À propos de la sphère publique, de la démocratie et de la responsabilité
Pourquoi une Église s’exprime-t-elle sur des questions politiques comme l’initiative visant à réduire de moitié le budget de la SSR ? Il est souvent exigé que les institutions religieuses se tiennent à l’écart de la politique. Pourtant, une démocratie vivante se nourrit précisément de la diversité des voix qui s’y expriment. Les Églises occupent toutefois une place incontournable dans la vie publique et sont parfois tenues de prendre parti sur des questions politiques.
Point de départ : la critique
Lorsque le Conseil de l’Église évangélique réformée de Suisse a pris position contre l’initiative dite de « réduction de moitié du budget de la SSR », les critiques n’ont pas tardé. Les Églises devraient, selon certains, se tenir à l’écart des débats politiques. Elles sont des institutions religieuses, non des acteurs politiques.
Ces réactions ne sont pas nouvelles. Chaque fois que les Églises s’expriment publiquement sur des questions de société – qu’il s’agisse de la politique des médias, de la responsabilité économique ou des enjeux climatiques – elles sont rapidement accusées d’ingérence illégitime. Les Églises devraient se consacrer à l’accompagnement spirituel, non aux votations.
Pourtant, une attente contradictoire pèse également sur elles. En temps de conflits sociaux, on leur demande une orientation morale. Elles doivent prendre position, nommer des responsabilités et faire entendre leur voix dans l’espace public. La tension entre ces deux attentes traverse le débat actuel : d’un côté, l’appel à la retenue politique ; de l’autre, l’exigence que les Églises s’expriment sur les questions fondamentales de la société. Cette controverse touche à une question essentielle :
Quel est le rôle de l’Église dans une démocratie ?
La réponse à cette question ne détermine pas seulement si les Églises peuvent s’exprimer sur des propositions politiques spécifiques. Elle concerne aussi la compréhension que les communautés religieuses ont d’elles-mêmes dans une société plurielle.
L’Église, une voix de la société civile
Les démocraties modernes ne reposent pas uniquement sur les institutions étatiques, les partis et les parlements. Elles dépendent tout autant d’une société civile dynamique : associations, mouvements, fédérations, initiatives et communautés qui discutent des questions publiques, expriment des intérêts et apportent des expériences sociales aux débats politiques.
Les Églises font partie de cet espace de la société civile. Elles ne sont ni des institutions étatiques ni des partis politiques. Mais ce sont des lieux où les gens réfléchissent à des questions de coexistence, de justice et de responsabilité. Dans leurs paroisses, leurs œuvres d’entraide et leurs organisations, des expériences sont recueillies, des conflits vécus et identifiés et des intuitions morales exprimées.
L’une des tâches essentielles de l’Église est d’apporter ces expériences dans le débat public – et de les traduire dans un langage compréhensible qui dépasse les murs de leurs bâtisses. Les traditions religieuses disposent de riches ressources interprétatives : des images de la justice, des conceptions de la responsabilité, des expériences de culpabilité et de réconciliation. Dans une société plurielle, ces perspectives religieuses ne peuvent pas simplement être imposées comme une autorité. Elles doivent s’éprouver dans un dialogue ouvert avec d’autres convictions.
C’est là que réside une force particulière des communautés religieuses. Les Églises ne parlent pas seulement au nom d’une institution. Elles sont elles-mêmes composées d’une multitude d’acteurs de la société civile : paroisses, institutions sociales, établissements éducatifs, œuvres d’entraide et initiatives bénévoles.
Au sein des Églises, des personnes aux convictions politiques diverses s’engagent ensemble pour mettre en dialogue leurs croyances religieuses avec les défis du présent.
Lorsque les Églises s’expriment sur des questions de société, elles ne le font donc pas en tant qu’instance morale, en position de surplomb par rapport à la société. Elles le font en tant que partie prenante de cette diversité de voix qui constituent précisément l’espace public démocratique.
Quand l’Église parle politique
Le fait que les Églises fassent partie de la sphère publique démocratique ne signifie pas qu’elles doivent s’exprimer sur chaque question politique. Les prises de position politiques ne font pas partie du quotidien de l’Église. Elles sont l’exception, non la règle.
C’est précisément pour cette raison que chaque positionnement est observé avec une attention particulière. Dès que les Églises s’impliquent dans des campagnes de votation ou des débats politiques, on leur reproche rapidement de dépasser les limites de leur rôle. Cette critique est à prendre au sérieux. Elle rappelle que les Églises ne sont ni des partis ni des organisations de campagne politique.
En même temps, il existe des situations où l’on attend des Églises qu’elles s’expriment publiquement. Les Églises sont des lieux où les gens réfléchissent à des questions de justice, de responsabilité et de coexistence. Ces expériences ne disparaissent pas lorsque l’on sort du temple. Elles font partie de la réalité sociale et cherchent à s’exprimer dans l’espace public.
Les Églises sont des lieux où les gens réfléchissent à des questions de justice, de responsabilité et de coexistence.
La question n’est donc pas de savoir si les Églises ont le droit de s’exprimer politiquement, mais comment elles le font.
Les prises de position des Églises ne gagnent en crédibilité que si elles émergent d’un processus crédible de formation de l’opinion, si elles prennent en compte différentes perspectives et si elles ne présentent pas leur position comme la seule attitude chrétienne possible.
Les Églises ne disposent pas d’un magistère politique. Elles rassemblent des personnes aux convictions politiques variées. Cette diversité fait partie de leur réalité.
C’est pourquoi l’engagement ecclésial ne peut pas consister à légitimer des décisions politiques en leur conférant une autorité religieuse. Il peut plutôt consister à apporter dans le débat social des expériences issues de la vie ecclésiale : expériences avec les réfugiés, coopération internationale au développement, accompagnement pastoral, travail éducatif ou engagement social.
De telles expériences offrent des perspectives sur des questions sociétales qui ne sont pas toujours visibles dans le quotidien politique.
Lorsque les Églises s’expriment, elles n’apportent donc pas simplement des jugements moraux dans la politique. Elles donnent une voix à des expériences de coexistence.
La prise de position du Conseil de l’Église évangélique réformée de Suisse sur l’initiative concernant la SSR s’inscrit dans cette logique. Elle n’est pas une tentative de légitimer religieusement des décisions politiques. C’est une contribution au débat public sur une question fondamentale pour la coexistence démocratique : comment se construit l’espace public commun dans lequel une société se comprend elle-même ?
L’espace public comme infrastructure démocratique
La démocratie ne vit pas seulement des élections et de ses institutions. Elle vit de l’espace public. Les décisions politiques supposent que les citoyens et citoyennes s’informent, échangent des arguments et puissent se mettre d’accord sur des affaires communes. Sans ces espaces de compréhension mutuelle, la démocratie perd son fondement.
En Suisse, cela s’avère particulièrement important. La démocratie directe exige des citoyens qu’ils s’engagent régulièrement avec des questions politiques complexes. Les votations supposent que les informations soient accessibles, compréhensibles et dignes de confiance.
La démocratie n’est donc pas seulement une procédure de prise de décision, mais aussi une culture de compréhension de l’espace public.
Cette culture ne naît pas d’elle-même. Elle dépend d’institutions qui portent et structurent l’espace public. Les médias de service public font partie de ces institutions. Ils veillent à ce que les processus politiques soient expliqués, que différentes perspectives restent visibles et qu’un espace d’information commun soit préservé. Là où cela échoue, cela peut être critiqué de manière fondée.
Cette tâche prend une importance particulière dans un paysage médiatique fragmenté. Les plateformes numériques organisent l’attention selon d’autres logiques : clics, émotions et amplifications algorithmiques. Elles n’assument aucune responsabilité pour l’espace public démocratique d’un pays. D’où l’importance d’un journalisme indépendant – qu’il soit privé ou organisé dans le cadre de la SSR – qui s’engage envers le bien commun.
Dans ce contexte, on comprend pourquoi le Conseil de l’Église évangélique réformée de Suisse s’exprime sur l’initiative concernant la SSR. La question ne concerne pas seulement la politique médiatique ou le montant des redevances. Elle touche aux conditions mêmes de l’espace public démocratique. Décider de l’avenir du service public médiatique, c’est aussi décider de la manière dont une société peut se comprendre elle-même.
Décider de l’avenir des médias de service public, c’est aussi décider de la manière dont une société peut se comprendre elle-même.
L’Église s’exprime – mais pas en tant qu’instance morale
Lorsque les Églises s’expriment sur des questions politiques, elles ne le font pas en tant qu’instance morale au-dessus de la société. Elles ne disposent ni d’un magistère politique ni d’une autorité particulière pour imposer des décisions politiques. Dans une démocratie plurielle, aucune institution ne peut prétendre parler au nom de tous en matière de jugements moraux.
C’est précisément pour cette raison que les Églises doivent veiller avec soin à la manière dont elles utilisent leur voix dans l’espace public. Leurs prises de position politiques ne doivent pas donner l’impression qu’il existe une solution chrétienne simple et directe à des questions politiques complexes. Dans les sociétés démocratiques, il incombe à chacun de décider selon sa conscience et ses connaissances.
Lorsque les Églises s’expriment malgré tout, elles le font en tant que partie de la société civile – comme une voix parmi d’autres. Elles apportent des expériences, des perspectives et des questions issues de leur propre vie et action. Elles rappellent que les conflits sociaux ne sont pas seulement des questions techniques ou économiques, mais aussi des questions de coexistence.
C’est dans ce sens que s’inscrit la prise de position du Conseil de l’Église évangélique réformée de Suisse sur l’initiative concernant la SSR. Elle n’est pas une tentative de légitimer moralement des décisions politiques. C’est une contribution au débat public sur les conditions d’existence de la démocratique.
L’Église ne s’immisce donc pas dans la politique parce qu’elle possède une certitude morale. Elle le fait parce que la démocratie vit des voix qui assument la responsabilité des conditions communes de l’espace public. L’Église ne se situe pas au-dessus de la société – elle est au cœur de la démocratie publique.
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