.
Ce sont toujours les femmes qui assument le plus souvent la charge du soin, réduisent leur activité professionnelle, sacrifient argent, temps et liberté. L’amour peut encore servir de couverture à la pression, à la manipulation, voire à la violence. Refuser de le voir, ce n’est pas défendre l’amour, c’est défendre son propre confort.
Et pourtant, il ne s’ensuit pas nécessairement que le mariage ou les relations hétérosexuelles devraient tout simplement être abolis ou abandonnés. Mais ils ont perdu leur caractère d’évidence et leur innocence. Ils doivent faire leurs preuves : dans la gestion de l’argent, du pouvoir, de la sexualité, de la charge du soin et de la liberté.
Qui veut défendre le mariage doit montrer qu’il ne fait pas que prolonger de vieilles dépendances.
L’invocation de la tradition seule ne porte plus ; elle devient creuse dès qu’elle tait les blessures qui ont été possibles sous sa protection.
Une surcharge théologique
À ce stade, il vaut la peine de jeter un regard sur l’histoire des Églises. Car une grande partie de ce qui se brise aujourd’hui fut d’abord sacralisé par la religion.
Depuis l’époque romantique surtout, l’idée du mariage d’amour s’est profondément inscrite dans la pensée chrétienne. L’idée qu’il existerait « la bonne personne », que la relation de couple condenserait un accomplissement existentiel, n’a pas seulement été racontée culturellement – elle a été théologiquement surchargée.
Les Églises chrétiennes ont été des actrices décisives de cette évolution. Prédications, préparations au mariage, accompagnement pastoral et renforcement de représentations idéalisées de la famille ont contribué à projeter dans les textes bibliques un idéal romantique incontestablement moderne, celui du mariage d’amour (et de la paisible vie de famille qui en découle) – pour ensuite en faire un ordre divin.
Particulièrement influente fut l’interprétation du mariage comme image de la relation entre le Christ et l’Église. Ce que l’Épître aux Éphésiens formule comme une analogie (Éphésiens 5,21-33) est devenu une revalorisation métaphysique de la relation de couple.
Le mariage apparut soudainement comme un lieu d’une profondeur quasi sacramentelle, comme un projet spirituel à portée salutaire.
Cela ne reste pas sans conséquences. Qui comprend le mariage ainsi lui donne beaucoup (trop) de poids. L’échec devient crise existentielle. La séparation prend une charge morale. Dans les contextes fortement religieux, elle peut avoir l’exclusion sociale pour conséquence. Et quiconque n’est pas marié apparaît comme quelqu’un qui se trouve encore en chemin – qui ne serait pas encore arrivé.
Un mariage sacralisé ne se brise pas nécessairement moins souvent – mais lorsqu’il se brise, il le fait avec brutalité.
La subversion patriarcale
À cette sacralisation s’ajoute un second fardeau : l’héritage patriarcal.
La tradition chrétienne a longtemps pensé dans des structures qui présupposent la supériorité d’une autorité masculine. La soumission n’était pas seulement attendue socialement, elle était soutenue théologiquement. Les textes bibliques étaient lus de manière à stabiliser les rapports de pouvoir existants.
Cela a eu des conséquences concrètes. Les femmes étaient économiquement dépendantes, juridiquement désavantagées, socialement liées. Et même là où il y avait une violence manifeste, il manquait souvent la sensibilité nécessaire pour la reconnaître comme telle.
Ce qui était considéré comme relevant du devoir conjugal a longtemps été soustrait à toute critique.
Plus grave peut-être encore : le mélange d’autorité religieuse et de dépendance personnelle a engendré un climat où il était difficile de s’opposer. Qui remet l’ordre en question se trouve à remettre Dieu lui-même en question.
Là où le pouvoir masculin passe pour être légitimé par la Bible, la résistance à son encontre devient révolte contre Dieu.
Cette histoire ne peut être simplement écartée. Elle laisse des traces – dans les stéréotypes de rôles sociaux, les attentes et les représentations intériorisées de la vie de couple.
Le mariage comme prise de risque
Et pourtant, au sein de cette même tradition existe aussi une trace libératrice. La théologie protestante a consciemment désacralisé le mariage. Pour Martin Luther, le mariage n’était pas un sacrement, mais une « chose profane » : dans son sermon « Du mariage et du célibat » (1522), il le range dans l’« ordre profane », le soustrayant ainsi délibérément à toute sacralisation ; Zwingli s’oriente dans une direction similaire lorsqu’il conçoit le mariage comme une forme de vie réglementée publiquement, dont on répond devant la communauté.
Ce n’est pas une dévalorisation de la vie de couple, mais sa libération. Le mariage appartient au domaine de la vie vécue, non au domaine du sacré et de l’intouchable.
Le mariage n’est pas un domaine saint à part, mais une partie de la vie ordinaire — et c’est précisément en cela qu’elle doit être prise au sérieux.
Cela permet de comprendre la vie de couple comme une forme de vie parmi d’autres. Elle perd sa prétention à l’absolu. Elle devient négociable, façonnable, et aussi critiquable.
Cette perspective pourrait redevenir féconde aujourd’hui. Non pas en concevant un nouvel idéal – une « théologie du mariage » aux prétentions vertigineuses, cette fois selon les prescriptions d’une conception moderne de la liberté, de l’autodétermination et de la justice – mais en réduisant la pression.
Ce qu’il faut, ce ne sont pas de nouveaux modèles de relation avec un vernis rutillant..
Il faudrait plutôt des couples qui montrent, de manière concrète et enracinée, que c’est possible. Des de couples Imparfaites, contradictoires, parfois laborieuses. Où chacun peut avoir sa place et où chacun fait des compromis. Où on se dispute. Où les rapports de pouvoir sont nommés. Où les limites sont respectées et l’intégrité personnelle de l’autre honorée.
L’avenir du couple hétérosexuel ne se décide pas dans les théories, mais dans des relations vécues, vulnérables, d’égal à égal.
Pas de dernière victoire aux agresseurs
Dans un article intitulé « Danach weiter lieben » (Aimer encore après), la journaliste Jolinde Hüchtker décrit une scène bouleversante :
- Au premier rang de la Laeiszhalle de Hambourg, un homme est assis alors que Pelicot présente pour la première fois ses mémoires en Allemagne, et il lui adresse discrètement un baiser de la main. C’est son nouveau compagnon, que dans son livre elle appelle Jean-Loup. (DIE ZEIT, 23 mars 2026)
Après tout ce qu’on lui a fait, Pelicot parle encore d’amour.
Elle ne croit pas que les hommes et les femmes soient des ennemis naturels. Elle ose même une nouvelle relation. « Aujourd’hui, je sais que mon amour me rend vulnérable », écrit Pelicot à la fin de son livre ; « mais je suis prête à continuer de courir ce risque. Car l’amour est aussi mon armure la plus puissante. »
Ce n’est pas un retour naïf au conte de fées. C’est un acte de liberté. Pelicot ne laisse pas la violence lui dicter ce qu’elle a encore le droit d’espérer. Elle refuse aux agresseurs le pouvoir sur son avenir.
Il y a là aussi une exigence dérangeante pour nos propres débats. Nous devons prendre la violence au sérieux, sans lui abandonner la réalité tout entière. Nous devons sensibiliser notre société, renforcer le droit, protéger les femmes, nommer le pouvoir. Mais nous ne devons pas faire comme si la méfiance était une solution durable.
Qui aime à nouveau après l’horreur ne minimise pas la violence. Il lui répond : « non ».
Oui : les agresseurs détruisent des corps, la confiance, des biographies. Ils transforment l’intimité en arsenal. Ils empoisonnent le rapport entre les sexes.
Mais on ne devrait pas leur offrir en plus cette dernière victoire : que nous tirions de leurs actes la conclusion que des relations hétérosexuelles saines, d’égal à égal, seraient une illusion. Ce serait trop d’honneur pour les agresseurs. Trop de pouvoir accordé à leur misère. Trop de capitulation devant leur violence.
La protestation doit dire autre chose : nous ne croyons pas moins en l’amour, nous y croyons plus précisément. Pas de manière inoffensive, mais avec lucidité. Pas aveuglément, comme le romantisme, mais avec un engagement pour la justice.
Abandonner l’amour aux agresseurs serait une trahison envers les victimes et envers l’amour lui-même.
C’est pourquoi il ne reste que cette volonté : nous ne renonçons pas. Pas les yeux fermés. Pas naïvement. Mais pas sans espérance pour autant.
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