Et la joie de vivre

23 avril 2026

Esclave sexuelle inconsciente de son mari et de dizaines de quidams recrutés par internet, icône malgré elle de toutes les femmes victimes d’abus, Gisèle Pelicot embarque ses lecteurs et ses lectrices dans un récit à la quintessence bluffante. On s’attendrait à lire l’anéantissement, la honte et une souffrance indicible. La victime de viol la plus emblématique d’Europe nous emmène vers la joie de vivre !

Ce « Et… » qui met fin aux ténèbres

Le titre surprend, mais plus intriguant encore est la conjonction « et » qui l’ouvre, Et la joie de vivre. Avec quoi ce « et » fait-il la liaison ? Avec le passé, les presque cinquante ans de mariage de Gisèle Pelicot ? Avec l’ignorance des crimes abjects commis par Dominique Pelicot ? Ou alors avec ces longues années de somnolence et d’absence auxquelles personne ne parvenait à donner une explication ?

Le « et » du titre sort l’histoire de Gisèle Pelicot de l’abîme, de la pire barbarie humaine. Cette conjonction banale souligne encore avant la lecture du récit la force d’âme de Gisèle, une énergie de vie et le désir d’un bonheur simple, en famille, modeste et sans histoire. On ouvre le récit de son calvaire, on sait déjà qu’il ne parviendra pas à l’achever.

« – Racontez-moi votre enfance, avait fini par me demander la thérapeute à la troisième séance. C’est ainsi qu’elle déchiffra la pulsion de vie en moi. » (p. 188)

Juste derrière la banalité de la vie

Ce récit se lit d’une traite. Il a quelque chose de saisissant, que j’attribue à ce « et » du titre. Les chapitres, dix-huit au total, alternent l’avant et l’après arrestation de Dominique Pelicot en 2020. On y côtoie à la fois l’histoire du couple Pelicot, leur rencontre, leur mariage, leurs trois enfants, leurs nombreux déménagements et la découverte par Gisèle des agissements de son mari.

La pelote du temps se déroule régulièrement et sans grande surprise, mais elle se brise petit à petit sur la mise au jour de la véritable identité de M. Pelicot. Cette collision entre le temps banal et le temps de l’horreur dévoilé petit à petit donne au récit un rythme alternant joies simples de la vie quotidienne et monstruosités, juste derrière, dans l’envers du décor. Après la sidération initiale lorsque la police apprend à Gisèle Pelicot le motif de l’arrestation de son mari, l’épouse ne peut pas se considérer seulement comme une femme manipulée et violentée : « J’avais été heureuse, j’en suis sûre. Je n’étais pas qu’une victime. » (p. 134)

Tout au long du récit, on n’a jamais l’impression que Gisèle Pelicot en veut à son mari, on se demande même si elle l’aime encore d’une certaine manière. Elle évoque à plusieurs reprises la complicité avec Dominique, leurs fous rires, elle se demande : « Que faire de ces souvenirs ? » (p. 36)

Les trois enfants du couple, à des degrés différents, tireront beaucoup plus vite un trait sur leur père et ne l’appelleront plus ni « père » ou « papa », ni même par son prénom. Pour sa fille Caroline, il restera un « il » impersonnel.

Les chocs d’enfances brisées

Les époux Pelicot ont en commun une enfance douloureuse. Tous deux ont perdu leur mère alors qu’ils étaient encore enfants. La famille de Dominique Pelicot se caractérise par des rapports brutaux, des traitements injustes, des châtiments corporels, des environnements où le développement des enfants est régi par l’obéissance aveugle et la survie.

Face à ces contextes familiaux, Gisèle Pelicot raconte qu’elle vivait dans son monde intérieur, qu’elle rêvait et imaginait une vie meilleure. Sa pulsion de vie la sauve sans doute de l’abîme, déjà petite puis tout au long de sa vie et même aux pires moments des violences qu’elle subit. « Je suis l’adversaire de la mort, elle m’a trop pris. » (p. 132), écrit-elle en référence notamment au décès prématuré de sa mère.

L’élan dont Gisèle Pelicot fait preuve, malgré des moments de solitude et d’incompréhension, l’a parfois fait passer pour une sorte de sainte ou de paria, mais j’ai l’impression qu’elle est avant tout restée une petite fille pleine d’espoir et de rêves. Et que même l’abject n’a pas réussi à effacer cet amour de la vie. Et cette joie de vivre.

Héroïne malgré elle

On se rappelle le procès de Dominique Pelicot et ces centaines de femmes postées autour du palais de justice d’Avignon, vêtues de violet, portant pancartes et banderoles. Des centaines de femmes pour applaudir chaque apparition de Gisèle Pelicot. « La honte doit changer de camp », crient-elles. Cette femme discrète et élégante de plus de septante ans se voit ainsi passer de l’anonymat à la lumière médiatique. Avec sobriété, Gisèle Pelicot assume ce nouveau rôle, sans l’exploiter. Elle écrit : « J’ai senti physiquement comme j’avais besoin du reste du monde. » (p. 245)

C’est ainsi qu’elle décide finalement de ne pas demander le huis-clos, comme elle refuse jusqu’à la fin de regarder les vidéos de ses viols filmées par son mari. Elle ne se reconnaît pas dans les viols, dit-elle, elle ne se reconnaît pas non plus en victime emblématique.

Gisèle n’utilisera jamais les termes de « bourreau » ou de « monstre » pour qualifier son mari. Pour certains, son manque d’indignation remet en doute sa parole : et si elle avait tout inventé ? Comment est-ce possible qu’elle ne se souvienne de rien ? « C’était inimaginable » (p. 177), dit-elle. Gisèle Pelicot a tellement cru à la vie de couple et de famille qu’elle ne peut tout effacer d’un coup : « Je découpais Dominique en deux, comme je me dissociais du corps violé. » (p. 144)

Elle n’a donc pas l’âme d’une héroïne, mais la force de vie d’une survivante.

Une force simple mais essentielle

Gisèle Pelicot ne trouve pas sa force dans la foi. À sa première avocate qui lui demande si elle est croyante, elle répond : « ‘Non, lui ai-je dit, je crois en des forces qui nous dépassent, mais pas en un Dieu’. J’aime les églises en dehors des messes. » (p. 146)

Qu’est-ce qui anime donc si profondément cette femme qui, pas une seule fois, a pensé à mourir ? La réponse pourrait être décevante, mais elle rappelle une certaine sagesse des gens de la campagne : la vie est comme sacrée, les saisons qui reviennent engraissent la terre et donnent de quoi vivre. On ne peut pas tuer cela, cette sève originelle.

Après avoir eu besoin de longs moments de solitude et d’exil en Bretagne, Gisèle Pelicot raconte sa renaissance, ses étincelles d’insouciance et de compagnie partagée. C’est là-bas, pas loin de la forêt de Brocéliande, qu’elle va rencontrer un veuf dont elle tombe amoureuse. « J’avais besoin d’aimer à nouveau. » (p. 232).

La joie de vivre, malgré tout.

Janique Perrin est docteure en théologie, pasteure, responsable de la formation d’adulte francophone pour les Eglises réformées Berne-Jura-Soleur.

Sur les auteures

Le livre est co-écrit par Gisèle Pelicot et la journaliste et romancière Judith Perrignon. Cette dernière est l’auteure de plusieurs livres écrits à partir de sujets de reportages ou de personnages publics.

Gisèle Pelicot est née en 1952. Pendant neuf ans, de 2011 à 2020, son mari Dominique Pelicot la place régulièrement à son insu dans un sommeil par soumission chimique, pour la violer et la faire violer par des dizaines d’autres hommes.

Le procès de Dominique Pelicot place cette affaire hors norme au centre de l’attention médiatique et Gisèle Pelicot devient la figure emblématique des femmes victimes de violence conjugale.

Gisèle Pelicot, Et la joie de vivre, Paris, Flammarion, 2026, 314 p.

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