La tradition chrétienne comprend la vie comme un don. Mais comment cela se manifeste-t-il dans le quotidien des paroisses qui accompagnent des personnes en situation de précarité ? Cet article interroge les opportunités et les tensions d’une Église qui souhaite partager sans s’approprier.
Invitée à vie
Agir de manière inconditionnelle : cette idée trouve son fondement dans l’Évangile. Dieu est libre, il ne se vend pas, il ne se laisse pas corrompre. Ainsi, l’Église ne doit pas non plus subordonner sa proclamation, son accompagnement spirituel, sa liturgie ou sa diaconie à des contre-prestations individuelles, comme dans un échange marchand. Ou peut-être bien que si ?
Je suis assise lors d’un culte. Une collaboratrice prend sa retraite après de longues années de service. Pour la remercier de son engagement, on lui offre un petit cadeau et — avec un clin d’œil – un bon : une invitation à vie pour les repas du dimanche préparés par la paroisse. Je souris. Ces repas communautaires sont déjà gratuits pour toutes et tous. Ce bon n’a aucune valeur monétaire, mais une valeur symbolique. Ce cadeau exprime aussi un souhait :
Reste parmi nous. Continue à faire partie de notre communauté. Continue à apporter tes dons et ta présence !
Dans une communauté ecclésiale où beaucoup de personnes touchées par la pauvreté sont présentes, les besoins matériels et les questions pratiques du quotidien jouent un rôle important. Ils marquent aussi la théologie et l’organisation des cultes. Les biens immatériels et matériels que l’Église met à disposition – accompagnement et conseils, nourriture, vêtements, formation – sont gratuits. Pourtant, il reste attendu, de manière implicite, que le don ait des effets.
Étude de cas dans deux paroisses suisses
Dans ma recherche menée auprès de deux paroisses, qui se distinguent par leur ouverture envers les personnes en situation de précarité, j’ai observé des approches variées face à ces questions.
Dans cet article de blog, je raconte comment, dans ces deux paroisses, les membres interprètent la relation circulaire entre don et accueil, dans leur pratique spirituelle quotidienne. J’y donne la parole à plusieurs interlocutrices issues de ma recherche.
Ces témoignages sont complétés par des perspectives tirées des débats philosophiques et sociologiques actuels sur le don. À partir de ces éléments, je développe une réflexion sur une Église qui, en donnant, devient elle-même receveuse.
Bienheureux celles et ceux qui donnent ?
Ces paroisses soutiennent de multiples façons les personnes touchées par la pauvreté et l’exclusion : elles organisent des repas communautaires, distribuent des denrées alimentaires, des vêtements et d’autres objets du quotidien, proposent un accompagnement social, des possibilités d’hébergement, et parfois même des emplois.
Une question revient sans cesse : faut-il lier un don à une forme ou une autre de participation ?
Peut-on venir manger après le culte si l’on n’a pas assisté à celui-ci ? Une fois, deux fois, ou systématiquement ?
Combien de temps une personne sans abri peut-elle bénéficier d’un hébergement dans les locaux paroissiaux ? Une semaine, six mois, cinq ans ? Et si sa situation ne s’améliore pas ? Doit-elle, en échange, participer à des tâches pratiques, comme préparer les repas ou nettoyer ?
Qui est invité à une semaine de vacances subventionnée ? En priorité les membres de la paroisse, ou aussi celles et ceux qui apprécient simplement une offre de vacances de qualité et accessible ? Et faut-il viser une certaine proportion entre ces différents bénéficiaires ?
Déclaration d’interdépendance
Dans le « convivialisme », la question des dons et des contre-dons occupe une place centrale. Explorer ce discours permet de mieux comprendre la vie commune au sein des communautés religieuses.
Le sociologue Frank Adloff, l’un des éditeurs de la traduction en allemand du Manifeste convivialiste, figure parmi les représentants contemporains majeurs de la théorie du don. Cette théorie puise ses racines essentielles dans la sociologie et la philosophie francophone. Sa question fondamentale est la suivante : existe-t-il une forme de don qui ne soit pas déterminée par l’intérêt personnel ?
Adloff s’appuie largement sur Marcel Mauss (1872–1950), qui considérait le don comme une forme fondatrice de la vie humaine. Il prolonge cette réflexion.
Aux côtés du marché et de l’État, des règles économiques et juridiques, l’échange de dons apparaît comme un troisième principe de la structuration des relations humaines.
Dans sa « Politique du don » (Politik der Gabe, 2018), Adloff développe des propositions pour une coexistence qui offre des alternatives durables et sociales au capitalisme et aux logiques guidées par un principe de maximisation. Il vise une conception de l’échange qui soit volontaire, spontanée et qui n’implique pas une logique de rémunération.
Cette conception de l’échange repose sur une confiance fondamentale : celle d’être nourri par sa propre dépendance à autrui, et de recevoir quelque chose en retour. Cette perspective d’une interdépendance mutuelle avec tout ce qui vit est fondamentale. Ainsi, la première version du Manifeste convivialiste porte le sous-titre : « Déclaration d’interdépendance ».
Un joyeux échange
Ce que les convivialistes « interdépendance », mes interlocutrices et interlocuteurs, dans le cadre de ma recherche, l’ont décrit avec un vocabulaire religieux : se vivre comme dépendant·e de Dieu et faire confiance dans le fait qu’il va pourvoir.
Deborah l’exprime ainsi : Les personnes ne peuvent donner que ce qu’elles ont d’abord reçu de Dieu. Mais elles ne peuvent pas le rendre à Dieu lui-mêmes : elles le transforment du coup en bonnes actions.
« Quand tu n’as pas la vie, tu ne peux pas donner la vie à tes enfants. Quand tu es heureuse, que tu as la vie, tu peux donner la vie à tes enfants. Mais quand Dieu te retire la vie que tu as, que peux-tu donner à tes enfants ? Rien ! Et les personnes qui font du mal, qui disent du mal… C’est pour ça que la Bible dit, que Dieu dit : ‹Vis ! Ne sois pas méchant·e ! Fais le bien !› Ce n’est pas pour Dieu. Oui, c’est ce que j’ai compris maintenant : quand tu es bonne avec les gens, quand tu aimes les gens, ce n’est pas pour Dieu, c’est pour toi. »
Ce que décrit Deborah peut aussi s’entendre comme une déclaration de dépendance radicale. Pourtant, il ne s’agit pas d’un état passif, mais d’une dynamique active. Elle décrit ainsi une situation d’échange de biens de nature diverse, à laquelle toutes et tous sont appelé·e·s à participer.
Du désir de donner
L’interaction entre le fait de recevoir et la joie de donner à son tour, contribue ainsi au cycle, à la préservation et au soin de la vie. Elle peut être vécue comme une expérience de plaisir et de joie. En ce sens, l’échange mutuel de dons et le partage peuvent être considérés comme des actes de liberté.
La philosophe Hélène Cixous décrit cela en ces termes : « Aux commencements de l’Amour-Autre sont les différences. (…) elle (l’écriture) est le-désir-qui-donne. Non enfermée dans le paradoxe du don qui prend ; ni dans l’illusion de la fusion unienne. (…) Elle donne à vivre , à penser, à transformer. Cette ‹économie› – là ne peut plus se dire en terme d’économie. » (1975, pp. 184-185)
Le don est compris comme un acte d’amour, d’attention, une activité à la fois ludique, créatrice, nourricière et porteuse de vie.
Ce que décrit Cixous, c’est un don qui ne cherche pas à manipuler, mais qui veut pourtant produire un effet, qui vise la transformation. Cet aspect se retrouve également dans l’attitude de don au sein des communautés ecclésiales.
Liberté et engagement
Pour approfondir l’aspect de la transformation, je fais un parallèle avec le revenu universel inconditionnel (Caillé 2000). Cette approche montre que l’inconditionnalité et l’intérêt peuvent parfaitement aller de pair.
L’idée de base du revenu universel inconditionnel est que toutes les personnes (ou toutes celles d’un lieu donné) reçoivent une allocation couvrant leurs besoins essentiels, sans contrepartie obligatoire. L’espoir sous-jacent est que, dans un contexte où la sécurité et la liberté sont garanties, la majorité des individus pourront s’épanouir et choisiront de s’impliquer de manière coopérative dans la société.
J’observe une dynamique similaire dans les paroisses que j’ai étudiées. Dans la mesure de leurs moyens, elles partagent sans condition avec les personnes de leur environnement local, pour que celles-ci aient ce dont elles ont besoin pour vivre. Dans le même temps, les paroisses nourrissent l’espoir que ces personnes évolueront de manière positive – et, dans le meilleur des cas, s’investissent dans la vie de l’Église.
Il existe bien sûr de fortes variations dans l’attente : Parfois, il s’agit simplement du souhait fondamental qu’une personne puisse améliorer sa situation. Parfois, on espère qu’elle participera aux activités de la paroisse. Et dans certains cas, l’attente inclut aussi qu’elle adopte la piété ou la confession de la communauté.
Un ministère dans l’Église
Les deux paroisses étudiées cherchent à favoriser une participation la plus large possible. Dans l’une d’elles, cela se concrétise de la manière suivante : il s’agit d’une communauté qui n’est pas liée à l’État, qui ne dispose pas d’un édifice consacré, mais utilise une salle polyvalente servant à la fois de café et de lieu de culte, rénovée et entretenue par les membres eux-mêmes.
Cette paroisse offre une halte pour de nombreuses personnes traversant des périodes de précarité. Les besoins en soutien pratique y sont donc constants.
Une personne, qui vit depuis plusieurs années dans un centre d’asile en Suisse, passe ses week-ends dans les locaux de cette paroisse. Elle s’y sent bien mieux que dans son hébergement d’asile. Elle s’y investit de multiples façons : elle a notamment décoré plusieurs murs. Dans la salle où se réunissent les enfants et les adolescent·e·s, elle a peint des fresques représentant des scènes bibliques. D’autres éléments de la pièce ont été ornés de motifs qu’il a créé lui-même. Pendant la durée de ma recherche, il s’occupait aussi systématiquement du buffet installé avant le culte.
Sur une table, on trouve des cafetières, du thé, des tasses, du sucre, du lait, ainsi que des tresses, du pain ou des croissants. Bien que ce buffet pourrait fonctionner en libre-service, c’est à lui qu’en revient la responsabilité. Ainsi, il peut rendre quelque chose à la communauté tout en gagnant en visibilité. Il est passé du statut d’invité à celui d’hôte.
Être désiré·e, sans raison
Une Église qui mise sur la participation peut toutefois donner l’impression d’être étouffante ou d’exercer une pression implicite. Il s’agit donc d’un équilibre délicat : jusqu’où l’encouragement à s’impliquer activement peut-il devenir intrusif ou aliénant ?
Beritan décrit son expérience avec l’Église (ou les Églises) de la manière suivante : « J’avais l’impression d’être obligée : si je viens une fois, je dois revenir ; si j’accepte quelque chose, je dois donner en retour. Et je ne sais pas si cela vient des gens, car je n’ai pas l’impression que cela vienne de Dieu. En réalité, je ne veux pas de cette dépendance, justement. »
Cette perception entre en tension avec ce qu’Andreas Weber appelle le « miracle du don » : « Être voulu, pour rien » (Weber 2024, p. 82).
Des symboles et des rites, ancrent cette tension dans l’Église, la rendent plus perméable et la résolvent en partie : par exemple, l’échange des cadeaux à Noël, la célébration de la Cène ou le baptême symbolisent l’inconditionnalité. De même, les fêtes et la convivialité agissent comme une contre-performance face à une mentalité quotidienne axée sur la productivité.
Une communauté qui passe par le ventre
Chaque dimanche, dans une belle église, a lieu une brève prière matinale, suivie d’un petit-déjeuner. Celui-ci est préparé avec soin : confitures maison, divers jus, café, œufs, pain, tresses. Les personnes qui viennent y prier et manger ensemble vivent dans des situations très variées. Certaines sont sans abri ou touchées par la pauvreté – ce repas a une valeur existentielle pour elles. D’autres vivent isolées. D’autres encore assistent à la liturgie matinale et au petit-déjeuner parce que la prière commune à l’église fait partie de leur pratique dominicale.
Pendant le repas, les conversations sont rares. La plupart profitent de l’atmosphère calme et paisible, ainsi que de la bonne nourriture, et repartent après un temps relativement court.
Damjan l’explique ainsi : « Le dimanche, c’est la joie, une ambiance de fête. Les préoccupations du quotidien et les discussions ordinaires sont mises de côté, elles ne sont pas abordées. Ou alors très brièvement, en passant. Et je trouve que c’est ça, le sens du dimanche. Oui, c’est très bien. C’est un peu comme l’eucharistie : un symbole, un beau moment de partage autour d’un repas. Je le vis aussi davantage comme une communauté, une famille. Et aujourd’hui, c’est très important, indépendamment du reste, de former une sorte de famille sociale. Oui, c’est bien, car dans une société, manger entre amis, manger avec de bonnes personnes, ça rend la nourriture encore meilleure. Et ce n’est pas un hasard. »
Damjan décrit comment un repas et la dimension festive du dimanche prennent une dimension particulière.
> Ces repas partagés, sans paroles mais avec tous les sens, rappellent ce que l’on entend parfois dans la liturgie de la Cène : « Goûtez et voyez comme le Seigneur est bon. » (Ps 34,9)
Un échange précaire
Hélène Cixous, à partir d’une perspective féministe, souligne les inégalités de pouvoir qui peuvent émerger dans l’acte de donner et de recevoir. Elle évoque l’ouverture que ressent la personne qui reçoit. La tentation est alors de refermer cette ouverture par une contrepartie. « Donc si jamais vous avez reçu quelque chose, à ce moment-là vous êtes en effet ‘ouvert’ à l’autre » (1976, p. 10).
Cette ouverture offre la possibilité de construire des relations, mais elle implique aussi des expériences douloureuses : le lâcher-prise. Cixous parle même de mort.
Cela se manifeste également dans les paroisses: il y a des fractures, des blessures, des frustrations, des adieux, des expériences de séparation.
Donner implique immanquablement cette expérience, car l’ouverture créée a un effet transformateur – dans l’échange, b deux parties sont transformées.
Reste cette question : comment une Église qui vit de la grâce peut-elle rendre celle-ci visible dans ses structures ?
À quoi ressemblerait une Église qui aurait le courage de lâcher prise et de mourir, pour renaître ?
Je pense à une Église qui partagerait ses lieux de culte parfois à moitié vides avec des croyant·e·s du monde entier en quête d’un espace pour prier, et qui, ce faisant, laisserait ces lieux se métamorphoser au contact de leurs récits de vie.
Je pense à des cultes multilingues, où l’incompréhension a sa place, mais où peut aussi, ça et là, se produire le miracle de la traduction. (Schaetzle 2026)
Une Église qui oserait cela ne se contenterait pas de survivre : elle serait vivante.
Références
Frank Adloff, Politik der Gabe. Für ein anderes Zusammenleben, 2018.
Alain Caillé, Anthropologie du don, 2000.
Hélène Cixous, La jeune née, 1975.
_, Le sexe ou la tête ? Les cahiers du GRIF (vol. 13) 1976, pp. 5-15.
Rebekka Schaetzle, Konvivialität und Prekarität. Praktisch-theologische Perspektiven auf christliche Gemeinden in prekären Kontexten, 2026. Open Access
Andreas Weber, Indigenialität, 2024.
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