Apocalypse Nerds, comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, par les journaliste Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet revient sur les tycoons de la Silicon Valley et explique en quoi ils ont aujourd’hui basculé vers des idéaux absolument anti-démocratiques.
Résumé
Ce court essai nous est proposé par deux auteurs français, observateurs aguerris et engagés de la scène tech américaine et de ses discours. En 2023, Nastasia Hadjadji a publié No Crypto, Comment Bitcoin a envoûté la planète (Divergences), qui analysait déjà les sous-bassements philosophiques des monnaies électroniques, et leur dimension réactionnaire. Olivier Tesquet, journaliste à la cellule enquêtes de Télérama travaille depuis quinze ans sur les impacts du numérique sur notre société et pointait les enjeux de surveillance dans État d’urgence technologique (Premier parallèle, 2021).
Ici, les deux auteurs cherchent avant tout à comprendre une mutation : comment la Silicon Valley, capitale du cool, du progressisme et de l’innovation heureuse a-t-elle pu s’allier aussi vite à Donald Trump, président ouvertement populiste, raciste, misogyne, et quelles idéologies soutiennent ces deux univers réunis ? Les auteurs dissèquent à la fois les biographies des acteurs de ce milieu y compris ceux de l’ombre, et permettent de mieux comprendre leur rôle et leurs idées. Ils proposent enfin une analyse sans fards de la tech américaine actuelle, pour eux un nouveau pouvoir, qu’ils qualifient de techno-fasciste « non par goût de la provocation mais car ce terme semble le plus adapté pour désigner la recomposition technique du pouvoir à l’œuvre » (p.11). La manière dont le fascisme est transformé par la technologie au point de dessiner une nouvelle architecture du pouvoir est l’enjeu de tout l’ouvrage.
Présentation du livre
Chaque chapitre de ce court essai se concentre sur une mutation ou une transformation à l’œuvre. Le point de départ est le second mandat de Donald Trump. Dans l’introduction, les auteurs expliquent se concentrer sur l’entourage de Donald Trump et des figures de la tech, dont Peter Thiel, milliardaire de la tech qui finance notamment la scène politique réactionnaire et conservatrice. Pour les auteurs, ce dernier incarne une recomposition politique à l’œuvre, « il n’esquisse pas une réforme du monde ancien : il attend son effondrement et prépare l’avènement du suivant » (p.12) dans un geste quasi « apocalyptique » (p.12), en véritable « ingénieur du kairos » (p.13) expliquent-ils en disséquant ses écrits et ses investissements.
Sans embrasser cette lecture eschatologique, les auteurs estiment tout de même que notre époque se trouve dans une « lutte silencieuse pour la signification du futur ». C’est l’État de droit qui est menacé selon eux par un techno-fascisme, défini comme « un nouveau régime d’action, modulaire, distribué, post-idéologique, où l’autorité s’administre comme un service et se déploie à l’ombre des institutions qu’elle aura préalablement affaiblies. » (p.18).
Haro sur la démocratie
Les auteurs rappellent que la Silicon Valley n’a jamais été historiquement un bastion démocrate. Cette alliance s’est scellée dans les années 1990 avec l’imaginaire optimiste d’un monde « pacifié, démocratique, prospère et ouvert » (p.24), mais en réalité cet écosystème est « historiquement façonné par des logiques réactionnaires » (p.25), on y trouve en permanence des théories eugénistes, toujours réactualisées ; elle prend par exemple aujourd’hui l’image d’une « élite cognitive (dotée d’un Q.I supérieur ndlr.) destinée à de grandes responsabilités » (p.27). Loin des espaces de disruption et de transgression, les entreprises de la tech sont plutôt caractérisées par des hiérarchies pyramidales et autoritaires, la priorité est placée dans « l’efficacité (…) la hiérarchie et {le} contrôle » (p.28), valeurs centrales qui s’imposent jusqu’à former une « idéologie qui fait de la démocratie un frein à l’innovation, un poids mort dont il faudrait se délester » (p.28).
Figures-clés du conservatisme tech
Une figure est centrale pour les auteurs : Peter Thiel, né en Allemagne, entrepreneur, capital-risqueur et milliardaire réactionnaire, fondateur de Paypal, primo-investisseur de Facebook, soutien de Trump, financeur de la carrière politique de J.D. Vance, anti-woke notoire, « à l’origine de l’idéologie qui a fini par définir la Silicon Valley : le progrès technologique doit être poursuivi sans relâche et sans se soucier ou presque de coûts potentiels ou dangers pour la société » (p. 29).
Thiel déclare dès 2009 que pour lui, liberté et démocratie ne sont plus compatibles. Pour beaucoup, c’est un moment fondateur dans la naissance des mouvements réactionnaires contemporains. La pensée de Thiel s’apparente pour les auteurs à celle d’un Friedrich Hayek (économiste autrichien 1889-1992), qui préfère « une dictature libérale à un gouvernement démocratique sans libéralisme. » (p.30). Ils retracent toute la matrice idéologique de Thiel, ce penseur convaincu que la technologie est une alternative à la politique, que des « individus souverains » (p.31) au QI élevé peuvent remplacer des gouvernements nationaux, et qui réalise des investissements colossaux pour faire advenir cette réalité : Facebook, Palantir (qui développe des solutions de surveillance utilisées entre autres par l’État américain), SpaceX lui doivent beaucoup. Et sa philosophie politique infuse non seulement la Silicon Valley mais les institutions des Etats-Unis aujourd’hui.
Interrogations sur le fascisme
La nature fasciste du régime trumpien est ensuite interrogée. Sans trancher la question, les deux penseurs rappellent cependant qu’un élément clé du fascisme sous le troisième Reich est la « désorganisation » (p.38), idée développée par le philosophe allemand Franz Neumann (1900-1954) qui montre que l’affrontement permanent de factions au sein du régime « rend impossible à toute opposition de renverser le régime en occupant une ou plusieurs institutions » (p.39), puisqu’aucune n’a de pouvoir.
Le pouvoir trumpien, expliquent les auteurs, réunit dans un « syncrétisme instable » (p. 44) plusieurs idéologies (« l’ordre existant est obsolète, la démocratie est fatiguée, la technologie est plus fiable que les institutions humaines ») (p. 43), et pour les décrire, l’acronyme TESCREAL a fini par émerger, détaillé comme suit : Transhumanisme / Extropianisme / Singularitisme / Cosmisme / Rationalisme / Altruisme Efficace/ Longtermisme. Un bricolage idéologique qui fonctionne comme « une API » selon les auteurs soit « un protocole qui permet à une fonction d’être réutilisée ailleurs sans que le programmeur ait besoin d’en comprendre tout le fonctionnement interne » (p.48). Autrement dit, ces idées aussi incohérentes soient-elles parfois entre elles fonctionnent en réseau : c’est lui qui permet leur circulation. Ensuite, elles peuvent être récupérées, reprogrammées, repensées.
Dans la mise en œuvre de ces idées au pouvoir, les auteurs soulignent aussi le rôle de l’Heritage Foundation et son Projet 2025, document de près de 1000 pages, « feuille de route d’une seconde présidence Trump ayant appris de ses errements déterminée à reprendre le pouvoir de manière durable sinon définitive » (p. 53), le rôle du DOGE géré par Elon Musk dont le but n’est pas de gouverner mais bien d’épurer l’administration (p. 55).
Monarchie distribuée
Autre éléments idéologiques pour comprendre la matrice réactionnaire : « le rêve d’une monarchie distribuée » (p. 61), c’est-à-dire le règne d’un homme fort, sorte de « CEO of America, dont la légitimité se mesure à sa performance » (p. 61), à sa capacité à atteindre des objectifs. Et c’est justement parce que cette efficacité est le mètre étalon de ce roi-CEO que ce dernier « doit être analysé comme un système » (p. 63), assurent les auteurs – une « infrastructure invisible, logicielle, capable de se propager comme un virus » (p.63) pour former une « internationale réactionnaire » autour de la souveraineté-as-a-service (p.65).
La souveraineté-as-a-service
Cette dernière se comprend comme « une forme de pouvoir qui n’est plus enraciné dans une légitimité territoriale ou populaire mais disponible en format exécutable, prêt à être activé là où les conditions le permettent » (p.67). Ce « rationalisme autoritaire » suppose de simplifier le réel, « invisibiliser les savoirs pratiques, écarter les médiations » (p.68), ce modèle n’est pas une idéologie, mais une méthode, dont les auteurs observent l’application dans d’autres pays (Salvador, France, Argentine …). Après l’enlèvement du président Vénézuélien début janvier 2026, cette analyse prend toute sa force. Comprendre le techno-fascisme non seulement comme une conception mais comme un mode nouveau de construction et d’exercice du pouvoir est la véritable force de cet ouvrage qui vient montrer comment la technologie – qui ne s’est pas conçue dans un environnement neutre – vient aujourd’hui définir des nouvelles formes de pouvoir.
Dans une seconde partie de l’ouvrage (Fragmenter p. 74), les auteurs analysent toutes les visions et tentatives de ces acteurs techno-fascistes de donner corps à leurs vision d’un monde sans État, sans politique, et gouverné par la technologie et la rationalité : le projet Gaza 2035 porté par l’administration Trump (p. 75), ceux de villes privées (p. 75), voire d’États sécessionnistes (portée par le concept de Network State), (p. 89) – et rappellent leurs échecs cuisants. Pour les auteurs le point commun de ces visions du « Moyen-Âge du futur » est un mythe profondément américain, celui de la nouvelle frontière (p. 118) qu’ils déconstruisent dans un dernier chapitre (Franchir, p.119), foisonnant de concepts – peut-être un peu trop.
Une vision apocalyptique
Le point commun de tous ces nerds technophiles et réactionnaires : ils sont nourris par des visions apocalyptiques et catastrophistes d’un futur post-humain, qui « saturent les imaginaires techno-eschatologique » (p.121) de ces milliardaires et penseurs. Les auteurs reviennent sur le transhumanisme cette croyance née après la Seconde Guerre mondiale, qui vise pour l’humanité à dépasser son corps biologique (p.128) et faire advenir un futur post-humain « grâce à l’association des sciences et de nouvelles technologies » (p.129), ils consacrent aussi un chapitre à l’obsession pour la longévité de ce petit monde et ses investissements dans le business du secteur. Qui trahit en réalité « une quête élitiste d’immortalité » (p.139), qui, pour les auteurs « ne raconte au fond qu’une histoire millénaire, celle de la recherche de transcendance » (p. 139). Pour ces milliardaires, elles se traduit surtout par le rêve d’une imposition d’un « futur techno-scientifique autoritaire sans recherche de consensus ni de délibération » (p. 144) allié à une vision néo-eugéniste caractérisée par une obsession de la natalité, du classement et de thématiques comme la génétique, la biologie, et la psychologie évolutionnistes, l’éthologie – des focalisations qui sont surtout pour les auteurs « la nouvelle itération d’un capitalisme néolibéral en pleine mutation pour la préservation de ses acquis » (p.153).
Autre A.D.N de cette pensée néoréactionnaire : l’accélérationnisme, pensée théorisée dans la Grande-Bretagne des années 1990 qui se caractérise par le fait que « la technologie en particulier l’informatique et le capitalisme dans son versant le plus agressif et hégémonique devraient être massivement accélérés et intensifiés, d’une part parce que c’est la meilleur façon d’avancer pour l’humanité ; d’autre part parce qu’il n’y a pas d’autres alternative » (p. 158). Les auteurs analysent aussi le concept l’hyperstition, « accélération spéculative du réel, prophétie autoréalisatrice propre à le transformer radicalement » (p.163). En effet, force est de constater qu’aujourd’hui les Apocalypse Nerds « capturent la fabrique des utopies en subtilisant à une certaine gauche des idées – révolutionnaires, communaliste, anarchiste, socialiste, libertaires, écosocialiste, féministe – son magistère en termes de poésie révolutionnaire et surtout sa capacité à fabriquer des utopies concrètes » (p. 163). Car ces milliardaires ont les moyens de réaliser leurs rêves eschatologiques. Reste que leur rêve « n’est pas ancré dans le monde réel » (p. 170-171).
A qui s’adresse ce livre
Dense, et renvoyant régulièrement à des courants historico-politiques passés, le livre plaira en priorité à celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées, aux courants de pensée philosophiques, à la réflexion sur la technologie. Très référencé et bien sourcé, ce texte mentionne souvent les travaux du canadien Quinn Slobodian (Le Capitalisme de l’apocalypse Ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil, 2024) régulièrement cité, et fait écho aux réflexions de Giuliano Da Empoli (Les ingénieurs du Chaos, JC Lattès, 2019), qu’il vient compléter.
Mais toute personne utilisatrice de services numériques américains (Facebook, Whatsapp, Instagram, Google, Amazon, X…) ou fasciné par le modèle entrepreneurial de la Silicon Valley devrait pouvoir lire ce texte. L’ouvrage est par ailleurs court et remarquablement bien édité : chapitres courts et percutant, graphisme et police de caractère qui en font un objet agréable, y compris pour les yeux fatigués.
Nastasia Hadjadji, Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds, Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, éditions divergences, 2025, 187 p.
Camille Andres est journaliste pour le mensuel romand Réformés et directrice du Prix Farel (Festival international de film éthique – religion – spiritualité).
Commentaire de la rédaction
Vous pouvez découvrir les analyses portées par ce livre aussi sous format de podcast chez le Futurologue (Techno-fascisme) ou dans le podcast du Temps IA qu’à m’expliquer (L’intelligence artificielle, infrastructure du techno-fascisme).
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