Rituels, musique et silence comme ponts entre les croyances
En Suisse, des personnes aux origines et traditions religieuses diverses vivent aujourd’hui côte à côte. Pourtant, les vraies rencontres restent rares. Que faut-il pour que la coexistence dans la diversité religieuse réussisse vraiment ? Plus que les mots, ce sont les expériences partagées qui rapprochent les personnes.
De la Suisse biconfessionnelle à une société migratoire et plurielle
Le paysage religieux et ecclésial suisse a profondément évolué ces trente dernières années. Dans la plupart des cantons, le nombre de membres des Eglises réformées a chuté de manière spectaculaire, tandis que l’importance d’autres confessions et religions a augmenté. Par ailleurs, de nombreuses personnes vivant en Suisse n’appartiennent plus à aucune religion institutionnelle. Trois dynamiques marquent aujourd’hui ce paysage : la dé-institutionnalisation, la pluralisation et la diversification.
Moins de membres ne signifie pas moins de spiritualité
Les recensements fédéraux des dernières décennies le montrent clairement : l’affiliation à des religions institutionnelles recule. En 2024, plus d’un tiers de la population suisse se déclare sans appartenance religieuse, contre moins de 10 % en 1990. Pourtant, ce constat ne signifie pas que les Suisses et Suissesses deviennent moins religieux ou spirituels. Il révèle plutôt qu’ils et elles se lient moins aux institutions et s’organisent autrement.
Une pluralisation asymétrique
Si l’on observe la partie de la population qui reste affiliée à une religion, on constate une pluralisation nette du paysage. Entre 2010 et 2024, la part des personnes appartenant à l’Église catholique romaine et à l’Église évangélique réformée Suisse a diminué de 9 points chacune (pour atteindre respectivement 30 % et 19 %). À l’inverse, la proportion de musulmans et de communautés issues de l’islam est passée de 4,5 % à 6 %, tandis que celle des personnes sans appartenance religieuse a bondi de 17 points, atteignant 37 %.
Le tableau d’ensemble est donc bien plus diversifié qu’il y a trente ans. La division binaire de la Suisse en zones catholiques et réformées, encore visible jusqu’à la fin des années 1990, a disparu.
Le droit et la politique peinent à suivre la réalité
La Suisse n’est pas devenue pluraliste de manière uniforme, mais de manière asymétrique. Plus de la moitié de la population appartient toujours à une Église ou communauté chrétienne. La population musulmane, avec environ 6 %, constitue la plus grande minorité religieuse. Cette pluralisation est aussi asymétrique parce que les structures juridiques et politiques accusent un retard. Alors que la réalité sociale s’est diversifiée, les cadres légaux et les processus de négociation politique n’ont pas encore suivi. Cela se voit, par exemple, dans la reconnaissance (ou non) des communautés religieuses par l’État et dans les modalités de cette reconnaissance.
La diversité chrétienne
Un examen plus attentif du christianisme en Suisse révèle une diversification bien plus marquée qu’il y a vingt ans.
Contrairement à ce que suggèrent les médias, les mouvements migratoires ont surtout transformé la composition du christianisme en Suisse.
Dans presque tous les pays européens (à l’exception de la France), c’est l’immigration chrétienne qui a dominé ces dernières décennies. Grâce à la migration, l’Église catholique romaine a maintenu une relative stabilité numérique, tandis que l’Église réformée a vu ses effectifs fondre.
Un boom dans la fondations de communautés issues de la migration
Par ailleurs, il existe une grande diversité de confessions chrétiennes en Suisse, regroupées sous le terme « d’Églises libres » (Freikirchen). Au début des années 2000, la migration forcée (notamment depuis des zones de guerre comme la Syrie) a entraîné un véritable essor dans la création de communautés protestantes. Dans le catholicisme, la diversification avait commencé plus tôt, avec l’arrivée des travailleurs étrangers. L’afflux de réfugiés a aussi fait croître la part des chrétiens orthodoxes.
Le christianisme en Suisse n’a jamais été aussi diversifié qu’aujourd’hui.
Cette diversification joue également un rôle majeur pour les communautés musulmanes. La migration forcée peut représenter un vrai défi pour la capacité d’action des organisations islamiques existantes, souvent structurées selon des lignes linguistiques et ethniques.
Rendre visible : un premier pas vers une pratique conviviale
Il revient à la recherche – et, en réalité, surtout à la politique – de mieux mettre en lumière la pluralisation et la diversification du paysage religieux suisse. La visibilité est une première étape indispensable pour une coexistence réussie. On ne peut aller vers l’autre que si on le connaît. Des initiatives comme les audioguides développés par le réseau un-sichtbar pour les villes de Leipzig, Göttingen, Halle, Kiel, Marburg, Münster, Lucerne et Bâle y contribuent. À travers de courts formats audio, ces guides présentent des communautés religieuses et offrent aux auditeurs et auditrices des aperçus personnels sur la vie des croyants. Dans la suisse romande, le podcast du Centre Intercantonal d’Information sur les Croyances (Au-delà du culte) joue un rôle analogue.
La pluralité religieuse, un construit politique
La migration ne transforme pas l’Église et la société selon un schéma unique, mais à travers de multiples mouvements, souvent discrets. L’un d’eux est la confrontation avec la pluralité religieuse. Celle-ci n’est pas un simple fait neutre, mais un construit politique : elle peut être perçue positivement ou, au contraire, brandie comme un épouvantail. Les débats publics regorgent de métaphores comme « vagues » ou « assaut de réfugiés » : des images qui suggèrent une menace ou une surcharge, et dépeignent les personnes fugitives comme une force naturelle, dénuée d’humanité.
D’autres images sont possibles et nécessaires
De telles représentations ne sont pas seulement humiliantes pour les migrant·e·s ; elles favorisent aussi une léthargie collective néfaste à la coexistence. Elles donnent l’impression que les changements religieux liés à la migration nous submergent, sans que nous puissions y participer activement. À ces images qui soulignent la passivité, il faut opposer d’autres images. Cela se fait déjà, souvent à petite échelle, parfois dans l’ombre. Au niveau communal, des arrangements pragmatiques émergent entre les autorités civiles et les communautés religieuses, par exemple lors de « Tables rondes des religions », mais aussi à travers des liens tissés entre communautés, via des visites mutuelles ou le partage de locaux.
Les pratiques conviviales : des stratégies pour vivre la diversité religieuse
Dans le cadre du projet de recherche Conviviality in Motion, dirigé par la Pr Andrea Bieler à l’Université de Bâle, j’ai mené une étude transversale sur les pratiques et interprétations interreligieuses au sein de communautés chrétiennes super-diverses. J’ai analysé comment la diversité religieuse est perçue, négociée et vécue au quotidien, et quelles formes de coexistence conviviale en émergent.
Il en ressort que les contacts interreligieux sont rarement institutionnalisés de manière permanente. Ils sont en revanche marqués par des liens personnels profonds. Ils reposent sur un soin des relations, qui s’exprime à travers différentes stratégies, et s’appuient sur une participation spirituelle et une responsabilité partagée. Souvent, ce sont des « tiers-lieux » comme l’art ou la vie de quartier qui servent de liens.
L’appartenance et le sentiment de communauté (belonging) ne sont pas définis uniquement par des critères dogmatiques, mais aussi par une dimension affective, par exemple à travers des rituels célébrés en commun.
Étude de cas : une soirée de prière lors d’une semaine œcuménique
Depuis plus de 20 ans, une équipe de plus de 30 bénévoles organise une semaine de retraite œcuménique en montagnes, dans un cadre idyllique. Cet événement allie détente, immersion dans la nature, moments créatifs et possibilité d’approfondir sa foi au sein d’une communauté internationale, réunissant jeunes et moins jeunes, familles, couples et célibataires. Environ 150 personnes issues d’une vingtaine de nations, aux horizons confessionnels et religieux variés, y participent. Un soir est consacré à un temps de prière. Cette veillée peut se décrire comme un pèlerinage spirituel commun, à travers différents lieux et thèmes religieux.
Un voyage de l’extérieur vers l’intérieur
La soirée commence dans la grande salle où la communauté se rassemble habituellement. Un crucifix en bois, fabriqué de manière artisanale, est placé au centre. Pour lancer la procession, un Kyrie est chanté en chœur, accompagné de mouvements dansés. Le crucifix est porté à tour de rôle par les participant·e·s pendant toute la durée du parcours. Un signe visible que tout est encadré par l’événement du Christ en croix – une affirmation clairement chrétienne, voire réformée. Pourtant, des personnes de tous horizons y prennent part. La prière se poursuit d’abord à l’intérieur, puis autour d’un feu de camp, avant de s’achever dans une petite église, éclairée uniquement par des bougies, accompagné de chants de Taizé.
Se déchausser, allumer des cierges, garder le silence
Les chrétiens orthodoxes enlèvent leurs chaussures en entrant dans l’église ; les hommes musulmans s’assoient dans les derniers rangs. Tous et toutes sont calmes : certains chantent, d’autres se recueillent. De temps à autre, une personne s’avance pour allumer un cierge et le déposer sur l’autel. D’abord, plusieurs personnes prient à haute voix, dans la langue de leur pays d’origine, pour la paix et la santé. Ensuite, chacun·e prie en silence pour ses propres préoccupations. Certaines personnes ne prient pas – elles observent simplement ou écoutent –, mais toutes se rencontrent avec une attention et un respect mutuels.
La vulnérabilité, plus petit commun dénominateur
La vulnérabilité humaine et la dépendance à une réalité invisible et transcendante sont au coeur de cette soirée. C’est ce lien – à la fois théologique et existentiel – qui unit les participant·e·s dans ce contexte. La fragilité et la quête de sens deviennent le socle commun sur lequel toutes et tous peuvent se retrouver. Lumière, obscurité et chant créent un espace partagé. Ce ne sont pas seulement les convictions dogmatiques, mais aussi les atmosphères et les émotions qui façonnent les relations.
Une ambiance ne naît pas d’abord des mots, mais de dimensions non verbales : la lumière et l’obscurité, la musique, l’espace, la disposition des personnes dans ce lieu.
Quand l’énergie dit plus que les mots
De telles expériences esthétiques – musique, silence partagé ou chant commun – peuvent dépasser les processus cognitifs et ouvrir les personnes à la rencontre de l’autre, à l’expérience de l’altérité, à la rencontre avec Dieu. Ce ne sont pas tant les discours que les dynamiques énergétiques qui déterminent si les gens se sentent les bienvenus, si un sentiment d’appartenance et une expérience du divin peuvent émerger.
La musique, medium des rencontres interreligieuses
La musique, comme medium des rencontres interreligieuses, gagne aujourd’hui en popularité. Elle aide les personnes à s’ouvrir au religieux. Le son, tout comme l’espace, peut susciter le calme, la réflexion ou une posture de prière. Pourtant, comme l’a montré Verena Grüter, la musique n’est pas un langage universel qui effacerait d’un coup les différences entre les appartenances religieuses. Les pratiques musicales forgent l’identité religieuse – je pense ici aux chants de Taizé. En même temps, l’expérience musicale ouvre la possibilité d’inclure, ne serait-ce que temporairement et de manière ludique, différentes identités (Grüter 2019 : 13-18).
L’obscurité comme pont
Les chants de Taizé de cette soirée sont d’inspiration chrétienne et puisent dans des images et textes bibliques. Ils illustrent l’« ancrage situationnel inévitable » (Bernhardt 2005 : 217), propre aux contextes interreligieux – dans notre étude de cas, cela ne concerne en revanche qu’un seul côté de la rencontre. Le point de vue des participant·e·s musulmans reste en retrait. Pourtant, cette ancrage spécifique n’a pas entravé la foi des participant·e·s. Personne n’a tourné le dos à ce qui se passait, même si certains éléments ou symboles (comme la croix) pouvaient sembler irritants pour des non-chrétien·ne·s. Le fait que la chapelle soit faiblement éclairée, et que la lueur des bougies estompe les symboles chrétiens en arrière-plan, a peut-être permis d’éviter les conflits. L’expérience esthétique de la musique et de l’obscurité partagée peuvent transcender l’interprétation des symboles sur le plan cognitif, rendant les personnes plus réceptives et ouvertes envers les membres d’autres religions.
Célébrer ensemble : une pratique interreligieuse porteuse
Les célébrations et prières incluant plusieurs religions offrent beaucoup plus d’opportunités que de risques. Elles complètent les formats interreligieux existants, souvent centrés sur des débats théologiques et exigeant un niveau intellectuel qui ne parle pas à tout le monde. Une célébration où plusieurs religions sont présentes mobilise l’expérience et permet une approche plus holistique des questions interreligieuses. Elle touche un public plus large et plus diversifié que les débats et les dialogues – qui ont eux une forte dimension intellectuelle.
La participation rituelle pour un comprendre en profondeur
Connaître son prochain et l’autre de religion est le but et la mission de toute rencontre interreligieuse. La participation rituelle et le partage d’un voyage spirituel commun permettent une compréhension particulièrement profonde de l’autre. « Beaucoup de personnes considèrent l’inter-rituel comme un aspect important pour amener le dialogue à un niveau plus profond, plus affectif et basé sur l’expérience » (Moyaert 2015 : 1).
À travers l’expérience de la prière commune, les personnes peuvent rencontrer le divin de nouvelles manières, sans que leur propre identité religieuse ne soit menacée – bien au contraire, elle s’en trouve enrichie.
Prendre les limites au sérieux sans se fermer
Tous les participant·e·s doivent trouver un équilibre entre la fidélité à leur propre tradition et l’ouverture à celle de l’autre. Cette négociation entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas dans la pratique rituelle commune est complexe. Elle ne se joue pas seulement au niveau des responsables et des lignes directrices, mais aussi à l’échelle individuelle. On peut donc affirmer que l’expérience de la prière et de la célébration commune favorise le « travail des limites » de la convivialité. Elle aide à façonner une forme de coexistence qui prend les différences au sérieux, sans se réduire à une convivialité superficielle et harmonisante.
Célébrer : un engagement dans le quotidien
Les célébrations et prières observées dans mon étude se caractérisent avant tout par le fait que les dignitaires ou les personnalités politiques ne se trouvent pas au centre de l’attention. Il ne s’agit pas d’événements spectaculaires. Ils ne sont pas organisés par un groupe interreligieux local, mais naissent de l’engagement d’une communauté chrétienne. Les personnes y participent parce qu’elles cherchent l’efficacité du rituel : « Est-ce que cela résonne en moi ? » Ce sont ces questions, et non des convictions confessionnelles, qui déterminent leur participation. Cette « polytropie rituelle », connue depuis longtemps dans les contextes asiatiques, reste une relative nouveauté dans les sociétés à dominante monothéiste (Moyaert 2015 : 6).
La convivialité se négocie, s’exerce et se cultive
Il existe des pratiques de coexistence axées sur l’expérience et les émotions, d’autres sur la réflexion. Certaines relèvent de la pratique quotidienne, d’autres impliquent des expert·e·s. Cette diversité est indispensable pour une réussite de la coexistence dans la diversité.
Les pratiques à petite échelle, celles qui misent sur l’expérience et les émotions, méritent davantage d’attention de la part des politiques et de la recherche.
Prier ensemble, devant Dieu, pour les autres, permet une forme de convivialité où l’ouverture et la disponibilité envers « l’autre » sont essentielles. Les célébrations communes renforcent les liens au sein des espaces de vie partagés et expriment la proximité. Les pratiques rituelles incarnées sont donc une condition nécessaire à la convivialité interreligieuse.
Que retenir ?
La coexistence dans la diversité religieuse ne se décrète pas. Elle ne se résume pas à des déclarations ou à des stratégies. Elle s’incarne dans les petits moments, souvent discrets : quand quelqu’un allume un cierge, quand une croix est portée à plusieurs, quand l’obscurité et le chant créent un espace où chacun·e trouve sa place. Ces moments ne naissent pas par hasard : ils sont construits, exercés, cultivés par des personnes prêtes à aller à la rencontre de l’autre.
Les paroisses sont particulièrement bien placées pour cela. Proches des habitant·e·s, ancrées dans les quartiers, habituées à célébrer, elles représentent encore la majorité du paysage religieux suisse – une position qui n’a rien d’évident. Elle implique notamment la responsabilité de faire le premier pas.
La question n’est pas de savoir si les paroisses ont un rôle à jouer dans la coexistence interreligieuse. Elles le jouent déjà. La vraie question est : veulent-elles assumer et façonner ce rôle de manière consciente ?
Références
- Bernhardt, Reinhold (2005) : Ende des Dialogs? Die Begegnung der Religionen und ihre theologische Reflexion (= Beiträge zu einer Theologie der Religionen, vol. 2), Zurich : TVZ Theologischer Verlag.
- Grüter, Verena (2019) : « Musik in interreligiösen Begegnungen. Religionstheologie und ästhetische Wende », in : Reinhold Bernhardt/Verena Grüter (dir.), Musik in interreligiösen Begegnungen, Zurich : Theologischer Verlag Zürich, p. 13-40.
- Moyaert, Marianne (2015) : « Introduction: Exploring the Phenomenon of Interreligious Ritual Participation », in : Moyaert/Geldhof (dir.), Ritual Participation and Interreligious Dialogue, p. 1-16.
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