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Emprise et consentement

20 août 2026

Ce que le récit de Vanessa Springora révèle des mécanismes de domination 

En 2020, Le Consentement de Vanessa Springora révélait au grand jour les mécanismes insidieux de l’emprise sur les mineurs. Quatre ans plus tard, son récit résonne encore comme un miroir tendu à une société – et à une Église – confrontées à leurs propres silences. Comment des structures de domination s’installent-elles sous couvert de séduction, de liberté ou même de spiritualité ? Et que nous apprend cette histoire sur notre responsabilité collective face aux abus ?

Lorsque Vanessa Springora publie son autobiographie (Le Consentement 2020), dans laquelle elle revient sur la relation qu’elle a vécue à l’âge de 14 ans avec l’écrivain Gabriel Matzneff, alors âgé de 50 ans, le livre fait l’effet d’une déflagration : porté par une nouvelle génération sensibilisée par la vague #MeToo, il devient rapidement un phénomène de société. En 2023, un film signé Vanessa Filho porte cette histoire au cinéma, interpelle la jeunesse qui relate largement le succès du film sur Tik Tok. 

En racontant avec lucidité son adolescence dans les années 1980, marquée par l’emprise d’un homme célèbre et beaucoup plus âgé, elle interroge la notion complexe de consentement, notamment pour les mineurs. À la lecture de cet ouvrage, une question s’impose : comment un milieu social peut-il contribuer au déni collectif des abus commis sur des mineurs ? 

Ce qui débute sous les apparences d’un rapport de séduction se transforme rapidement en une relation qui durera plus de six ans.

Au fil des chapitres – La proie, L’emprise, La déprise et L’empreinte – Springora décrit une emprise pernicieuse qui envahit l’ensemble de sa vie et qui lui laissera une empreinte durable.

Par la suite, elle découvre, notamment à travers les écrits de cet homme, que celui-ci avait déjà eu recours au même stratagème avec d’autres jeunes filles et garçons. La séduction, et l’amour interdit sont des mécanismes récurrents, utilisés pour attirer des mineurs et nourrir, en retour, une production littéraire. 

Le phénomène d’emprise  

Soulignant l’ambivalence que ressent la personne victime dans les cas d’emprise, Springora écrit : « Très souvent, dans les cas d’abus sexuels ou d’abus de faiblesse, on retrouve un même déni de réalité : le refus de se considérer comme une victime. En effet, comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? Quand, en l’occurrence, on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter ? » (Springora 2020, p.152) 

Or l’emprise se construit petit à petit. Elle décrit en particulier comment l’auteur exploite ses fragilités pour asseoir sa mainmise : « Un père aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et, surtout, un immense besoin d’être regardée. Toutes les conditions sont maintenant réunies ». 

À la suite de la publication de son livre, les médias ont majoritairement évoqué une emprise sexuelle. Pourtant, ce que vit Springora dépasse largement l’aspect sexuel.

L’emprise qu’elle subit s’étend à une véritable dépossession d’elle-même, affectant profondément son identité, tant psychique que spirituelle.

Elle raconte ainsi : « À l’approche de mes quinze ans, G. s’est mis en tête de contrôler tous les aspects de mon existence. Il est devenu en quelque sorte mon tuteur. Je dois manger moins de chocolat pour éviter l’acné. Faire attention à ma ligne en règle générale. Arrêter de fumer (je fume comme une camionneuse). Ma conscience n’est pas en reste. Chaque soir, il me fait la lecture du Nouveau Testament ». (Springora 2020, p.119) 

Un mécanisme connu dans l’Église 

Ce phénomène décrit par Springora n’est pas inconnu au monde ecclésial. Grâce aux témoignages des personnes victimes, nous savons à présent combien le phénomène d’emprise, et bien souvent d’emprise spirituelle, servent non seulement à préparer les abus sexuels qui suivront, mais aussi à maintenir la personne victime dans une situation d’exploitation. Celle-ci étant dépossédée petit à petit de ses repères et de son jugement, elle n’est bien souvent pas en mesure de quitter d’elle-même la situation abusive.  

Ce n’est qu’à posteriori qu’elle pourra écrire : « Pourquoi une adolescente de quatorze ans ne pourrait-elle aimer un monsieur de trente-six ans son aîné ? Cent fois, j’avais retourné cette question dans mon esprit. Sans voir qu’elle était mal posée, dès le départ. Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne ». (Springora 2020, p.129) 

Le contrôle coercitif 

Si lors de la sortie de son livre, ses révélations ont permis de mieux comprendre la dynamique d’emprise, l’attention se déplace aujourd’hui vers une meilleure compréhension des stratégies des auteurs. À cet égard, la notion de contrôle coercitif apporte un éclairage complémentaire : elle ne vise plus seulement à comprendre pourquoi une victime ne quitte pas la relation, mais analyse les stratégies mises en place par l’auteur pour attirer sa proie et la maintenir sous son contrôle (Pauline Chaunu, Radiofrance, 7 mars 2026). La notion de contrôle coercitif permet de sortir du cadre psychologisant de la notion d’emprise qui a tendance à souligner les « failles » de la personne victime pour rappeler avant tout le piège mis en place par l’auteur. 

Le cadre juridique du consentement 

À la suite de la publication du livre Le Consentement de Springora, la législation française relative aux infractions sexuelles, en particulier concernant les mineurs, a évolué. Ainsi la loi Billon d’avril 2021 établit qu’aucun adulte ne peut se prévaloir du consentement sexuel d’un enfant s’il a moins de 15 ans.  

En droit suisse, les évolutions qui font suite au mouvement #MeToo ont également conduit à une révision du Code pénal en matière d’infractions sexuelles. Dans ce cadre, la notion de consentement a tenu une place importante dans les débats. Le modèle retenu repose sur le principe du « non, c’est non ». Autrement dit, une infraction est constituée dès lors que la personne victime a exprimé, verbalement ou non, son refus et que l’auteur est passé outre. Cette approche inclut aussi les situations de sidération, reconnues comme une forme d’expression du refus.  

Si cette évolution constitue une avancée, plusieurs associations féministes et de défense des droits humains ont toutefois critiqué ce modèle, estimant qu’il serait préférable de retenir le principe du consentement explicite, soit « seul un oui est un oui », déjà entré en vigueur dans plus d’une dizaine de pays européens. Selon elles, le modèle du refus (« non, c’est non ») peut conduire à faire peser sur la victime une part de justification, notamment quant à l’absence de résistance ou d’opposition explicite. En effet, « la personne concernée (doit) expliquer pourquoi elle n’a pas dit ‘non’ ou ne s’est pas défendue. Elle doit se justifier vis-à-vis d’elle-même, de son entourage et des autorités de poursuite pénale, et se voit attribuer une part de responsabilité du fait de son comportement » (Amnesty International, seul oui est un oui). 

S’agissant des infractions sexuelles commises sur des mineurs, le droit suisse prévoit des règles spécifiques : lorsque la différence d’âge entre les personnes concernées dépasse trois ans, la question du consentement ne peut pas être retenue.  

Ces principes se retrouvent également dans les principes et standards pour la protection de l’intégrité personnelle de l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS), qui prévoient une protection accrue des personnes vulnérables, en excluant la validité du consentement dans les situations de forte asymétrie relationnelle, notamment dans le cadre d’accompagnement pastoral ou diaconal.  

De la complaisance 

Outre la notion d’emprise, le deuxième élément marquant du récit de Springora est que cette relation n’a pu exister que dans un environnement profondément complaisant.  

Issue du milieu de la littérature, elle met en évidence le silence, voire la tolérance, qui entouraient, dans les années 1970-80, les agissements de Gabriel Matzneff.

De nombreuses personnes étaient informées, non seulement de la relation avec l’adolescente, mais aussi d’autres relations avec des mineurs. Pourtant, ces faits ont été, aux mieux ignorés, aux pires cautionnés.  

La preuve en est une triste émission de télévision où Gabriel Matzneff fait l’apologie de ses conquêtes adolescentes devant un animateur médusé. Seule une participante canadienne s’opposera explicitement aux propos de l’écrivain. À ce propos Springora écrit : « J’ai longtemps réfléchi à cette brèche incompréhensible dans un espace juridique pourtant très balisé, et je n’y vois qu’une seule explication. Si les relations sexuelles entre un adulte et un mineur de moins de quinze ans sont illégales, pourquoi cette tolérance quand elles sont le fait du représentant d’une élite – photographe, écrivain, cinéaste, peintre ? Il faut croire que l’artiste appartient à une caste à part, qu’il est un être aux vertus supérieures auquel nous offrons un mandat de toute-puissance […] et devant lequel notre jugement, dans un état de sidération aveugle, doit s’effacer. […] En dehors des artistes, il n’y a guère que chez les prêtres qu’on ait assisté à une telle impunité ». 

Le paradoxe de la libération sexuelle 

De façon sournoise et sous couvert de la libération des mœurs, certains milieux intellectuels des années 70, n’ont pas hésité à cautionner les pratiques pédocriminelles. Dans le milieu ecclésial, où c’est souvent la tabouisation de la sexualité qui est identifiée comme facteur institutionnel à risque, il faut relever que la rhétorique de l’émancipation contre l’ordre établi a aussi été utilisé à la suite de mai 68, notamment en Allemagne par les mouvements de gauche réformés.  

Ce « paradoxe de la libération sexuelle » est encore utilisé aujourd’hui pour justifier des formes de violence. L’expansion de la pornographie, en particulier de la pornographie violente, s’inscrit dans cette logique : « car même si les pornographes se sont toujours présentés comme partisans de la liberté sexuelle et comme garde-fou contre l’ordre moral et ses nombreux censeurs, force est de constater que ces arguments, répétés tels des mantras depuis le XVIII siècle au moins, on surtout servi, là comme ailleurs, à asseoir la domination masculine ». (Christelle Taraud, Sous nos regards: récits de la violence pornographique, p.17)  

La mise en lumière du contexte des années post-68, tel qu’il est raconté dans l’œuvre de Springora, doit nous inviter à la vigilance.

Qu’il s’agisse d’un cléricalisme ou d’une soi-disant libéralisation des mœurs, il est nécessaire d’interroger nos pratiques de manière critique et de nous demander à qui elles profitent.

D’un côté comme de l’autre, le constat reste similaire : les personnes victimes voient leurs intégrités bafouées au profit des désirs d’hommes en quête de toute-puissance. 

De la parole des personnes victimes 

« Ce qui a changé aujourd’hui, et dont se plaignent, en fustigeant le puritanisme ambiant, des types comme lui et ses défenseurs, c’est qu’après la libération des mœurs, la parole des victimes, elle aussi, soit en train de se libérer ». (Springora 2020, p.193) 

Face à une société dont les mécanismes juridiques restent souvent sourds à la souffrance des personnes victimes, celles-ci ont trouvé dans l’écriture un moyen de se réapproprier leur histoire. En effet, les ouvrages parus depuis la vague #MeToo ont non seulement servi aux personnes victimes à reprendre le contrôle du récit de leur vie, mais aussi à l’exprimer publiquement selon leur propre expérience. 

Il est intéressant de noter que l’ouvrage de Springora et, plus récemment, de Gisèle Pelicot (Et la joie de vivre, 2026 – recensé sur notre blog) s’inscrivent dans une démarche de réappropriation du récit de soi, depuis l’enfance. Cette dynamique apparaît de manière particulièrement nette chez Springora, qui structure son ouvrage entre L’enfant et Écrire, traduisant ainsi un processus de « restitution » de son histoire. 

La libération de la parole de l’écrivaine a conduit à une prise de conscience sociale, puis à des évolutions législatives. L’impact de son écrit dépasse ainsi largement le cadre du récit individuel pour s’inscrire dans une dynamique de transformation sociétale. Près de dix ans après le début du mouvement #MeToo, il est de notre responsabilité, en tant que société et institutions, non seulement de donner une place à la parole des personnes victimes, mais aussi de l’encourager, en leur offrant des espaces dédiés, notamment au sein des processus décisionnels.  

Références

Ouvrages 

  • Springora, Vanessa (2020). Le Consentement. Paris : Grasset.  
  • Collectif (2025). Sous nos regards : récits de la violence pornographique. Paris : Seuil.  
  • Pesneau, Michèle-France (2021). L’Emprise : vingt années d’emprise spirituelle et sexuelle : un chemin de libération. Villeurbanne : Éditions Golias.  
  • Claussen, Johann Hinrich (dir.) (2021). Sexualisierte Gewalt in der evangelischen Kirche. Wie Theologie und Spiritualität sich verändern müssen. Leipzig : Evangelische Verlagsanstalt.  

Ressources en ligne 

Face à la réalité des abus subis au sein des Eglises protestantes, l’Eglise Evangélique Réformée de Suisse (EERS) accompagne ses Eglises membres dans la mise en place de structures et de mesures concrètes en vue d’un changement de culture ecclésiale. La série de wébinaire Abus et Eglise : parlons-en (octobre 2026 – avril 2027) vise à offrir un espace de réflexion autour des enjeux liés aux abus et violences. Cette offre de formation vient approfondir et développer les Principes et standards pour la protection de l’intégrité personnelle (2025) adopté par l’EERS.

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