Gaïa et Dieu·e : peut-on articuler foi chrétienne, conscience écologique et critique féministe sans les affadir ni les opposer ? En réunissant des textes majeurs de théologiennes écoféministes encore largement méconnues dans l’espace francophone, Charlotte Luyckx et Michel Maxime Egger proposent un ouvrage de référence, à la fois rigoureux et stimulant, qui ouvre un chantier théologique décisif pour notre temps.
Introduction
Le travail des deux chercheur·es comble un vide important : rassembler, traduire et commenter des contributions essentielles de la théologie écoféministe, souvent absentes des débats francophones. Lors d’une journée d’étude à Lausanne, Charlotte Luyckx décrivait son approche comme celle d’une enquêtrice minutieuse. Cette minutie traverse l’ensemble du volume : précision conceptuelle, diversité des voix convoquées, attention constante aux contextes historiques et ecclésiaux.
Présentation du livre
L’introduction, substantielle et structurante, constitue déjà un outil de référence. Elle clarifie les notions clés — écoféminisme, reclaim, « thé@logie », figure de Dieu·e — et inscrit la réflexion dans une perspective résolument intersectionnelle. Anthropologie, eschatologie, éthique, politique et spiritualités y sont articulées avec finesse, montrant combien la question écologique engage l’ensemble du discours théologique.
La structure en chapitres thématiques permet une lecture souple : les contributions peuvent être abordées indépendamment, tout en conservant une forte cohérence d’ensemble.
Le chapitre 2, « Dieu·e au-delà du genre », rassemble des textes de théologiennes connues* — Dorothée Sölle, Rosemary Radford Ruether, Sallie McFague — et d’autres qui gagnent à l’être, comme Denise Veillette et Celia Deane-Drummond. Ensemble, elles ont contribué à faire émerger le dialogue actuel sur le langage théologique et la déconstruction des représentations genrées de Dieu.
Le chapitre 3, consacré aux christologies écoféministes, présente les écrits de théologiennes – heureuse surprise – toutes issues du catholicisme, parmi lesquelles la célèbre Elizabeth A. Johnson. Ces contributions ouvrent des perspectives stimulantes sur l’incarnation et la solidarité cosmique.
Le chapitre 4, plus exigeant, « Quelles visions de la création et de l’être humain », déplace en profondeur – il a été le plus ardu à intégrer pour moi. Les réflexions sur la zôè-diversité ou sur une eschatologie non apocalyptique invitent à repenser la relation entre salut, création et devenir du vivant. On y croise notamment Ivone Gebara, Virginia Ramey Mollenkott et Catherine Keller.
Les chapitres 1 « Quelles spiritualités pour l’éco-féminisme ? » (Karen J. Warren, Mary Judith Ress et Agathe Lafortune), 5 « Quelles implications éthiques et politiques ? » (Heather Eaton et Pierrette Daviau) et 6 « Dialogues, défis et ouvertures » (Catherina Halkes, Denise Ackermann, Tahira Joyner et Aruna Gnanadason) permettent respectivement, de situer la place des religieux dans l’éco-féminisme, de penser les éthiques éco-féministes et enfin de conclure en ouvrant sur d’autres courants religieux.
Appréciation
Les traductions sont soignées, fluides et attentives aux nuances conceptuelles. L’ouvrage accorde également une place significative au dialogue interspirituel, élargissant la réflexion au-delà du seul christianisme. Les notes éditoriales, complètes et éclairantes, accompagnent la lecture sans l’alourdir et ouvrent des pistes bibliographiques impressionnantes – au point qu’une vie entière ne suffirait sans doute pas à en explorer toutes les ramifications.
Exigeant sans être hermétique, ce volume constitue une introduction solide et stimulante aux théologies écoféministes contemporaines. Il trouvera sa place dans toute bibliothèque de recherche sérieuse – théologique, philosophique, écologique ou féministe – mais aussi chez celles, ceux et celleux qui cherchent à penser autrement le lien entre Dieu, le monde et les luttes pour la justice.
* Les autrices ne sont citées qu’une fois dans cette recension, par manque de place.
Charlotte Luyckx et Michel Maxime Egger, Gaïa et Dieu·e. Un éco-féminisme chrétien est possible, Les Éditions de l’Atelier – Les Éditions Ouvrières, Paris, 2025, 320 pages
Docteure Joan Charras-Sancho
Chercheuse associée à l’Institut Lémanique de Théologie Pratique (Lausanne/Genève)

0 commentaires