La guerre oblige à prendre position. Mais une bonne éthique de la paix ne commence pas par des réponses hâtives. Elle commence par un examen de son propre langage, de sa propre distance et de sa propre implication. L’EERS, le nouveau mémorandum de l’EKD et le texte de Frank Mathwig intitulé « La paix en situation d’urgence » aident à adopter une position protestante qui ne se réfugie pas dans la pureté morale et ne bascule pas dans le pragmatisme de la politique de sécurité. Au cœur de cette démarche se trouve la paix juste : en tant que protection des personnes menacées, en tant que lien entre le pouvoir et le droit, et en tant que distinction durable entre paix et sécurité.
Certains textes proposent des positions. D’autres les remettent en cause. Avec ses « 10 questions – 10 réponses sur l’éthique de la paix », l’EERS a présenté une orientation ecclésiale. Cette publication remplit parfaitement son rôle : elle trie, délimite, clarifie. La guerre n’est pas valorisée sur le plan religieux. La violence militaire ne peut être justifiée sur le plan théologique. Elle ne peut, tout au plus, être envisagée que comme une violence strictement limitée, visant à faire respecter le droit. C’est notamment dans le contexte suisse que cette ligne de conduite se concrétise lorsqu’il est question d’exportations de matériel de guerre, de neutralité, de droit international public et du devoir de protection.
Le mémorandum de l’EKD «Gerechten Frieden schaffen in unruhigen Zeiten» (Instaurer une paix juste dans une période troublée » adopte une perspective plus large. Il décrit une situation mondiale dans laquelle les anciennes pratiques en matière d’éthique de la paix ne suffisent plus. Guerre d’agression contre l’Ukraine, guerre au Proche-Orient, conflits violents en Afrique subsaharienne, guerre hybride, menaces nucléaires, désinformation, multilatéralisme fragile. Le monde n’est pas simplement devenu plus dangereux, il est devenu plus difficile à cerner. L’EKD s’en tient en revanche au modèle de la paix juste et le développe selon quatre principes : la protection contre la violence, la promotion de la liberté, la réduction des inégalités et une gestion de la pluralité propice à la paix.
Le texte Frank Mathwig « La paix en situation d’urgence – La guerre en Ukraine » ne se contente pas d’apporter une voix supplémentaire à l’éthique de la paix, il recadre la question. Il ne part pas de la systématique, mais de la situation de parole. Qui parle de la guerre ? De quelle perspective ? Avec quelle certitude ? Avec quelle distance ? Et que se passe-t-il lorsque ceux qui parlent de paix s’attachent d’abord à préserver leur propre intégrité ?
C’est là que l’éthique de la paix devient dérangeante. Non pas seulement lorsqu’elle doit trouver un équilibre entre livraisons d’armes, sanctions, diplomatie et responsabilité de protéger. Mais dès qu’elle se rend compte qu’elle adopte une posture qui n’est pas désintéressée.
L’éthique de la paix ne commence pas par fournir une réponse à la guerre. Elle commence par remettre en question sa justification.
Pourquoi la paix concerne l’Église
L’Église ne s’exprime pas sur la guerre et la paix parce qu’elle disposerait d’une expertise supérieure en matière de politique de sécurité. Ce serait une surestimation ridicule de ses capacités. Elle ne s’exprime pas non plus parce que les jugements politiques deviennent pieux dès qu’on les encadre de versets bibliques. Cela serait justement particulièrement dangereux en temps de guerre.
L’Église s’exprime parce que la paix est un thème central de la foi chrétienne. Elle en est au cœur. Quiconque parle de Dieu comme celui qui a créé toutes choses, les réconcilies et les portes à leur accomplissement ne peut pas considérer la violence comme un moyen normal pour organiser le monde.
Quiconque parle du Christ crucifié ne peut pas réduire la souffrance des victimes à une dimension stratégique.
Quiconque parle du Royaume de Dieu ne peut se résigner à un ordre dans lequel le droit ne s’applique que dans la mesure où le pouvoir le permet.
L’EERS réaffirme ce principe fondamental : la foi chrétienne ne peut sanctifier la guerre. Elle peut aiguiser la conscience, apporter du réconfort, renforcer la résistance contre l’injustice. Mais elle ne doit pas devenir une auto-légitimation religieuse de son propre camp.
Frank Mathwig insiste sur ce point. Car en temps de guerre, ce n’est pas seulement la violence elle-même qui pose problème, mais aussi le discours sur la violence. On parle plus vite qu’on ne réfléchit. On reprend à son compte des distinctions avant même de les avoir examinées. On confond son indignation avec la capacité de jugement. On qualifie de réalisme ce qui n’est souvent qu’une adaptation à la contrainte du moment.
L’Église n’a pas pour mission de fournir les meilleurs slogans en temps de guerre. Sa mission est de les interrompre.
Shalom : la paix est plus qu’un état sécurisé
Dans ces trois textes, il apparaît clairement à plusieurs reprises que la paix biblique ne peut se réduire à un simple cessez-le-feu. Shalom ne signifie pas seulement la fin de la violence extrême. Shalom désigne un ordre dans lequel les relations sont apaisées : entre les personnes, les communautés, les peuples, Dieu et la création.
À première vue, cela peut sembler peu concret et évasif. Mais c’est important. Car les débats politiques sur la paix se limitent presque inévitablement à l’urgence immédiate : comment mettre fin à une attaque ? Comment protéger les populations civiles ? Comment empêcher l’escalade ? Ces questions sont nécessaires. Ceux qui les ignorent se réfugient dans des considérations d’ordre moral. Mais ceux qui ne posent plus que ces questions perdent de vue la notion même de paix.
L’EKD tente de prendre en compte cette tension. La paix juste n’est pas un état situé au-delà des conflits politiques. C’est un processus dans lequel la violence diminue tandis que le droit, la liberté, la justice et la capacité au pluralisme se développent. Le mémorandum accorde désormais une plus grande importance à la protection contre la violence. C’est plausible. Là où les personnes ne sont pas protégées, la liberté, la justice et le pluralisme ne sont que de belles paroles.
Mais cela peut rapidement basculer : la protection peut être la porte d’entrée par laquelle la notion de paix glisse vers celle de sécurité.
La paix n’est alors plus envisagée comme un ordre juste, mais comme la préservation de ce qui nous est propre. Il ne reste alors du shalom que le besoin de ne pas être dérangé.
Une paix qui ne vise que sa propre intégrité est théologiquement superficielle. Politiquement, elle manque de vision à long terme.
Une paix juste plutôt qu’une guerre juste
L’EERS est claire sur ce point : il n’existe aucune légitimation théologique de la guerre. Cette clarté est importante, car l’ancienne doctrine de la guerre juste est facilement mal interprétée dans les conditions actuelles. Ses critères peuvent aider à limiter la violence. Ils peuvent permettre de vérifier si une action militaire semble justifiable. Mais ils ne doivent pas conférer à la guerre une aura morale.
L’EKD parle donc de « paix juste ». Cela ne signifie pas pour autant que le discernement politique deviendrait superflu : la paix juste n’est pas un programme visant à décharger de la responsabilité des décisions. C’est un critère qui rend les décisions plus difficiles.
Frank Mathwig apporte ici une profondeur historique et théologique. La tradition du bellum iustum a perdu son innocence lorsque la guerre totale, l’extermination industrielle et les armes nucléaires ont ébranlé l’idée d’une violence limitable. Quiconque parle aujourd’hui de guerre juste doit savoir à quelle vitesse cette formule devient un moyen moral de gérer l’insupportable.
C’est pourquoi le renversement de Barth est si important : non pas « Si tu veux la paix, prépare la guerre », mais : « Si tu ne veux pas la guerre, prépare la paix. »
Ce n’est pas une citation pacifiste tirée d’un calendrier. C’est un glissement de responsabilité :
Le travail décisif en matière d’éthique de la paix ne commence pas au moment de l’escalade militaire. À ce stade, bien des choses ont déjà été négligées.
L’éthique de la paix s’interroge sur les ordres, les dépendances, les offenses, les injustices, les mensonges et les intérêts qui préparent la violence bien avant qu’elle ne se produise.
La guerre est rarement le début. La plupart du temps, elle n’est que la révélation brutale de ce qui pourrissait déjà auparavant.
Juste milieu difficile : non-violence et devoir de protection
Le cœur du problème réside là où la non-violence et le devoir de protection ne coexistent plus de manière claire.
L’EERS affirme : la violence militaire n’est jamais bonne en soi. Mais elle peut, sous des conditions strictes, être justifiable en tant que moyen ultime de la violence visant à préserver le droit. L’EKD avance un argument similaire. La primauté de la non-violence demeure, mais la protection contre la violence est un élément fondamental. Sans protection, tout le reste est menacé.
Frank Mathwig fait ressortir cette tension à partir de l’abstraction. Son motif du bon Samaritain est déterminant à cet égard. Le récit classique commence après que la violence ait eu lieu. Le blessé gît sur le bord de la route. Les brigands sont partis. La tâche morale semble claire : s’approcher, aider, panser, soigner.
Mais que se passerait-il si le bon Samaritain était arrivé pendant l’agression ?
Cette question est d’autant plus forte qu’elle met à nu le caractère a posteriori, bien commode, de nombreux réflexes moraux. L’aide après la violence est nécessaire. Mais elle arrive trop tard si elle ne s’interroge pas aussi sur la manière d’empêcher la violence. Frank Mathwig parle d’une « morale du retard notoire ». C’est l’une de ces formules qui restent en tête. Elle met le doigt sur « l’autotranquillisation » pieuse.
Celui qui, par principe, n’intervient qu’une fois que les agresseurs sont partis n’a pas encore suffisamment compris, sur le plan éthique. Il en va de même pour celui qui pense que la lutte contre les agresseurs résout le problème de la violence.
Le juste milieu, difficile à trouver, se situe exactement entre les deux. Il rejette la pureté d’un pacifisme qui laisse à d’autres le soin de protéger les personnes menacées. Il rejette également le réalisme d’une politique qui recourt à des moyens violents puis oublie qu’il s’agit de moyens violents.
La violence visant à faire respecter le droit n’est pas un succès sur le plan de l’éthique de la paix. Elle est le signe que la paix est déjà compromise.
Paix et sécurité : une distinction nécessaire
C’est là que la position de Frank Mathwig revêt une importance particulière. Car en temps de crise, une transposition s’opère presque automatiquement : la paix devient sécurité. L’éthique de la paix devient architecture de sécurité. La question d’un ordre juste devient celle d’une défense solide.
Cette transposition n’est pas seulement erronée. La sécurité est nécessaire. Il serait cynique d’expliquer à des personnes en danger qu’elles devraient moins se soucier de leur sécurité. Mais la sécurité ne doit pas se substituer à la notion de paix.
Pour Frank Mathwig, Bonhoeffer et Barth sont à l’origine de cette distinction. La paix ne naît pas d’une sécurité qui, par définition, organise d’abord la méfiance. Et celui qui ne veut pas de la guerre doit préparer la paix.
C’est précisément là que l’EKD tente d’adopter une ligne médiane. La capacité de défense peut faire partie d’une politique de sécurité globale. Mais c’est la logique de la paix qui lui donne son objectif et ses limites. C’est là le point décisif. La politique de sécurité ne doit pas devenir normative en soi. Elle doit se demander à quelle paix elle sert.
Les « 10 questions – 10 réponses » de l’EERS contribuent à maintenir cette question accessible au niveau ecclésial. Les moyens militaires constituent l’ultima ratio. Ils sont soumis à une obligation de justification. Ils ne doivent pas déterminer l’horizon dans lequel l’Église réfléchit.
La sécurité est nécessaire lorsque les personnes sont menacées. Elle devient dangereuse quand on l’identifie à la paix.
Le droit contre la loi du plus fort
L’éthique de la paix a besoin du droit international. Non pas comme un ornement juridique, mais comme une forme de limitation du pouvoir. Là où le droit s’efface, ce n’est pas la morale qui décide, mais le plus fort. C’est pourquoi l’EERS et l’EKD soulignent toutes deux l’importance du droit international, des institutions multilatérales et de l’application du droit au niveau international.
La responsabilité de protéger s’inscrit dans ce contexte. La souveraineté ne signifie pas seulement un isolement vis-à-vis de l’extérieur. Elle implique une responsabilité vis-à-vis de l’intérieur. Lorsque des États ne peuvent ou ne veulent pas protéger leur population, la question de la responsabilité internationale se pose.
Mais là encore, la prudence s’impose. La responsabilité de protéger ne doit pas devenir un prétexte moral au service d’intérêts politiques. Elle nécessite un cadre juridique, des procédures, des contrôles et le respect du principe de proportionnalité. Elle nécessite surtout de la prévention. Quiconque ne découvre la responsabilité de protéger qu’au moment de l’intervention en a manqué la dimension la plus importante.
Le droit international est une tentative de rendre le pouvoir responsable. C’est peu. Mais sans ce peu, il ne reste que la violence.
Le cas d’urgence suisse : matériel de guerre et neutralité
L’EERS se montre particulièrement concrète lorsqu’elle aborde la question du matériel de guerre. Ce n’est pas un sujet secondaire pour la Suisse. Les armes ne sont pas des biens d’exportation ordinaires. Ce ne sont pas simplement des produits industriels accompagnés d’une controverse politique. Ce sont des moyens susceptibles de tuer.
Quiconque exporte du matériel de guerre assume la responsabilité des contextes, des finalités et des conséquences. Cette responsabilité ne peut être entièrement déléguée : ni aux États acheteurs, ni aux déclarations d’utilisation finale, ni à l’argument selon lequel on ne livre que sous certaines conditions.
L’EKD peut servir de référence ici, car elle n’évalue pas les livraisons d’armes et les exportations d’armement de manière globale, mais exige une évaluation au cas par cas. C’est une approche lucide.
Le débat suisse a besoin de plus que de lucidité. Il a besoin du courage de reconnaître sa propre implication.
La distinction établie par Frank Mathwig entre la perspective de l’observateur et celle de l’acteur est utile à cet égard. La Suisse aime se présenter comme une observatrice. Neutre, pondérée, humanitaire, médiatrice. Mais elle n’est pas en marge du monde. Elle est impliquée par le biais de ses places financières, du commerce des matières premières, de la diplomatie, des sanctions, de ses œuvres d’entraide, des organisations internationales, des questions d’armement et de la symbolique politique.
La neutralité ne peut donc pas signifier que l’on n’a rien à voir avec les conséquences de son propre système.
La neutralité n’est pas un moyen de se disculper. C’est une forme particulièrement exigeante de responsabilité politique.
Le langage ecclésiastique en temps de guerre
En fin de compte, c’est encore une fois le langage qui prime. Non pas comme une question de style. Mais comme une question éthique.
L’EERS rappelle que, en temps de guerre, la foi chrétienne peut réconforter, déplorer, encourager et aiguiser les consciences. Mais elle ne doit pas sacraliser sa propre cause. Frank Mathwig montre à quelle vitesse le langage de la paix bascule dans le discours sécuritare et à quelle vitesse le point de vue de l’observateur oublie qu’il n’est pas celui des victimes. L’EKD réaffirme que l’Église n’est pas l’instance politique suprême, mais une voix publique qui concilie paix, justice et sauvegarde de la création. C’est une mission modeste et importante.
L’Église ne doit pas prétendre avoir la réponse incontestable à chaque décision politique. Elle ne doit pas non plus surpasser spirituellement chaque ambivalence. Elle doit toutefois rappeler qu’aucune guerre ne devient juste du simple fait de sa nécessité. Qu’aucun intérêt sécuritaire ne se suffit à lui-même. Que le droit ne s’applique pas uniquement lorsqu’il sert nos propres intérêts. Que les victimes ne sont pas des éléments de notre propre discours moral. Que les ennemis restent des êtres humains. Que la paix doit être préparée avant qu’on ne commence à la regretter.
C’est cela, la paix en situation d’urgence. Pas la paix naïve. Pas la paix décorative de la rhétorique dominicale de l’Église. Pas la paix comme simple antonyme de la guerre. Mais la paix comme une tâche difficile, sobre et vulnérable, dans des conditions qui la rendent improbable.
L’EERS fournit à cet égard une orientation ecclésiale. L’EKD propose la feuille de route éthique pour la paix. Frank Mathwig entretient l’agitation, sans laquelle ces deux orientations deviendraient trop rassurantes. Ensemble, ces textes conduisent à une position qui ne doit être ni détachée du monde ni conformiste.
Elle s’en tient à la primauté de la non-violence. Elle reconnaît le devoir de protéger les personnes menacées. Elle subordonne toute contre-violence éventuelle au droit, à la proportionnalité et à l’objectif de son propre dépassement. Elle distingue la paix de la sécurité.
Elle prend au sérieux la responsabilité de la Suisse en matière de matériel de guerre. Et elle examine son propre langage avant de donner des leçons aux autres.
La paix n’est pas ce soulagement qui suit la guerre. C’est l’effort constant pour que la violence ne définisse pas notre monde.
C’est là que doit s’inscrire l’éthique protestante de la paix : dans la volonté, même dans des conditions difficiles, de ne pas simplifier la bonne voie plus qu’elle ne l’est.
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