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De Bondi Beach à Bâle – en pleine polémique politique

Bondi Beach, Bâle, l’Eurovision : trois événements très différents – mais qui posent pourtant la même question. Que se passe-t-il dans les sociétés libérales quand l’appartenance devient source de stigmatisation, quand le mot « sionisme » devient un code, et que la colère politique divise les gens en camps opposés ? Stephan Jütte met en garde contre le danger de ne montrer qu’un seul côté de la réalité. Il explique aussi comment une critique légitime peut vite devenir un discours qui ne voit plus les personnes comme des individus, mais seulement comme des représentants d’un groupe.

Bondi Beach : quand une fête devient une scène de violence

Bondi Beach, à Sydney : des personnes se réunissent pour célébrer Hanoukka – une fête de lumière, de souvenir et d’espérance. Puis, des coups de feu éclatent. Selon les autorités, au moins 15 personnes ont été tuées et des dizaines blessées. Il y aurait un lien avec une idéologie proche du groupe appelé « État islamique ».

Ce qui s’est passé n’est pas seulement un acte terroriste. C’est aussi un message envoyé à une minorité : Votre visibilité est dangereuse. Votre appartenance peut faire de vous une cible.

Dans ces moments-là, on ressent la fragilité des sociétés libérales. Nous vivons dans l’idée que l’appartenance religieuse, les origines ou l’identité ne devraient pas avoir d’impact sur notre sécurité. Et pourtant, un seul soir peut suffire à montrer comment une appartenance peut devenir source de stigmatisation.

Bâle : marche silencieuse – et contre-manifestation

Le jour suivant, des tensions semblables apparaissent aussi à Bâle : une marche silencieuse pour dénoncer l’antisémitisme et soutenir le droit d’existence d’Israël est autorisée et doit avoir lieu. En même temps, une contre-manifestation non autorisée est organisée. Elle veut perturber la marche et forcer un changement de parcours.

Dans ce contexte, plusieurs groupes pro-palestiniens lancent un appel à manifester « contre la marche sioniste » (notamment Basel4Palestine).

Cet appel n’est pas juste une protestation de plus. Il montre un vrai changement : quand une personne entend « marche silencieuse contre l’antisémitisme », une autre comprend « sionisme dans la rue ». Et quand le mot « sionisme » devient un mot utilisé pour dénoncer toutes les injustices perçues, on entre alors dans une escalade du langage. Il est important de s’arrêter ici un moment. Car à ce stade, se décide si l’continue un débat politique, ou si l’on tombe dans une logique où les personnes ne sont plus vues pour elles-mêmes, mais comme représentantes d’autre chose.

Herzl à Bâle : pourquoi le mot « sionisme » ne doit pas devenir une insulte

Bâle est un lieu paradoxalement bien choisi pour parler de ces enjeux. En 1897, le mouvement sioniste y a été fondé – c’est alors une réponse politique au fait que les Juifs, malgré leur émancipation, ne se trouvaient toujours pas en sécurité dans les sociétés européennes. Theodor Herzl, influencé par l’affaire Dreyfus, a pensé que la « question juive » ne pouvait pas être réglée sans un État sûr pour les Juifs. La Commission de dialogue juifs/protestants (CDJP) décrit clairement ce contexte historique : nationalisme, violences, pogroms – et la décision de chercher une patrie, en lien direct avec la Palestine, en 1897 à Bâle.

Mais un autre point est aussi important : selon la CDJP, le sionisme exprime une idée d’émancipation. Les Juifs ne voulaient pas subir leur destin, mais construire leur avenir. Et le sionisme est tout sauf homogène. Il existe différentes visions, religieuses ou politiques, différents objectifs, et différents niveaux de compromis. Le sionisme est une famille de positions, pas une idée unique et rigide.

Alors, utiliser aujourd’hui le mot « sionisme » comme une insulte, c’est ignorer cette histoire – celle de la protection, de l’autodétermination, et de la diversité interne du mouvement. Cela n’empêche pas de critiquer des politiques concrètes. Mais cela exige des mots justes : on critique ce qui peut l’être, sans remettre en cause une existence ou une identité.

L’antisionisme comme nouveau code : là où la critique dérape

Voici le point névralgique de ma réflexion : dans certains débats actuels, l’antisionisme devient un code. Il n’est pas utilisé pour dire « critique d’un gouvernement », mais pour délégitimer. Le mot « sioniste » remplace alors celui de « juif », permettant de parler à partir d’assignations collective sans pour autant prononcer ce mot. « Les sionistes », ce seraient alors ceux qui seraient responsables d’un système d’apartheid.

Mais cette vision est trop simple, et elle est fausse. Il existe un antisionisme qui se présente comme une position politique. Il existe aussi un antisionisme juif. Et il est tout à fait légitime de critiquer fortement la politique d’Israël, y compris des décisions fondamentales de l’État.

Mais le problème commence quand les mots déshumanisent : quand un État est appelé une « entité », quand un conflit politique débouche sur un désir d’élimination, moralement justifié, quand une critique se transforme en vision du monde qui divise entre « amis » et « ennemis ». À ce moment-là, l’appartenance est à nouveau stigmatisée – non pas à cause d’actions concrètes, mais à cause de l’assignation d’une identité collective.

La Commission de dialogue juifs/protestants (CDJP) explique pourquoi les débats sur Israël/Palestine sont souvent unilatéraux et peu nuancés : projections personnelles, mémoire collective, peurs liées à l’identité, longue histoire de l’antisémitisme en Europe, passé colonial, conflits sur le droit international, conflits de loyauté – tout cela empêche une discussion objective.

C’est pourquoi la commission insiste sur quelque chose de peu populaire : se remettre en question, connaître l’histoire, différencier – comme base pour un dialogue constructif.

L’Eurovision et Nemo : quand les gestes symboliques enflamment le débat

C’est dans ce climat que s’inscrit le conflit autour de l’Eurovision : Nemo rend son trophée de l’ESC, pour protester contre la participation d’Israël. Nemo explique ce geste en disant qu’il est en contradiction avec les valeurs du concours (unité, inclusion, dignité). De son côté, l’Union européenne de radio-télévision (UER) maintient sa décision.

Ce n’est pas un acte de violence. Mais c’est un événement avec une forte charge symbolique : la culture devient une scène de morale géopolitique, et la morale devient une manière d’exprimer à quel camp on appartient. Applaudir, c’est plus qu’exprimer une opinion : c’est montrer de quel côté on est. Et contester, c’est rapidement se voir catégorisé comme complice.

La polarisation ne vient pas seulement de grands discours, mais aussi de petits gestes : likes, emojis, boycotts, retours de trophée, déclarations. Tout devient un signe de prise de position. Et plus on demande de « choisir un camp », moins il reste d’espace pour ce que les sociétés libérales devraient protéger avant tout : la personne – celle qui se trouve au-delà de toute assignation.

Ces événements ne sont pas comparables – mais ils ont une chose en commun : la stigmatisation

On ne peut pas comparer directement Bondi Beach, Bâle et l’Eurovision. Ce serait nier la gravité réelle de la violence. Leur point commun est plus profond : dans chaque cas, on voit à quelle vitesse les débats génèrent des assignations d’appartenance – et comment cette appartenance peut rapidement mener à un danger, physique ou social.

L’opinion publique juge souvent très vite, et le « jugement rapide » est à la mode. Mais on doit justement éviter que l’affectivité, l’indignation ou les fantasmes de vengeance prennent la place d’une appréciation étatique sérieuse, fondée sur le droit.

Et plus profondément encore : les droits humains protègent les personnes contre les jugements définitifs sur leur identité. Ils nous empêchent de réduire quelqu’un à une simple étiquette.

Dans le contexte de polarisation actuel, cela veut dire : nous devons réapprendre à séparer les individus des symboles. Israël, ce ne sont pas « les Juifs ». Gaza, ce ne sont pas « les Palestiniens ». Et surtout, une personne juive à Bâle n’est pas responsable des décisions d’un gouvernement à Jérusalem. Pas plus qu’une personne palestinienne en Suisse n’est responsable des violences commises en son nom. L’assignation à une culpabilité collective est la forme la plus simple – et la plus destructrice – de jugement moral.

Qu’en découle-t-il ?

  1. Discipline dans le langage, pas de poétisation de camps opposés. En Suisse, on peut protester de manière ferme. Mais il faut éviter les mots qui déshumanisent ou effacent les autres : des mots qui, à ce moment, ne visent plus à décrire, mais à condamner, comme si la destruction était une option.
  2. Empathie double, pas de compassion à somme nulle. Pleurer les victimes de Bondi Beach et avoir de la compassion pour les civils de Gaza ne s’excluent pas. Opposer les deux, c’est faire de la politique identitaire au bord des tombes.
  3. Le droit avant l’idéologie. Si nous croyons aux droits humains, nous devons, même en temps de conflit, défendre les règles qui permettent de le civiliser : mêmes critères pour tous, protection des minorités, rejet de la stigmatisation – d’où qu’elle vienne.
  4. Compétence Quand on parle de « sionisme », il faut savoir de quoi on parle : un mouvement divers, né de l’expérience de la menace et d’un désir d’autodétermination – pas une caricature qu’on peut haïr sans risque.

Voici peut-être la leçon la plus simple : une société libérale ne se reconnaît pas au fait que tout le monde est d’accord. Mais au fait que, même dans les conflits, on ne recommence pas à trier les personnes selon leur appartenance. Bondi Beach rappelle à quel point la stigmatisation peut être mortelle. Bâle montre à quelle vitesse elle peut être normalisée dans les discours. Et l’Eurovision montre à quel point on peut vite confondre les gestes symboliques avec une morale pure.

Aujourd’hui, si on veut s’engager pour la cause palestinienne, il faut faire attention à ne pas en faire une lutte contre les Juifs. Si on s’engage contre l’antisémitisme, il faut veiller à ne pas empêcher toute critique. Et si on veut se tenir « du bon côté », il faut d’abord évaluer attentivement le langage de celles et ceux qui affirment se tenir sur ce côté.

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