Lorsque la croix se transforme en étendard, le danger est facile à repérer. La situation se complique lorsque l’appropriation chrétienne se présente sous un jour amical, respectueux des droits de l’humain et moralement irréprochable. La controverse autour de l’«initiative à 10 millions» le montre bien : l’Église ne doit pas rester silencieuse sur le plan politique. Mais elle doit s’exprimer de manière à ce que l’Évangile reste libre – y compris des certitudes des bien-pensants.
C’est surtout la droite qui redoute une instrumentalisation de la religion – et à juste titre. Il suffit de regarder du côté des États-Unis. Là-bas, la croix devient un étendard, l’Évangile un symbole identitaire, l’Église une caisse de résonance d’un camp politique. La religion ne remet plus rien en question, elle ne fait que renforcer. Elle bénit tout ce que le pouvoir désire.
Pression liée aux attentes religieuses
Mais elle a une sœur dont on parle moins volontiers : l’appropriation progressive du christianisme. Elle ne se présente pas avec un pathos national. Elle n’a pas besoin d’une Bible sur scène, d’un drapeau chargé de symbolique sacrée, ni d’un culte pieux du pouvoir. Elle s’appuie sur une évidence morale et le sentiment d’être à la fois du bon côté de l’histoire et de l’Évangile.
Elle ne se contente pas d’affirmer : « Cette position politique me convainc pour des raisons chrétiennes. » Elle ajoute : « En tant que chrétien, on ne peut pas faire autrement. » Celui qui hésite tergiverse. Celui qui nuance trahit. Celui qui ne prend pas position se tait. C’est ainsi qu’une voix chrétienne nécessaire se transforme en une pression religieuse.
Le débat autour de l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions! » » en est une bonne illustration. Ce projet aborde des questions sur lesquelles les Églises ont leur mot à dire : migration, personnes en quête de protection, dignité humaine, peur, cohésion, limites de capacité d’accueil, défis de l’intégration.
L’être humain n’est pas avant tout un facteur démographique. Ni un poste de dépenses. Ni un problème d’intégration. C’est une créature de Dieu : vulnérable, dépendante, responsable, digne.
Il faut des voix chrétiennes
C’est pourquoi il est juste que les Œuvres d’entraide ecclésiastiques, les théologiennes et théologiens, les spécialistes en éthique, les journalistes et les paroissiennes et paroissiens engagés prennent part à ce débat. Felix Reich, rédacteur en chef de «reformiert.», a souligné dans son éditorial que les valeurs ne sont pas un bien que l’on défend, mais une pratique qu’il faut vivre. L’Évangile, selon lui, se range du côté des personnes vulnérables et en quête de protection. La peur ne doit pas être exploitée à des fins politiques, mais doit être transformée par la rencontre et le partage.
Christoph Sigrist s’exprime lui aussi sans détours. En tant que président de l’Association des minorités en Suisse, il estime qu’il est de son devoir, tout comme celui de la Fondation contre le racisme et l’antisémitisme, de s’opposer aux discours xénophobes. Il exige que les responsables ecclésiastiques prennent position lorsque des minorités sont victimes de discrimination ou que l’accès est refusé à ceux qui cherchent protection.
Entre théologie publique et appropriation d’Église
Sigrist pose en même temps une limite importante : les slogans n’ont pas leur place en chaire, mais les voix théologiques ont tout à fait leur place dans le débat social. Cette phrase vaut mieux que bien des déclarations de principe de l’Église. Elle marque la différence entre la théologie publique et l’appropriation d’Église.
Car, bien sûr, l’Église ne peut pas être apolitique. Qui parle de dignité humaine aborde aussi les questions de justice, d’appartenance et de pouvoir. Qui voit des personnes en quête de protection voit plus qu’une simple catégorie de politique migratoire. Une Église qui veut rester neutre face à la discrimination des minorités n’a pas gagné en neutralité, mais a perdu sa voix. Cela ne signifie toutefois pas qu’elle doive affubler chaque projet politique d’un slogan chrétien. Ni que ceux qui ne donnent pas de recommandation de vote trahissent automatiquement les plus faibles. C’est là que commence la zone sensible.
Pas de consigne officielle de l’EERS
Le Conseil de l’Église évangélique réformée de Suisse a décidé de ne pas émettre de consigne de vote officielle concernant cette initiative. L’EERS a été vivement critiquée pour cette décision. Le reproche qui lui est fait est le suivant : l’EERS aurait pris position contre l’initiative visant à réduire de moitié le financement de la SSR parce que des émissions religieuses telles que « Wort zum Sonntag » ou les célébrations télévisées étaient concernées. En revanche, face à un projet de loi sur la politique migratoire qui touche les personnes en quête de protection et la vision de l’être humain d’une société, elle reste sur la réserve.
Cette irritation est compréhensible. Elle touche un point sensible. Une Église qui ne s’expose publiquement que lorsque ses propres intérêts institutionnels sont en jeu aurait un problème de crédibilité. Mais ce n’est pas aussi simple que cela.
La présidente de l’EERS, Rita Famos, ne dit pas que l’initiative ne regarde pas l’Église. Au contraire : elle estime que les questions soulevées sont d’une grande pertinence sur les plans éthique, sociopolitique et théologique. Elle considère que la réponse proposée par l’initiative est erronée, car l’inscription d’un plafond démographique dans la Constitution ne résoudrait pas les problèmes complexes. Dans le même temps, elle renvoie à des prises de position antérieures de l’EERS sur des projets de loi relatifs à la politique migratoire et justifie l’absence de recommandation de vote par le fait que l’Église ne doit pas prendre position de manière excessive avant les votations.
En tant que présidente de l’EERS, Rita Famos prend ainsi clairement position sans pour autant engager l’institution sur une ligne de conduite concernant l’initiative en question. On peut critiquer cette attitude. On peut se demander si cette distinction n’est pas trop subtile pour être rendue publique. On peut se demander si «des débats plutôt que des slogans» ne sonne pas rapidement comme une formule élégante pour désigner une prudence institutionnelle. Et on peut très bien se demander si l’EERS n’a pas reconnu plus rapidement son propre intérêt dans l’initiative visant à réduire de moitié le budget de la SSR que l’intérêt des personnes touchées dans le cas présent. Néanmoins, cette réserve théologique n’est pas erronée.
Certaine réserve théologique justifiée
L’Église n’a pas de ministère politique. Elle ne se substitue pas à la conscience de ses fidèles. Elle ne se place pas au-dessus de la sphère publique démocratique. Elle ne dispose pas d’une vision supérieure sur les questions soumises au vote, qu’il lui suffirait de traduire en slogans. La tradition réformée, précisément, se méfie d’une Église qui s’interpose comme une autorité fermée entre l’Évangile et la conscience.
Le commentaire de Felix Reich dans «reformiert.» illustre parfaitement cette tension. Il commence fort : les valeurs ne sont pas un bien que l’on défend, mais une pratique qu’il faut mettre en œuvre. Et il fait remarquer à juste titre que les voix ecclésiastiques ont leur mot à dire lorsque l’appartenance et le droit de séjour sont subordonnés à un seuil démographique.
C’est formulé avec précision : des voix issues de l’Église. Pas l’Église en tant qu’autorité politique. Pas le christianisme en tant que ligne de conduite toute faite pour le vote. Mais des voix issues d’une tradition qui ne considère pas la dignité humaine, la protection et la vulnérabilité comme des questions secondaires.
Mais c’est précisément là que le commentaire commence à déraper :
La demande légitime d’intégrer une perspective chrétienne dans le débat se transforme parfois en une attente selon laquelle l’Église, en tant qu’institution, devrait dicter ce qu’exige la foi chrétienne. La pluralité des voix au sein de l’Église tend à se rapprocher d’une position chrétienne.
C’est un sujet délicat sur le plan théologique. En effet, une voix chrétienne dans le débat public n’est pas synonyme de position chrétienne.
L’Église peut influencer un débat sans le clore. Elle peut avancer des arguments sans se substituer à la conscience. Elle peut contester à la lumière de l’Évangile sans confondre ses conclusions politiques avec l’Évangile lui-même. Le fait que le Conseil de l’EERS renonce à donner une consigne de vote n’est donc pas simplement de la lâcheté. Il préserve une distinction qui prend toute son importance dans les débats houleux : l’Évangile fournit des critères, pas une recommandation de vote.
Absence de disponibilité politique
C’est là que Karl Barth nous aide. Non pas parce qu’il voulait tenir la politique à l’écart de la foi. Au contraire. Barth était tout sauf apolitique. Il nous aide parce qu’il voulait protéger la foi contre son exploitation politique. L’Évangile n’est pas le fondement religieux d’un programme. C’est la Parole qui juge aussi les programmes pieux. C’est pourquoi il ne peut y avoir de parti chrétien – du moins pas au sens où une orientation politique posséderait le christianisme.
La Parole de Dieu n’est pas au service d’un programme. Elle juge également celles et ceux qui s’en réclament.
Cela vaut pour la droite. Mais cela vaut aussi pour la gauche.
Il y a des raisons de critiquer une politique de fermeture. La Bible fournit des motifs solides pour se soucier des étrangers, des pauvres et de ceux qui cherchent refuge. Il existe de bonnes raisons théologiques de s’opposer à un discours qui présente les êtres humains comme un fardeau. Mais cela n’implique pas automatiquement un texte de loi précis, une orientation particulière en matière de politique migratoire, ni un slogan électoral bien défini.
Mais il serait trop facile de réduire les préoccupations qui sous-tendent l’«initiative des 10 millions» à de simples réflexes xénophobes. Il existe bien sûr des limites à la croissance. Bien sûr, les personnes sentent que le logement se raréfie, que les réseaux de transport sont surchargés, que les écoles et les structures d’intégration sont sous pression, que le paysage est dégradé et que la cohésion sociale devient plus difficile. Une politique qui balaye moralement ces expériences se facilite trop la tâche. Elle laisse les questions réelles à ceux qui en font des réponses simplistes. Et une Église qui ne veut relever ces défis que par le biais de l’aumônerie est déconnectée de la réalité.
La foi chrétienne n’est pas un raccourci pour contourner la complexité politique.
Celui qui prétend que le juste mot d’ordre se trouve déjà tout prêt dans l’Évangile réduit la foi à moins qu’elle n’est. La théologie se transforme alors en rhétorique morale. La responsabilité devient une contrainte. La formation de la conscience se transforme en substitut de conscience. Et l’Église devient cette instance dont les réformés devraient en réalité se méfier : une autorité religieuse qui met fin au débat politique en affirmant que la position chrétienne est pourtant claire sur ce point.
Ni arbitraire ni évident
La solution politique n’est pas évidente. Ce qui est évident, c’est l’obligation de ne pas humilier les personnes et de ne pas laisser se détériorer le lien social.
Il ne s’agit pas là d’un repli vers l’indécision. C’est la condition préalable à un discours responsable. L’Église doit s’élever contre le fait que ceux qui cherchent refuge soient transformés en boucs émissaires. Elle doit dénoncer l’exploitation politique de la peur et défendre la dignité des minorités. Elle peut s’appuyer sur ses expériences pour s’exprimer : cours d’allemand, repas de midi, accompagnement spirituel, Œuvres d’entraide, projets liés à la migration, travail paroissial. Là, les personnes ne se rencontrent pas en tant que catégories abstraites. C’est là que se révèle ce qui disparaît souvent dans le langage politique.
Mais l’Église ne doit pas prétendre pouvoir tirer de ces expériences une recommandation de vote infaillible. Elle peut jouer un rôle prophétique et bousculer les idées reçues. Elle peut examiner les arguments politiques. Elle peut critiquer les visions de l’humain. Elle peut aussi lancer un slogan si, après mûre réflexion, elle en arrive à la conclusion que cela est nécessaire. Mais elle ne doit pas pour autant prétendre que son slogan reflète la parole même du christianisme.
La façon dont elle parle est déterminante
C’est à ce stade que le débat concernant l’EERS pourrait devenir constructif. La question décisive n’est pas de savoir si l’Église a le droit de s’exprimer sur le plan politique. Bien sûr qu’elle le peut. Ce qui importe, c’est la manière dont elle s’exprime : en tant qu’instance morale suprême, en tant que parti muni d’un livre de prières, en tant qu’association qui transforme l’autorité religieuse en pression électorale – ou en tant qu’Église réformée : avec plusieurs voix, publique, susceptible d’être critiquée, sans pour autant se substituer au débat de conscience.
La forme la plus forte de la présence publique de l’Église n’est donc pas nécessairement un slogan officiel.
Ce sont souvent des personnalités : Christoph Sigrist, qui s’exprime en s’appuyant sur son expérience des minorités. Felix Reich, qui ne méprise pas la peur, mais critique son exploitation politique. Rita Famos, qui rejette une initiative problématique, mais ne veut pas confier à l’Église le rôle d’autorité de vote. Les Œuvres d’entraide ecclésiastiques, qui s’appuient sur leur travail concret auprès des réfugiés. Des paroisses qui ne se contentent pas de parler de migration, mais favorisent les rencontres. Ce n’est pas une faiblesse, mais l’engagement public réformé.
L’Évangile reste libre
L’Église ne doit pas se taire. Mais elle n’est pas non plus tenue de répondre à toutes les attentes qui lui demandent de confirmer religieusement le jugement politique de chacun. Quiconque exige de l’Église qu’elle dise enfin ce qu’est le christianisme devrait faire preuve de prudence. Peut-être ne réclame-t-il pas davantage de théologie publique. Peut-être réclame-t-il la consécration de sa propre position. L’Évangile est trop libre pour cela.
Elle ne se laisse pas accaparer par les politiques identitaires de droite. Mais elle ne se laisse pas non plus gérer par les certitudes progressistes. Elle se situe en dehors des deux, car elle ne considère pas l’être humain comme un moyen au service d’un ordre politique. Ni comme un acquis national, ni comme un argument moral.
L’Église doit s’exprimer sur le plan politique lorsque la dignité humaine, la protection et la vie en communauté sont en jeu. Mais elle doit le faire de manière à ce que la foi ne se réduise pas à un simple slogan.
Elle doit prendre la politique au sérieux sans la sacraliser. Elle doit former les consciences sans se substituer à elles. Elle doit prendre parti pour les personnes sans devenir un parti.
C’est moins commode qu’un simple « oui » ou « non » au nom du christianisme. Mais c’est plus conforme à l’esprit réformé. L’Église n’a rien à gagner à donner aux votes une dimension religieuse exagérée. Elle a déjà fort à faire pour veiller à ce que personne ne soit sacrifié dans ce processus.
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