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Chrétiens en quête de puissance

10 septembre 2026

Le pentecôtisme n’est pas qu’une affaire de foi : c’est aussi une force politique. Dans Chrétiens en quête de puissance, André Gagné analyse comment ces mouvements, nés d’une spiritualité centrée sur l’action de l’Esprit, s’imposent comme des acteurs clés dans les débats publics, entre prophéties, combats spirituels et reconquête idéologique.

André Gagné, professeur titulaire à l’Université Concordia de Montréal et ancien pasteur, est spécialiste des mouvements pentecôtistes et charismatiques. Dans son dernier ouvrage il propose à un public non spécialiste de mieux comprendre les liens entre les mouvements pentecôtistes et leur présence politique, de plus en plus visible sur les scènes médiatiques, notamment aux États-Unis. Ce phénomène pourrait être la voie que d’autres pays empruntent compte tenu l’expansion fulgurante de ces groupes religieux. Il s’agit donc d’essayer de comprendre les fondements dogmatiques pour en comprendre les manifestations contemporaines.

Une courte autobiographie en guise d’introduction

Ayant grandi dans une famille de tradition catholique, c’est à 12 ans qu’André Gagné est le témoin de la foi vivante d’une femme qu’il appellera par la suite sa « tante ». À la fois fasciné et terrorisé par ses récits sur la fin des temps et les conséquences d’une relation avec Jésus, il commencera à fréquenter une communauté évangélique dynamique et à dévorer les écrits bibliques. Jouant au pasteur dans son garage, c’est une véritable passion qui le saisit. Après quelques années d’éloignement durant son adolescence, le début de sa vie d’adulte marquera un retour en force dans la sphère religieuse qui le portera encore quelques années.

Il deviendra pasteur adjoint d’une congrégation pentecôtiste, mais l’étude attentive des textes créera en lui un malaise, fruit de désaccords dogmatiques, ce qui le poussera à démissionner. Son récit personnel sera encore rythmé de divers évènements et retournement de situation. C’est finalement grâce à ses études de théologie à l’Université de Montréal qu’il développe sa vocation académique.

De qui parle-t-on quand on parle des pentecôtistes ?

Dans son ouvrage, le pan biographique n’occupe qu’une petite place face à la synthèse historique qu’il propose des communautés pentecôtistes. Il les définit « avant tout comme une forme de spiritualité, une expression du christianisme marquée par des traits distinctifs, tout en s’imprégnant des cultures et des réalités propres aux communautés locales où il prend racine » (p.40). Difficile, donc, d’en proposer une définition englobante. Ces communautés sont regroupées sous diverses appellations, permettant ainsi d’identifier différentes expressions comme le pentecôtisme classique, les anciennes Églises indépendantes, les membres à tendance charismatiques parmi les Églises traditionnelles, et les Églises néopentecôtistes ou néocharismatiques. C’est dans ce dernier groupe que se trouvent les Églises de type « Parole de foi » et les Églises dites de « la troisième vague », qui « représente aujourd’hui l’un des courants pentecôtistes en plus forte croissance au niveau mondial » (p.57).

Survol dogmatique des pentecôtismes

Le pentecôtisme est une spiritualité où les croyants font l’expérience de Dieu de manière incarnée, en réaction à un christianisme institutionnel adossé à une théologie trop conceptuelle (p.74). Ce mouvement a émergé principalement dans des milieux marginalisés, sans formation académique. La théologie pentecôtiste met l’accent sur l’action de l’Esprit saint, qui agit concrètement dans la vie du croyant, accordant ainsi une grande importance aux dons de l’Esprit. Ces dons découlent d’une vision du monde qui leur est propre. Par exemple, le concept de « pluie de l’arrière-saison » (Deutéronome 11,14 ; Jérémie 5,24 ; Joël 2,23) permet de comprendre comment ces éléments s’articulent et s’expriment. À partir de la Bible hébraïque, qui sollicite notamment des métaphores agricoles, la « pluie de l’arrière-saison » correspondrait « au temps de Réveil du pentecôtisme classique au début du xxe siècle » (p.74), pendant de la « pluie de la première saison » associée à la Pentecôte relatée dans le livre des Actes. Autrement dit, il s’agit de l’effusion contemporaine de l’Esprit. Ce second déversement entretiendrait alors la substance des dons associés au premier. Ainsi, Gagné décrit des charismes variés observés dans les communautés, sans toutefois pouvoir systématiser leur définition et mécanisme. Il s’agit de la parole de connaissance, du discernement des esprits, de la prophétie, de la foi, des dons de guérison, de l’opération des miracles, de la diversité des langues et de leur interprétation, ainsi que des ministères (conçus comme des dons) correspondant aux apôtres, aux prophètes, aux évangélistes, aux pasteurs et aux docteurs.

L’action politique des pentecôtistes-charismatiques

Les pentecôtistes et charismatiques sont actifs sur la scène politique depuis longtemps déjà, et à l’échelle mondiale. Sont cités, par exemple, des évènements comme le coup d’État de 1982 au Guatemala par des officiers de l’armée guatémaltèque qui met Efraín Ríos Montt à la tête du pays, devenant ainsi « le premier dirigeant pentecôtiste à accéder au sommet d’un État » (p.107). D’autres événements politiques méritent également d’être pris en compte, notamment l’accession de Frederick Chiluba à la présidence de la Zambie en 1991 et l’élection d’Olusegun Obasanjo au Nigeria en 1999. Tous deux, portés par des convictions charismatiques, se perçoivent comme investis d’une mission spirituelle : faire de leur pays une nation chrétienne. Il faut également souligner l’impact des mouvements pentecôtistes au Ghana, qui ont profondément marqué le pays, et qui ont vu émerger des personnalités religieuses très influentes sur la scène internationale, comme l’archevêque Nicholas Duncan-Williams, l’un des pasteurs les plus influents dans l’entourage de Donald Trump. Bien d’autres exemples sont évoqués pour démontrer la manière dont ces mouvements religieux s’articulent à la politique, « mais à l’heure actuelle, les États-Unis offrent le miroir le plus frappant de l’emprise pentecôtiste-charismatique sur la sphère politique » (p.119).

Les États-Unis comme cas d’école

Les Nord-Américains sont un emblème de la jointure du religieux et du politique. Territoire désigné comme « chrétien », les enjeux de pouvoir s’organisent notamment autour de questions religieuses, dans la mesure où ces dernières sont aussi traversées par les affaires publiques. C’est le parti-pris de Donald Trump qui crée en février 2025 un « bureau de la foi » sous la direction de Paula White en réaction à la tentative d’assassinat dont il est la cible en 2024.

La candidature de Trump en 2020 avait d’ailleurs déjà secoué le monde pentecôtiste-évangélique, car de nombreux « prophètes » s’étaient saisis de la question en annonçant sa victoire prochaine. À la suite de sa défaite, de nombreuses questions, notamment d’ordre éthique, se sont posées au sujet des modalités de la prophétie dans ces milieux.

Ce qui semble particulièrement intéresser les pentecôtistes-charismatiques est la manière dont l’action divine se déploie dans l’histoire. Dans cette perspective, le texte biblique, et particulièrement vétérotestamentaire, est un contenu qui demande à être interprété pour le temps présent. Il est compris comme une source de sens, un prisme par lequel déchiffrer l’actualité. La prophétie devient alors un véritable outil politique utilisé dans les églises.

C’est également le cas de la prière, qui prend parfois la forme d’un combat spirituel, et qui, reprenant un registre religieux, diabolise les opposants politiques. Étant donné que ces groupes considèrent l’Église comme une entité gouvernementale divine sur terre (p. 144), ceux-ci utilisent la prière (médiatisée ou communautaire) comme dispositif pour reprendre le contrôle du territoire aux adversaires. À cet effet, ils déploient notamment des invocations, des supplications, des proclamations, et des revendications pour affirmer leur domination sur la nation.

L’impact mondial des mouvements pentecôtistes-charismatique, inaltérable ?

L’ouvrage souligne la croissance fulgurante de ces mouvements pentecôtistes, et bien qu’ils gagnent en visibilité et en influence, ils ne font pas l’unanimité. Plusieurs organisations, certaines provenant elles-mêmes du pentecôtisme, expriment des réserves sévères sur le pouvoir de ces mouvements religieux dans la société. L’auteur décrit ces voix critiques comme porteuses d’espoir. Mais bien plus que de se faire critique de certaines pratiques pentecôtistes et charismatiques, ces groupes sont également des critiques politiques : il semblerait donc que l’un et l’autre soient intrinsèquement liés.

Conclusion

Dans son ouvrage, l’auteur prend le temps d’exposer avec précision les fondements de son sujet, sans pour autant submerger le lectorat. Les liens qu’il met en lumière entre ces groupes religieux et le politique se révèlent particulièrement fascinants.

Il aurait toutefois été intéressant qu’il propose une lecture plus systématique des mécanismes à l’œuvre entre ces groupes religieux et le champ politique. À cet égard, l’exposé des faits historiques, bien qu’éclairant, tend parfois à brouiller les mécanismes à l’œuvre, qui deviennent dès lors plus difficiles à identifier avec netteté. Cet ouvrage constitue toutefois une clé de lecture précieuse pour appréhender les événements qui se déroulent sous nos yeux.

André Gagné, Chrétiens en quête de puissance. Présence globale et politique des pentecôtismes, Labor et Fides, 2026.

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