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Communiquer l’Évangile

27 août 2026

Avec Communiquer l’Évangile, Fritz Lienhard propose une stratégie luthéro-réformée pour faire face à la marginalisation croissante des Églises protestantes. Son ouvrage explore les chances et les impasses des positionnements existants et esquisse une voie propre au protestantisme : celle d’une Église à la fois ancrée localement et ouverte aux défis contemporains.

L’auteur

Fritz Lienhard est professeur de théologie pratique à l’université de Heidelberg. Ayant été actif comme pasteur en Alsace et comme professeur à l’Institut Protestant de Théologie (Montpellier), il a écrit notamment sur le diaconat, sur le développement d’Église et travaille également sur les actes ecclésiastiques. Il est l’un des rares à faire le pont entre théologie pratique germanophone et francophone dans le protestantisme luthéro-réformé.

Un projet en plusieurs étapes

Ce livre fait suite à l’Avenir des Églises protestantes (Labor et Fides 2022) – recensé sur notre blog par Emma Van Dorp.

Dans le premier livre, l’auteur établissait un diagnostic de la transformation du religieux dans la société contemporaine. Il posait également les bases théologiques à partir desquelles les Églises protestantes devraient se positionner face à cette transformation : en l’occurrence une conception de la communication de l’Évangile qui met en tension productive parole (du Christ) et expérience (de l’Esprit-Saint).

Sa conception de l’évangélisation met l’accent sur l’interprétation personnelle de l’Évangile, liée à la rencontre d’autrui. La « narration » tient ici un rôle crucial : « Prêcher l’Évangile ne signifie pas appeler à la décision d’y croire, mais raconter une histoire qui invite à l’adhésion confiante » (Avenir des Églises protestantes, p. 309).

Présentation du livre

Dans Communiquer l’Évangile, Lienhard expose la manière dont les Églises protestantes peuvent répondre concrètement aux transformations du religieux – et notamment lutter contre leur marginalisation.

Deux critères principaux guident la perspective de Lienhard : la communication de l’Évangile comme tâche centrale de l’Église et la participation du plus grand nombre à cette tâche. La définition de l’Église donnée par la Confessio Augustana lui sert ensuite de référence générale pour le contexte luthéro-réformé : « L’Église est l’assemblée des saints, dans laquelle l’Évangile est enseigné dans sa pureté et les sacrements sont administrés dans les règles » (art. VII)

Apprendre par la comparaison

La première partie du livre est consacrée à une étude comparée des différentes « stratégies » développées par les Églises durant le XXe siècle face aux changements de fond des sociétés occidentales.

Il examine ainsi tour à tour différentes approches :

La perspective catholique-romaine du « rêve de Compostelle », qui s’est développée durant le pontificat de Jean-Paul II et qui vise à poser l’Église comme « contre-culture » (ch. 1) ;

La perspective libérale d’une adaptation aux conditions de la modernité, qu’il voit se déployer surtout dans le cadre du protestantisme luthéro-réformé allemand et du Conseil Œcuménique des Églises (ch. 2) ;

La stratégie évangélique qui adopte des parts de modernité, tout en adoptant une posture contre-culturelle pouvant prendre des allures offensives (ch. 3) et finalement les développements illustrés par le pentecôtisme, qui met l’accent sur l’expérience et les effets immédiats de la foi (ch. 4).

Lienhard met à chaque fois en évidence les forces stratégies déployées, mais également leurs impasses, dans le but de faire émerger une stratégie propre aux églises luthéro-réformé. La comparaison permet de mieux comprendre où l’on se situe soi-même.

Profiler une stratégie luthéro-réformée

La deuxième partie du livre donne les contours du positionnement luthéro-réformé visé par l’auteur.

Une conception différenciée de l’Église

Le livre introduit (enfin) la théologie francophone à une perspective ecclésiologique différenciée, développée depuis longtemps dans l’espace germanophone à l’enseigne d’une « théorie d’Église » (ch. 5).

Plutôt que d’adopter une seule lunette pour décrire et comprendre l’Église, une réflexion théologique-pratique à son sujet doit au contraire indiquer les différents angles et dynamiques qui traversent l’Église et qui se reflètent dans la diversité de ses formes sociales.

Ainsi pour Lienhard l’Église est tout à la fois à considérer sous l’angle de l’institution, de l’interaction et de l’organisation. Comme institution l’Église existe en référence à une réalité qui la précède et la fonde, à l’exemple de l’État. Comme interaction, l’Église existe dans la rencontre entre personnes et dans les liens qui se tissent entre elles. L’association serait la forme sociale qui s’en rapproche le plus. Et finalement, en tant qu’organisation, l’Église est considérée comme un assemblage de règles, d’actions et de marques d’appartenance au service d’un but identifié. Ici il s’agirait de tirer des comparaisons avec l’entreprise.

Le rapport entre ces différentes formes sociales de l’Église est générateur de tensions. C’est alors le but d’une théorie de l’Église de les articuler d’une manière à ce qu’elles puissent entrer dans une dynamique constructive. Autrement, face aux impasses et aux difficultés, on en reste rapidement à l’identification d’un boucs émissaires (l’institution, la paroisse, le règlement) et d’accusations faciles, qui ne tiennent pas compte de la complexité des enjeux et d’une conflictualité qui ne se laisse en fait pas résorber.

Lienhard lui-même donne une priorité à la dimension interactive de l’Église, car c’est cet angle qui, selon lui, fait une place de premier rang à la « participation » – c’est aussi cette dimension de l’Église qui permet, selon lui, de prendre le mieux en charge la personne humaine dans son ensemble. S’il faut choisir, il s’agirait donc de privilégier l’interaction (et donc la communauté locale) à l’institution et à l’organisation.

Les limites de l’Église

Une partie importante du livre est consacrée à une discussion de la sainteté de l’Église (ch. 6).

Vu que la sainteté qualifie l’action de Dieu à l’égard du monde, c’est à son enseigne qu’il s’agit de penser les limites de l’Église, mais aussi la négociation des dilemmes éthiques et de leur potentiel de division.

La position de Lienhard est ici relativement classique, proche de celle de Luther : « la sainteté ne consiste pas à congédier son identité de pécheur, mais à mieux savoir la gérer, dans la relation à Dieu et à autrui. » (p. 230)

Cette perspective lui permet notamment de décliner une position luthéro-réformée par rapport aux questions où l’être humain est confronté à la finitude et à ses limites (santé, richesses matérielle, solidarité).

La sainteté désigne ainsi une existence en devenir, où un progrès est possible en direction d’une plus grande orientation sur Dieu et sur le prochain, mais où les limites de l’existence sont assumées et non pas niées – à la différence de ce qu’il identifie par endroits dans le pentecôtisme.

Cette compréhension de la sainteté se répercute aussi sur la compréhension de la communauté – que Lienhard définit par son centre (en Christ) et non par ses frontières (poreuses) – et sur la question du mode de financement des Églises. En effet, le rapport aux moyens financiers est bien l’un des enjeux centraux pour le développement de l’Église et l’un des lieux de confrontation majeure à sa propre finitude et aux choix qu’elles doivent prendre en conséquence.

Développer et diriger l’Église

Les deux derniers chapitres du livre se concentrent respectivement sur le mode de développement de l’Église (ch. 7) et sur la forme de sa gouvernance (ch. 8).

Face à la question du développement d’Église, Lienhard travaille la tension entre un développement qui devrait se faire à l’échelle locale habituelle (celle de la paroisse) et un développement qui devrait se faire sous des horizons qui quittent la logique de proximité de la paroisse (perspectives dites « spécialisées »). C’est aussi dans ce chapitre qu’il rapporte des développements importants sur la question du développement de l’Église dans l’espace numérique.

Lienhard cherche ici à articuler une troisième voie : celle de la régionalisation, dans une logique de proximité (ou de voisinage). Ce modèle vise à maintenir la vitalité de l’échelon local tout en permettant des ouvertures sur le plan régional et la mise en place de transversalité. Une plus grande autonomisation des communautés locales par rapport aux ministres peut ici jouer un rôle important – à l’exemple de ce qui a été expérimenté dans le diocèse de Poitiers (voir Albert Rouet, Un nouveau visage d’Église, 2005).

Si Lienhard plaide pour la communauté locale, il propose aussi des déplacements significatifs : la proximité dont dépend la communauté n’a pas à être considérée uniquement sous un angle spatial. Elle peut aussi être thématique, sociale ou culturelle.

Cette troisième voie est comprise par Lienhard moins comme une révolution que comme l’évolution des dispositifs actuels – qui correspond assez bien à la situation des Églises des anciens cantons réformés en Suisse romande (Berne, Neuchâtel, Vaud, Genève).

Concernant la forme de la gouvernance, Lienhard plaide pour le modèle presbytéro-synodal, forme de « christocratie fraternelle » visant à la constitution d’une « commune humanité ». La description du mode de fonctionnement de l’EPUDF aide à sa faire une bonne idée du fonctionnement de ce système et de sa manière de gérer le pouvoir.

Ce modèle de gouvernance valorise en principe la participation, la prise de parole et le débat. Il déjoue notamment les tentations de pouvoirs absolus et de son accaparemment qui s’expriment notamment dans certaines compréhensions de la « souveraineté » que l’on peut trouver dans le contexte catholique-romain.

Les récentes études sur les abus sexuels dans le cadre des Églises protestantes devrait selon Lienhard inviter les Églises à effectuer un examen attentif des enjeux de pouvoir qui les traversent et étoffer la manière dont la structure commune peut les déjouer.

Le livre se conclut par une réflexion en trois temps (observer, réfléchir et pâtir/agir) qui reprend le contenu du livre. La partie « réfléchir » contient notamment un plaidoyer pour la réflexion théologique et l’importance de conserver une expertise théologique au sein de l’Église – un point abordé à mon sens de manière trop brève pour pouvoir déployer toute sa portée.

Appréciation

La force particulière de ce livre est la manière dont il tient ensemble une perception empirique (sociale, historique) du développement des Églises et une interprétation théologique (dogmatique) de son existence et de sa mission. C’est aussi ce qui rend sa lecture exigeante : les sauts entre les différents registres de réflexions et disciplines (historiques, sociologiques, dogmatiques, anthropologiques, économiques, etc.) demandent pas mal de souplesse et d’endurance au lecteur. Par ailleurs, la diversité et la quantité de matériel assemblé ne permettent souvent pas d’aller dans le détail que requerraient telles ou telles affirmations – on est alors renvoyé à la littérature référée en note (abondante).

Lienhard assume qu’il ne cherche pas à être « révolutionnaire » dans son approche. Elle vise surtout à rendre disponible un spectre large de perspectives et d’analyses utiles aux directions d’Église. Cela fait aussi que la position propre de l’auteur disparaît parfois au profit de la description des différentes perspectives sur une situation. Ainsi, la lectrice devra par exemple supporter une longue série de contradiction avant de discerner la position de l’auteur sur la tension entre le développement de l’Église locale ou le développement de services spécialisés.

Un des grands mérite du livre est de traduire une part des importantes recherches empiriques et pratiques qui ont lieu dans l’espace germanophone autour du développement de l’Église – sans équivalent réel dans l’espace francophone. Les nombreuses recontextualisations historiques sont très éclairantes : ainsi la description de l’évolution du fonctionnement assigné à la paroisse, d’une logique de desserte à une dynamique associative illustre bien les héritages avec lesquelles les acteurs d’Églises se démènent actuellement (pp. 269-271).

Lectorat

Ce livre vise à être une référence pour les personnes engagées dans la direction d’Église. Et il gagnerait à la devenir. Il emmène ses lecteurs sur un chemin théologique parfois assez technique, mais qui essaie de rendre le propos accessible et qui donne l’occasion d’une ouverture d’horizon – une nécessité, là où les acteurs et actrices ont souvent le nez dans le guidon. Toutefois il ne s’agit pas d’un livre de vulgarisation, mais plutôt d’un livre pour des lecteurices informées. Ce qui ne devrait pas décourager sa prise en main !

Fritz Lienhard, Communiquer l’Évangile. Stratégies et structures des Églises, Olivétan & OPEC, 2025.

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