Discerner le pharmakon, retrouver la vocation : des pistes pour un positionnement réformé face à l’intelligence artificielle
Pour un public réformé suisse, l’intérêt de Bernard Stiegler (1952–2020) tient à ceci : sa philosophie de la technique, au-delà d’une simple dénonciation des dangers du numérique, cherche les conditions d’une « appropriation » (au sens fort : devenir responsable d’un milieu technique) capable de transformer ce qui menace en ce qui libère. Or l’Intelligence Artificielle, aujourd’hui, concentre exactement cette ambiguïté : elle promet d’augmenter nos capacités, tout en risquant de les défaire.
Ce texte se propose de lire Stiegler à la lumière de la tradition réformée, afin d’y reconnaître des questions que cette tradition ne peut esquiver.
Il s’articule en quatre temps :
(I) une présentation de l’anthropologie de Stiegler : l’humain comme être constitué par l’extériorisation de ses capacités dans des artefacts techniques, ce qu’il nomme l’exosomatisation. (II) Je montrerai ensuite comment cette anthropologie débouche sur le concept de pharmakon : la technique comme réalité à la fois curative et toxique. (III) J’examinerai alors les implications éthiques de cette dualité : la menace d’une « prolétarisation des esprits » et la nécessité d’un discernement actif, analogue au libre examen réformé. (IV) J’aborderai enfin la question sociale et économique : face à l’automatisation croissante du travail, Stiegler propose une « économie de la contribution » dont le concept protestant de vocation peut enrichir la portée.
L’humain et la technique : l’« être par défaut » et l’exosomatisation
L’exosomatisation
L’anthropologie de Stiegler repose sur l’idée d’un inachèvement constitutif de l’humain. Ce dernier advient en extériorisant ses capacités – en particulier de la mémoire et des savoirs – dans des organes techniques (outils, écritures, médias, dispositifs numériques). Ce mouvement est souvent nommée « exosomatisation » : ce qui, chez d’autres vivants, reste « dans le corps » (endosomatique) se prolonge, chez nous, hors du corps, sous forme d’artefacts.
Dans ce cadre, l’esprit humain et la vie collective sont indissociables d’une « économie des traces », c’est-à-dire d’un système dans lequel la production, la circulation et l’interprétation des inscriptions techniques – de l’écriture aux données numériques – conditionnent les formes mêmes de la pensée et du lien social.
La rétention tertiaire
Pour préciser cette idée, Stiegler recourt, dans la lignée de Husserl, au concept de « rétention tertiaire » : il désigne par-là les supports techniques qui conservent et transmettent la mémoire au-delà de l’expérience individuelle (écriture, enregistrements, bases de données).
Ces rétentions tertiaires modifient activement le jeu de nos rétentions perceptives (primaires, c’est-à-dire ce que nous percevons dans l’instant) et mémorielles (secondaires, c’est-à-dire nos souvenirs), et reconfigurent ainsi ce que Stiegler appelle la transindividuation, à savoir le processus par lequel des individus forment des significations partagées et deviennent un collectif.
Résonance théologique
Cette anthropologie rencontre naturellement une intuition protestante : l’humain est responsable, mais non souverain. La tradition réformée tient ensemble la dignité de la créature appelée à répondre (coram Deo) et sa limite – finitude, vulnérabilité, nécessité d’institutions, de médiations, de disciplines.
Stiegler, sans être théologien, décrit un humain dont l’autonomie n’est jamais donnée : elle est à construire à travers des médiations techniques et sociales, donc à travers une éducation de la liberté.
L’IA comme pharmakon : remède et poison
Une notion centrale
Le concept le plus connu de Stiegler est celui de pharmakon : la technique est à la fois poison et remède. Mais la notion engage davantage qu’un simple constat d’ambivalence ; elle commande une manière d’agir. Approcher une technologie « pharmacologiquement », c’est reconnaître sa toxicité potentielle pour mieux la convertir en remède, par des pratiques, des institutions et des savoirs appropriés.
Cette double portée – descriptive et prescriptive – est développée par Stiegler dans ses travaux sur la « pharmacologie positive ». On tient là un véritable principe de méthode : une même innovation peut intensifier l’aliénation ou, au contraire, ouvrir de nouveaux circuits de savoir et de désir.
Stiegler formule cette thèse de façon radicale : « toute rétention tertiaire est un pharmakon ». Elle peut créer de nouveaux arrangements transindividuels (donc de nouveaux savoirs et solidarités), ou bien se substituer à nos rétentions psychiques et collectives en court-circuitant les circuits d’individuation.
Autrement dit, l’externalisation technique peut nourrir la pensée ou l’appauvrir.
L’IA comme pharmakon
Appliqué à l’IA, ce diagnostic est particulièrement actuel. D’un côté, l’IA peut libérer du temps, faciliter l’accès aux différents corpus, soutenir certaines tâches (traduction, synthèse, repérage). Mais de l’autre, parce qu’elle s’insère dans des infrastructures de captation de données et de décision automatisée, elle risque de remplacer l’activité du jugement par une simple consommation de résultats.
Stiegler décrit cette toxicité en des termes précis : à l’ère hyper-industrielle, « l’hyper-contrôle » s’installe par « automatisation généralisée », et les facultés de théorisation et de délibération peuvent être « court-circuitées » par l’IA, comme opérateur contemporain de prolétarisation – la prolétarisation désignant, chez Stiegler, la perte progressive des savoirs (savoir-faire, savoir-vivre, savoir-théoriser) lorsque ceux-ci sont transférés à des dispositifs techniques qui fonctionnent sans les individus.
L’IA fonctionne alors avant tout comme une puissance d’automatisation des capacités analytiques, susceptible de produire une stupeur collective – ce que Stiegler nomme une « stupidité systémique » – si elle n’est pas retournée, c’est-à-dire réorientée par une thérapeutique qui en fasse un instrument de savoir plutôt que d’abrutissement.
Éthique et responsabilité : un libre examen face aux algorithmes
Ici, le pont avec l’éthique réformée se précise. Je reviens ici sur la notion de « libre examen ». Je l’entends comme une responsabilité exercée devant la Parole, au sein de communautés d’interprétation, avec des médiations (Écriture, prédication, institutions) et une vigilance critique.
Or Stiegler montre que le danger du numérique avancé est d’ordre noétique : il atteint les conditions mêmes du jugement. Il parle ici de « prolétarisation des esprits ».
La délégation du jugement
On l’a vu, la prolétarisation désigne chez Stiegler la dépossession des savoirs au profit de dispositifs techniques ; appliquée aux « esprits », elle vise les facultés mêmes permettant la délibération scientifique, morale, esthétique et politique.
La prolétarisation s’étage : celle des gestes (savoir-faire), puis des modes de vie et relations (savoir-vivre), puis des capacités de théoriser et délibérer (savoir-théoriser). Cette dernière est décisive, car elle touche la possibilité même de former des critères.
Dans un passage éclairant, Stiegler lie directement automatisation et décision : avec le traitement en temps réel de masses de données, la « raison comme faculté synthétique » peut être court-circuitée, parce que le calcul automatisé opère à une vitesse et une échelle qui disqualifient l’exercice humain du jugement. Le croyant, comme le citoyen, risque alors de se décharger sur des dispositifs qui « décident » à sa place.
Perspective thérapeutique
La réponse stieglérienne est ici thérapeutique : chaque nouveau pharmakon exige la formation de nouveaux savoirs – donc de nouvelles pratiques, raisons de faire, de vivre et de penser – afin de socialiser l’innovation au lieu de la subir. Cette responsabilité incombe explicitement aux experts comme aux citoyens, et à ce qu’il appelle « la vie de l’esprit ». En termes réformés : il faut des disciplines de discernement, des liturgies de l’attention, des institutions pédagogiques qui réapprennent à juger.
Un autre point, décisif pour un lectorat protestant, est la manière dont Stiegler pense l’autonomie : elle passe paradoxalement par une hétéronomie. Dans un entretien avec Jean-François Bissonnette, il souligne que le pharmakon est toujours hétéronomique, et que seule une thérapeutique peut le transformer en pouvoir d’autonomie ; il relie cela à des « techniques de soi » (au sens foucaldien) et au développement de la responsabilité comme autonomie individuée.
On entend ici une proximité structurelle avec l’idée réformée d’une liberté formée : une liberté qui s’exerce toujours à travers des médiations.
Vocation versus automatisation : vers une économie de la contribution
Reste la question sociale : si l’IA automatise une part croissante des tâches, que devient le travail ? Stiegler renverse l’alternative stérile « emploi ou chômage » par une question plus profonde : comment éviter que l’automatisation ne produise une perte généralisée de capacités – et donc de sens ?
Ouvrir sur une nouvelle économie
Dans Automatic Society, il définit la prolétarisation comme perte des conditions de subsistance, d’existence et de consistance (scientifique et spirituelle). Mais il refuse d’en faire une fatalité : l’enjeu est de « renverser la logique toxique du pharmakon » par une « déprolétarisation ». L’horizon visé est celui d’une autre économie.
En 2010, il nomme ce possible : une « économie de la contribution », liée à un nouveau pharmakon, le numérique, capable d’être participatif, contributif, collaboratif – à condition d’être observé et gouverné pharmacologiquement, c’est-à-dire en tenant compte de sa double nature de poison et de remède.
Dans les textes sur la société automatique, la sortie de l’impasse passe par l’invention de nouveaux critères (« invention catégorielle ») et par une « économie contributive de pollinisation », valorisant des externalités positives et des capacités plutôt que l’extraction d’attention.
La vocation
La tradition protestante peut ici apporter un langage : celui de la vocation.
La vocation est un service rendu au prochain, un travail qui participe au bien commun et forme le sujet (compétence, conscience, attention).
Dans le vocabulaire de Stiegler, cela reviendrait à protéger les circuits de transindividuation – ce par quoi une communauté produit du sens, du savoir et du jugement – au lieu de les remplacer par des automatismes. D’où l’urgence d’une réinvention du travail et même de « l’économie psychique aussi bien que politique » face à la réduction du travail à une combinatoire probabiliste prédéterminée.
Conclusion : une spiritualité du discernement technologique
Introduire Stiegler dans un cadre réformé, c’est recevoir sa question comme l’ouverture à une ascèse contemporaine : comment demeurer responsables – capables de jugement et de vocation – dans un monde où nos prothèses cognitives deviennent des systèmes de décision ?
Stiegler répond : en assumant la technique comme pharmakon, en instituant des thérapeutiques (éducation, droit, arts, sciences, communautés) et en orientant l’IA vers la déprolétarisation plutôt que vers l’hyper-contrôle.
C’est une éthique du « soin des capacités » : soin de l’attention, du savoir, de la délibération ; autant de noms séculiers pour ce que la tradition réformée appelle, au fond, le discernement.
Bibliographie
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Stiegler, Bernard, et Danielle Ross. « The New Conflict of the Faculties and Functions: Quasi-Causality and Serendipity in the Anthropocene. » Qui Parle : Critical Humanities and Social Sciences 26, n° 1 (2017).
Pour lire l’article avec les références en notes de bas de page : Bernard Stiegler et nous face à l’IA.
Ezekiel Kwetchi Takam est assistant-doctorant à la faculté de théologie de l’université de Genève et prépare une thèse sur les enjeux éthiques de l’intelligence artificielle.
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