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Imaginaires de l’Église

Du 19 au 21 octobre 2025 s’est tenu à Zurich un colloque sur l’avenir de l’Église réformée en Suisse. Il donnait la parole à des personnalités issues de la théologie académique, mais également aux directions d’Église. Cet article tire quelques impulsions autour de l’imaginaire l’Église.

Lutte autour de l’imaginaire

Ce colloque a rapproché deux mondes qui peinent à dialoguer aujourd’hui dans le protestantisme réformé : la théologie dogmatique/pratique et la direction des Église, sa gouvernance et son organisation concrète.

L’un des enjeux central de cette rencontre était à mon sens le travail sur nos imaginaires de l’Église. En effet, pour prendre des décisions quant à leur avenir, les organisations ecclésiales ont besoin de s’appuyer sur un imaginaire, de le mobiliser, de le faire jouer dans la mise en forme de l’action et dans l’argumentation qui l’accompagne.

En protestantisme c’est la théologie qui, traditionnellement, porte la responsabilité de formuler et de réguler cet imaginaire : elle articule les références qui serviront à l’orientation de l’évolution de l’Église.

Les profondes modifications par lesquelles passent l’occident chrétien depuis les années 1960 ont toutefois mené à faire intervenir d’autres disciplines dans la formation de cette imaginaire : sociologie, sciences sociales et sciences du management. Ces disciplines proposent des descriptions empiriques du changement que traversent les Églises et qui offrent des techniques pour y répondre sous un angle organisationnel. Cette description rentre en conflit avec le registre normatif mobilisé par la théologie, où la foi se conjugue à une réflexion critique.

Ces différentes disciplines se sont longtemps observées en chien de faïence – en s’ignorant ou en murmurant plus ou moins secrètement les unes contre les autres. Ce colloque était dans le contexte suisse-réformé un premier dépassement de ce rapport : le signe d’une transformation dans le mode de légitimation qui accompagne le développement organique de l’Église.

L’Église-Communauté

Le colloque a été l’occasion d’une réaffirmation de l’Église comme communauté – mais dans un sens précis. La conférence du théologien néerlandais Edwin van Driel a en effet profondément marqué les participant-e-s par sa compréhension théologique de l’Église.

Rassemblés en Christ

Avant d’être considéré comme une organisation, l’Église est à comprendre comme une création de Dieu. Elle est concrètement l’œuvre du rassemblement des juifs et des païens en Christ (Lettre aux Ephésiens) : l’Église devient visible où au nom de Christ, des personnes irréductiblement différentes se découvrent rassemblées.

C’est une compréhension particulière de la communauté qui apparaît ici : il s’agit d’une communauté constituée par la différence, d’autre part il s’agit d’une communauté qui est définie par son rassemblement en Christ et non par des marques d’appartenance.

On se trouve en fait loin d’une compréhension communautarienne, où les relations d’appartenance primeraient sur les singularités et les différences qu’elles manifestent.

Différence VS homogénéité

Mais il est également clair que lorsque l’on évoque l’image de l’Église-communauté, la perspective communautarienne n’est jamais bien loin : il y a une contradiction forte entre le potentiel subversif d’une telle communauté-de-la-différence et l’homogénéité caractéristique des différentes communautés qui se comprennent comme « Église ».

Cette contradiction est revenue de manière régulière dans les discussions : à l’exigence de communauté ne faudrait-il pas ajouter des critères d’inclusivité et de justice ? L’Église n’est-elle pas appelée à développer une hospitalité généreuse aux différents parcours de vie plutôt qu’à solidifier ses frontières ?

Assumer le conflit

Une problématique plus profonde apparaît : si l’Église est bien une communauté-de-la-différence, cela veut dire qu’elle sera toujours traversée d’un conflit entre l’appel à maintenir ouvertes les frontières de la communauté et la réalité de la finitude et de la vulnérabilité des personnes concrètes, qui nécessite de penser une forme ou une autre de membrane protectrice.

Cet accent mis sur la communauté m’invite à penser que l’Église visible n’est pas d’abord communauté, mais un espace-temps de rencontre et de témoignage, ancré dans une histoire évangélique – histoire qui, à la suite des prophètes et des apôtres, ne se raconte que de manière plurielle et fragmentée.

C’est l’espace-temps d’une communauté vulnérable et contestable, qui ne resserre pas ses liens sans les ouvrir encore plus. Une communauté qui s’avère impossible sans le regard de la foi – et donc une communauté particulièrement sensible à la réalité concrète, sociale et historique de ses propres concrétisations visibles et des limites qui les  caractérisent.

L’Église-école

L’une des images forte qui me reste à la fin de ce colloque est celle d’une Église comme espace d’apprentissage – une intuition ancienne qui fait écho à celle de Calvin quand il parle de l’Église comme « Mère des croyants » (Institution, IV, 1).

La tâche de l’Église visible

Ce qui est en jeu, c’est la compréhension du rôle de l’organisation ecclésiale : l’Église visible. C’est l’Église que l’on peut décrire et situer dans un espace politique et social – que l’on distinguera d’autres types de regard sur l’Église : l’Église comme corps du Christ ou comme communion des saints par exemple, mais aussi comme institution au sein d’une société donnée.

Comprendre l’Église comme un lieu d’apprentissage, c’est préciser la tâche de l’organisation d’une manière qui place les personnes concrètes au centre de son attention et qui permet un discours critique sur l’organisation – notamment lorsqu’elle fait le jeu de l’auto-préservation.

Apprendre dans et par l’écoute

Penser l’Église comme un espace d’apprentissage – apprentissage de la foi, expérimentation de l’identité en Christ, etc. – c’est revenir à une veille intuition, illustrée notamment par l’institution de la Prophezei (1525) par Zwingli à Zurich.

Dans son exposé, le théologien écossais Bruce Gordon, est revenu sur l’idéal zwinglien de l’Église comme republica interpretum : l’Église comme une école de l’écoute. Une école pour l’écoute de la Parole de Dieu et une école pour l’écoute d’autrui, avec le texte comme medium de cet apprentissage – ce qui se trouve entre nous et qui nous lie du fait que nous nous y intéressons ensemble.

En effet : l’apprentissage ne se fait pas de manière verticale, du haut vers le bas, mais dans le partage de l’interprétation – qui, si l’on suit Paul Ricœur, impliquera aussi un apprentissage du conflit que génère l’interprétation (cf. Le conflit des interprétations, 1969).

Cet idéal ouvre sur une image de l’Église où celle-ci ne se fait plus la dépositaire d’un message ou d’un service, mais où l’une de ses tâches première consiste à proposer des espaces et des occasions pour s’exposer mutuellement à la Parole de Dieu et s’engager à sa suite dans son interprétation renouvelée[1].

Liberté retrouvée

Cette perspective libère l’organisation ecclésiale d’avoir à tout porter : elle fait confiance. La communication de l’Évangile de Jésus-Christ est portée par des personnes et des communautés qu’elle ne représente pas à elle seule.

Cet imaginaire libère peut-être aussi l’Église d’une course toujours plus grande à la professionnalisation. Celle-ci ne reflète-t-elle en effet pas une hybris : celle de devoir récapituler à elle seule l’ensemble de la société ?[2]

[1] On rejoint ici une partie de la théorie de l’Église proposée par Christian Grethlein (Kirchentheorie,  2018). Il faudrait y ajouter les autres formes de communication de l’Évangile que seraient l’aide à la vie et la célébration commune.

[2] Sur cette critique, voir notamment Georges Crespy, Les ministères de la réforme et la réforme des ministères, Genève, Labor et Fides, 1968, particulièrement les chapitres 1 et 2.

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1 Commentaire

  1. Dubigny Jean-Luc

    Merci de mettre quelques mots sur des intuitions que j’ai et que j’aime partager dans ma communauté et dans ma famille. Nous sommes tous en situation d’apprentissage de la foi, pour le dire en simplifié.

    Salutations fraternelles

    Réponse

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