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« La mort de la femme du pasteur » – Derrière le cas isolé : un système

21 septembre 2026

Un nouveau documentaire Netflix retrace la vie et la mort de l’Américaine Mica Miller, épouse d’un pasteur. Son histoire est extrême. Les circonstances dans lesquelles elle s’est déroulée ne le sont pas.

Remarque : ce texte aborde les thèmes du suicide ainsi que de la violence psychologique, spirituelle et sexuelle. Vous trouverez à la fin de cet article les coordonnées des structures d’aide destinées aux personnes victimes.

Un mariage exemplaire

Une jeune femme dirige la louange dans une église évangélique, la congrégation chante avec elle. Sa voix est claire, on reconnaît rapidement le talent exceptionnel de la chanteuse, son charisme semble contagieux, les enregistrements vidéo laissent transparaître un esprit curieux et ouvert. Peu après, un homme se tient à la chaire et prêche, avec la passion et la gestuelle typiques de la culture pentecôtiste charismatique. La première, c’est Mica Miller et le second c’est son mari John-Paul, dit JP, pasteur de la Solid Rock Church à Myrtle Beach, en Caroline du Sud.

Le documentaire Netflix « Death of the Pastor’s Wife » présente de nombreuses séquences de ce type. Elles proviennent de retransmissions de cultes et des réseaux sociaux de Mica et elles racontent l’histoire d’un couple de pasteurs qui fait office de vitrine pour une communauté. Il prêche, elle chante. Il dirige, elle l’accompagne.

Mica avait treize ans lorsque sa famille a quitté le Kansas pour s’installer à Myrtle Beach et rejoindre une petite communauté. À seize ans, elle dirigeait la chorale. En novembre 2017, Mica et JP se sont mariés ; elle avait 23 ans, lui 38. Dans le documentaire, ses frères et sœurs ainsi que ses amies parlent d’elle avec beaucoup de tendresse, évoquant sa passion pour la musique, sa foi inébranlable et son désir de se mettre au service des autres.

Quand on connaît la fin d’une histoire, on se met à anticiper dans chaque sourire la rupture qui se profile.

La fin est connue : le titre de la série le révèle. À chaque épisode, les images du début deviennent de plus en plus inquiétantes, car elles montrent à quel point la façade a bien fonctionné – et quels abîmes s’étaient ouverts derrières. Les apparences ont convaincu toute la communauté et ont étouffé les objections du père de Mica, qui s’était opposé à ce mariage.

Des fissures dans la façade

Le deuxième épisode de la série s’intitule « Une aide » (helpmate). Des entretiens avec la famille et les amies de Mica font apparaître, derrière la façade lisse d’un mariage exemplaire, un réseau de contrôle. Ses proches évoquent la jalousie et la surveillance ; quant à elle, parle de sermons qui tournent sans cesse autour des devoirs sexuels de l’épouse, ainsi que de médicaments et de séjours en clinique auxquels Mica aurait été contrainte.

En octobre 2023, elle demande le divorce ; en février 2024, la procédure est classée sans suite. En avril, elle demande à nouveau la séparation et accuse son mari, dans une déclaration sous serment, de l’avoir maltraitée sur les plans émotionnel, sexuel, spirituel, financier et physique. John-Paul Miller nie toutes ces accusations.

En décembre 2025, un grand jury fédéral de Caroline du Sud a finalement inculpé JP Miller pour cyberharcèlement et faux témoignage. L’acte d’accusation lui reproche d’avoir diffusé une photo de sa femme nue sans son consentement, de l’avoir suivie à l’aide de dispositifs de localisation installés sur sa voiture et de l’avoir harcelée en tentant de la contacter jusqu’à cinquante fois en une seule journée. Il a expliqué aux enquêteurs qu’il avait engagé un détective privé pour assurer la protection de Mica. Selon l’acte d’accusation, celui-ci était censé la surveiller. JP Miller a plaidé non coupable ; le procès est prévu pour le mois d’octobre prochain.

Le contrôle qui se fait sous la figure de la bienveillance est le plus difficile à démasquer.

Fin avril 2024, en pleine procédure de séparation, Mica Miller se suicide. Elle avait trente ans.

Le lendemain, son mari monte en chaire. Le documentaire montre ce service religieux. Il commence sur un ton enjoué par une « parodie » : une chanson profane que JP a réécrite dans un style chrétien et qu’il accompagne au piano, tandis qu’un ami de longue date chante. L’assemblée applaudit. S’ensuit un long sermon ; ce n’est qu’à la toute fin du culte que la nouvelle du décès de son épouse est annoncée, accompagnée d’une allusion à ses problèmes psychologiques. Puis le pasteur quitte la scène. L’assemblée se rend au déjeuner. Ce qui est le plus troublant ce dimanche-là, c’est sa banalité.

Colère et reconnaissance

Ce documentaire m’a profondément bouleversé… et mis en colère.

Il éveil en moi un dégoût envers l’homme qui traitait sa femme comme si elle était sa propriété, dont il pouvait disposer à sa guise. Mica s’était même fait tatouer sa signature sur le corps. Dans ce contexte, ce tatouage apparaît comme l’éternisation d’un droit de propriété et suggère une relation de dépendance qui va bien au-delà d’un simple geste romantique.

Et il y a la consternation face à une communauté qui a suivi son pasteur alors qu’elle aurait dû remettre les choses en question. Une communauté qui l’a laissé faire au nom du pardon chrétien, même lorsque les signaux d’alerte se multipliaient, et qui a ainsi transformé la grâce en un blanc-seing pour franchir les limites.

Et il y a de la colère face à la facilité avec laquelle tout cela a pu être enrobé d’un langage pieux et étayé par des arguments spirituels.

J’ai moi-même été pasteur d’une Église évangélique. Je connais ce genre de scènes et l’admiration dont on peut y faire l’objet. Cela ne rend pas ces images plus faciles à supporter.

Mon indignation reste néanmoins celle d’un homme qui, en quelque sorte, observe de l’extérieur. Les femmes qui ont grandi au sein de communautés évangéliques ou pentecôtistes-charismatiques réagissent de manière bien plus vive. Elles trouvent une voix dans des blogs et des fils de commentaires.

Beaucoup ne connaissent que trop bien les « principes bibliques » et les dogmes qui circulaient dans la paroisse de Mica et que leur mari a volontiers utilisés contre elles : la femme doit se soumettre à l’homme, car Dieu l’a voulu ainsi. Elle ne doit pas lui refuser son corps. Elle est complice de ses tentations, voire de son infidélité, si elle se refuse à lui. Douter du responsable spirituel trahit une immaturité spirituelle. La séparation est un péché.

Quiconque connaît ces phrases reconnaît les schémas, même sans connaître les détails de l’affaire.

Ces femmes ne voient pas dans ce documentaire un cas isolé et exotique issu du sud des États-Unis. Elles y voient l’aboutissement d’une piété qu’elles ont elles-mêmes peut-être vécue sous une forme plus modérée : une piété qui prône la soumission, qui ne réfléchit pas aux dangers de l’abus de pouvoir et qui ne les prend au sérieux. La reconnaissance de ces dangers repose sur une connaissance issue de l’expérience. Elle mérite d’être davantage entendue que n’importe quelle tentative d’apaisement.

Une défense instinctive

Les voix dissidentes ne se sont pas fait attendre. « Un cas extrême », dit-on sur les réseaux sociaux, qui ne serait pas représentatif des pasteurs évangéliques ou charismatiques. « Dans des communautés saines, une telle chose aurait été impossible. » « C’est la théologie qui est mauvaise dans cette situation, pas la Bible. » D’autres reprochent à la série de présenter un récit partial et de s’appuyer trop fortement sur des témoignages de seconde main.

Certaines de ces critiques peuvent se justifier. Le documentaire prend clairement parti pour la famille de Mica, tandis que John-Paul Miller n’apparaît qu’au-travers ses sermons et déclarations publiques. Et la grande majorité des pasteurs, en Caroline du Sud comme en Suisse, n’abusent de personne et condamneraient sans hésitation le comportement de JP Miller.

On remarque toutefois la rapidité avec laquelle ces objections surgissent. Elles suivent de près l’indignation, souvent dans les mêmes suites de commentaires, et trahissent ainsi davantage un réflexe qu’un examen sérieux. Avant même que la question des circonstances ne soit posée, la réponse est déjà toute trouvée : « Cela n’a rien à voir avec nous. »

Cette réaction est humaine : quiconque appartient à une communauté souhaite la protéger. Ce même réflexe de protection se retrouve toutefois dans presque toutes les affaires d’abus, que ce soit au sein des conseils paroissiaux et des diocèses, comme dans les clubs sportifs et les internats.

On se soucie davantage de l’institution que des personnes victimes.

De plus, cette disculpation répond à une question que presque personne n’a posée. Personne n’affirme sérieusement que tous les pasteurs, prêtres ou pasteurs évangéliques seraient des auteurs d’abus.

La véritable question est de savoir quelles conditions ont permis à un agresseur d’agir aussi facilement.

Le souhait de présenter cette affaire comme un cas isolé en dit déjà long.

Une biographie aux multiples liens

En regardant cette situation de plus près, on ne pourra pas identifier une cause unique, mais plutôt un enchaînement de circonstances. Parmi celles-ci figure le passé de Mica. Le mariage de ses parents s’est brisé, le second mariage de sa mère aussi. Comme le raconte sa sœur Anna dans le documentaire, Mica a fait de l’Église son mode de vie. Il est naturel d’y voir une aspiration : celle d’une communauté qui tienne bon et d’un mariage qui ne se brise pas.

La paroisse est devenue son foyer, le pasteur son autorité.

Sa sœur, Sierra, est convaincue que JP Miller avait déjà jeté son dévolu sur Mica dès son adolescence. À dix-huit ans, Mica a épousé un jeune homme appartenant à l’entourage le plus proche du pasteur ; c’est JP lui-même qui a célébré le mariage. Par la suite, elle s’est occupée des enfants des Miller et est devenue son assistante. En 2015, une liaison a débuté entre la jeune femme de 20 ans et cet homme de 35 ans, qui était son guide spirituel depuis son adolescence. Mica a divorcé de son premier mari pour épouser JP Miller.

À cela s’ajoute une maladie mentale. Le rapport médico-légal fait état d’un trouble bipolaire, et JP Miller continue aujourd’hui encore d’invoquer cette maladie pour expliquer la mort de Mica. Derrière cela se cache un schéma bien connu dans de nombreux cas d’abus. La vulnérabilité psychique des personnes victimes devient l’explication qui rend toutes les autres questions superflues.

On accorde moins de crédit à ceux qui sont considérés comme instables ; leurs plaintes peuvent être écartées comme de simples symptômes.

Une maladie rend en outre plus dépendant de ceux qui vous accompagnent, et donc plus vulnérable face à ceux qui exploitent cette dépendance. La vulnérabilité ne provoque pas les abus. Elle marque toutefois le lieu où ceux-ci tendent à s’installer.

Absence de contrepoids

À elle seule, la biographie n’explique pas grand-chose. L’admiration, la dépendance et la vulnérabilité ne deviennent dangereuses que lorsque personne ne limite le pouvoir de ceux qui sont en responsabilités et pourraient tirer parti de l’asymétrie. Dans le contexte de l’Église, des contrepoids pourraient prendre la forme d’un comité de direction doté d’une autorité propre, d’une direction fédérative supérieure intervenant en cas de manquements, ou encore de personnes de confiance indépendantes.

Lorsque personne n’a le droit de dire « non », tout repose sur le caractère d’un seul individu.

La Solid Rock Church a été fondée par JP lui-même, et la communauté ne relevait d’aucune dénomination. Le documentaire rapporte en outre que JP aurait rédigé les statuts de telle sorte que personne n’était officiellement habilité à exiger sa démission. Une pasteure, qui s’exprime dans la série, a donc démissionné de ses fonctions et quitté la communauté. Selon les dossiers judiciaires, la maison dans laquelle JP Miller vivait avec Mica appartenait également à la communauté.

Son travail, son logement, sa foi et son mariage se trouvaient ainsi sous l’emprise d’un seul et même homme.

Une hiérarchie légitimée

À l’absence de contrôle s’ajoute une théologie qui scelle ce déséquilibre des pouvoirs du sceau de l’autorité divine. La primauté de l’homme, tant dans le mariage que sur la chaire, n’est alors pas considérée comme une institution humaine susceptible d’être remise en question ou modifiée. Elle est considérée comme un ordre établi par Dieu lui-même.

Le deuxième épisode de la série s’intitule « Helpmate », d’après l’ancien mot anglais désignant la « compagne » dans le récit de la Création – une référence à laquelle cette théologie aime renvoyer. Le mot hébreu qui le sous-tend, ezer, désigne par ailleurs le plus souvent dans l’Ancien Testament Dieu lui-même en tant que soutien d’Israël. La soumission n’est donc en aucun cas implicitement associée à ce mot.

La Déclaration de Danvers, formulée à la fin des années 1980 par le « Council on Biblical Manhood and Womanhood », un organisme évangélique conservateur, et qui fait depuis lors office de texte de référence de la théologie complémentariste, considère l’autorité de l’homme et la soumission de la femme comme un ordre de la création. Il convient de noter que cette même déclaration invite les maris à renoncer à une autorité dure et égoïste. Le comportement de JP Miller pourrait également être évalué à l’aune de ces critères. Le problème est toutefois plus profond.

Une théologie qui légitime sur une base religieuse le pouvoir au sein du mariage et de la communauté prive les plus faibles du langage qui leur permettrait de se défendre.

Là où Dieu entérine la hiérarchie, le refus devient péché. Celui qui veut partir rompt une alliance. La condamnation du divorce devient un piège qui ferme les voies de sortie, bien avant que quiconque ne se mettent à les chercher. Or, dans 1 Corinthiens 7, le passage habituellement cité pour évoquer les « devoirs conjugaux », Paul insiste sur la réciprocité : l’homme non plus ne dispose pas de son propre corps. Et en même temps, quelques chapitres plus loin, ce même Paul désigne l’homme comme le chef de la femme (1 Corinthiens 11,3).

La Bible ne protège pas d’elle-même contre les abus dont elle fait l’objet. C’est l’interprétation qui détermine laquelle des voix qu’elle contient donne le ton et quelles conclusions sont tirées pour les questions actuelles relatives aux relations entre les sexes, aux conceptions de la famille et à l’éthique sexuelle.

Plus qu’un hasard

S’agit-il donc d’un hasard malheureux, voire diabolique, qui a conduit une femme vulnérable à tomber sur le mauvais homme ? La réponse est ambivalente.

Le comportement de ce pasteur ne permet pas de tirer des conclusions sur la personnalité, les intentions ou les pratiques d’autres pasteurs dans des cultures religieuses comparables. Un prêtre coupable d’abus ne rend pas l’ensemble du clergé suspect de pédophilie. Ceux qui raisonnent ainsi pratiquent une forme de responsabilité collective déplacée.

Pour autant, parler de hasard ne rend pas pleinement compte de la situation. À Myrtle Beach, se sont conjugés des déséquilibres de pouvoir à la fois structurels et légitimés par la théologie : une direction sans contrôle, une hiérarchie sans contre-pouvoir, une doctrine qui sacralise la soumission, ainsi qu’un responsable que l’entourage de Mica décrit comme autoritaire et manipulateur. De telles conditions ne créent pas des auteurs d’abus. Elles attirent toutefois ceux qui possèdent déjà des penchants en la matière et renforcent ces penchants.

Les structures ne créent pas les auteurs d’abus. Mais elles leur préparent le terrain.

Le rapport Guidepost (2022) sur la Southern Baptist Convention, la plus grande Église protestante des États-Unis, a montré à quel point ces contextes favorisent de tels agissements. L’enquête a mis en évidence comment les dirigeants ont, pendant des années, rejeté les signalements d’abus et écarté les personnes victimes afin de protéger l’institution contre tout risque de responsabilité. Il est difficile de prouver empiriquement si la théologie complémentariste de cette Église y a contribué. On peut toutefois en conclure qu’une telle théologie n’est, à tout le moins, pas suffisamment protégée contre le fait d’être instrumentalisée par des auteurs d’abus pour commettre des abus de pouvoir et permettre des transgressions.

Se contenter de s’interroger sur les auteurs individuels revient à laisser de côté les contextes systémiques et théologiques.

Silence loyal

Mica Miller s’est exprimée. Avec ses amies, avec sa famille, avec la police, dans des vidéos publiées sur ses réseaux sociaux. Le documentaire retrace ces tentatives et montre à quel point elles ont eu peu d’effet. La réputation du pasteur en tant qu’homme de Dieu lui a valu de nombreux soutiens.

Cela tient à une conception de la communauté où celle-ci est considérée comme une famille. Au sein des familles, les conflits se règlent rarement par des procédures, mais souvent par la loyauté. Quiconque dénonce des abus à l’extérieur est rapidement considéré comme un fauteur de troubles.

Les Principes et Standards de l’EERS relatives à la protection de l’intégrité personnelle décrivent cette dynamique avec lucidité : les personnes victimes hésitent à demander de l’aide, car elles craignent d’être exclues de la communauté ou de nuire à leur réputation.

Les abus se nourrissent de la loyauté de ceux qui ne les commettent pas.

Cette loyauté est rarement malveillante. Elle se nourrit de gratitude et d’un sentiment d’appartenance, ainsi que de la réticence à faire du tort à un être humain à qui l’on doit beaucoup. C’est ce qui la rend si efficace. Celui qui se tait ne se considère pas comme un complice. Il se perçoit comme un membre fidèle d’une communauté qui préserve sa paix.

Le déjeuner qui a suivi ce service religieux en avril 2024 en est un symbole silencieux. Aucun membre de la communauté n’a commis d’acte répréhensible ce jour-là – et c’est là que la gêne s’installe.

Une communauté qui fait passer sa paix avant la vérité finit par perdre les deux.

Un pouvoir brisé

Des histoires comme celle de Mica Miller imposent des devoirs aux Églises chrétiennes. En premier lieu aux communautés évangéliques et charismatiques, dans la mesure où elles défendent une conception complémentariste des genres, accordant un rôle spirituellement plus élevés aux maris et, a fortiori, aux pasteurs.

Il ne s’agit pas là d’un jugement sur les intentions des hommes évoluant dans ces milieux. Cela ne remet pas non plus en cause le fait que bon nombre de ces mariages soient vécus dans l’amour et la réciprocité – mais cela met en évidence une condition qui facilite les abus et peut compliquer la mise en cause des auteurs.

La première tâche est d’ordre théologique. Elle commence par une conception sobre du pouvoir. Quiconque prêche, dirige, bénit et accompagne pastoralement exerce un pouvoir, même s’il qualifie son action de « service ».

Le pouvoir, même s’il trouve son fondement dans la spiritualité et s’inscrit dans une logique théologique, reste du pouvoir. Ce n’est pas répréhensible en soi, mais cela doit être reconnu et non dissimulé.

La tradition chrétienne propose à cet égard une remarque plus incisive que n’importe quelle règle de gouvernance. Jésus décrit comment les puissants oppriment leurs peuples, puis ajoute : « Il n’en sera pas ainsi parmi vous » (Marc 10,43). L’hymne au Christ dans l’épître aux Philippiens célèbre celui qui renonce à son pouvoir. La Déclaration théologique de Barmen de 1934 en tire la conséquence que s’il y a bien « différentes fonctions dans l’Église, aucune d’entre elles ne doit dominer les autres ».

Il en découle des critères tout à fait concrets. Là où la critique à l’égard de la direction est considérée comme une attaque contre Dieu, la direction se protège elle-même. Là où le refus est interprété comme une rébellion, l’obéissance se transforme en soumission. Et quiconque invoque le verset du Psaume « Ne touchez pas à ceux qui ont reçu mon onction » (Psaume 105,15) pour repousser la critique en dénature le sens : ce verset protégeait des voyageurs sans défense contre de puissants rois, et non des pasteurs et des responsables d’Église contre l’obligation de rendre des comptes aux membres de la communauté.

Une autorité ecclésiale qui se soustrait à la remise en question s’est depuis longtemps éloignée de ses fondements chrétiens.

La séparation des pouvoirs

Une deuxième tâche, d’ordre structurel, s’impose de manière tout aussi urgente. Une réflexion théologique dépourvue de procédures reste un vœu pieux. Une paroisse a besoin d’instances qui supervisent effectivement ses responsables pastoraux (hommes et femmes) et qui ne soient pas composées de proches, d’employés ou d’admirateurs. Elle a besoin d’instances externes de signalement auxquelles les personnes victimes puissent s’adresser sans passer par la personne mise en cause. Elle a besoin de dispositifs de protection, du principe du double contrôle et d’une séparation claire entre celui qui dirige et celui qui assure l’accompagnement pastoral.

Il est également nécessaire de dissocier la fonction et la vie privée. Si la résidence du pasteur appartient à la communauté, l’existence de l’épouse dépend d’une institution dirigée par son mari. Une séparation devient alors une question de logement et de moyens de subsistance.

Un dispositif de protection est prévu pour le jour où l’on ne pourra plus faire confiance à la direction.

Plus une paroisse place ses dirigeants en position élevée, plus il faut définir clairement qui peut leur demander des comptes. De telles règles se heurtent parfois à une certaine résistance. Dans les paroisses charismatiques, elles sont rapidement considérées comme un vote de défiance à l’égard du Saint-Esprit, qui est pourtant à l’origine de la vocation et des dons des dirigeants. En fait c’est tout le contraire. La conception réformatrice du péché part du principe que même les plus pieux commettent des fautes, et les êtres humains qui occupent la chaire ne font pas exception.

Celui qui contrôle les responsables prend leur humanité au sérieux. La séparation des pouvoirs est la doctrine du péché mise en pratique.

En Suisse, les Églises libres ont formulé leurs propres normes à travers une charte contre les abus. Cela mérite d’être salué. Cela montre que de telles initiatives sont lancées au sein même de ces mouvements.

Pas de « feu vert » réformé

D’un point de vue réformé, se pose le risque d’un oreiller de paresse. Notre théologie est égalitaire, des femmes prêchent depuis des décennies en chaire, nos Églises sont structurées selon un système presbytéral-synodal et organisées selon des principes inspirés de la démocratie. Chez nous, une telle chose serait impensable.

Ce sentiment de sécurité constitue en soi un risque. L’histoire de Mica Miller rappelle également aux Églises réformées que c’est précisément au nom de la foi que peuvent naître des situations qui favorisent les abus et compliquent leur traitement. L’EERS a largement abordé ce sujet, notamment lors du colloque « Les limites du sacré » à Zurich, sans épargner sa propre tradition. Les normes mentionnées relatives à la Protection de l’intégrité personnelle stipulent : « Aucune institution n’est à l’abri d’atteintes à l’intégrité personnelle commises par ses responsables ou ses membres. » (p.6)

La théologie égalitaire offre une certaine protection. Elle ne constitue toutefois pas une garantie contre les atteintes aux limites et les abus de pouvoir.

Le protestantisme lui-même comporte des schémas de pensée qui se prêtent à des intentions abusives. Ainsi, si la désacralisation des hiérarchies ecclésiastiques dans le sillage de la Réforme a certes constitué un gain de liberté, elle a toutefois laissé des lacunes et créé de nouvelles vulnérabilités. Là où la fonction confère peu d’autorité, celle-ci est souvent supplantée par le charisme d’un pasteur convaincant. Parallèlement, les pasteurs réformés aiment entretenir une relation horizontale avec les membres de leur paroisse. Cette volonté de fraternité est certes légitime, mais la différence de statut ne disparaît pas simplement parce qu’on ne la reconnaît plus. Quiconque accompagne des êtres humains dans le cadre de la pastorale, par exemple, a connaissance des vulnérabilités que personne d’autre ne connaît et bénéficie d’un crédit de confiance qui recèle également le risque d’abus et de violences.

Ceux qui affirment que « c’est chez nous ça n’existe pas » se facilitent trop la tâche.

La grâce détournée

Un autre point de convergence touche le centre de la spiritualité réformée : la grâce. Le fait que Dieu offre un accueil inconditionnel aux pécheurs se trouve au cœur de la foi réformée. Cela peut donner lieu à une éthique du pardon qui cause un double préjudice. Au nom de l’amour, on en vient à absoudre rapidement les auteurs d’actes répréhensibles, allant jusqu’à renoncer au signalement et aux poursuites pénales. Cette théologie incite les personnes victimes à pardonner avant même que leur souffrance n’ait été exprimée. Le matériel d’approfondissement de l’EERS sur les abus spirituels cite expressément le pardon forcé comme l’une des caractéristiques de ce milieu. Ainsi, la grâce devient un bouclier pour les uns et un moyen de pression contre les autres.

Le pardon est un don dont personne ne dispose, encore moins une communauté à la place des personnes blessées.

Les normes de l’EERS ne laissent ici aucune marge de manœuvre : en cas de soupçon d’infraction pénale, il convient de faire appel aux services d’aide aux victimes et aux autorités de poursuite pénale. L’abus spirituel en tant que tel n’est toutefois pas punissable en droit suisse. Il est donc d’autant plus important de le prendre au sérieux en tant que forme d’abus à part entière, qui se mesure au préjudice subi par les personnes victimes et non à l’intention des auteurs. Pour les Églises, qui se perçoivent rarement comme puissantes, cela implique un changement dérangeant.

Les bonnes intentions ne suffisent pas. Le pouvoir le plus dangereux est celui qui se prend pour de l’amour.

En novembre 2025, le Synode de l’EERS a décidé à l’unanimité de commander une étude scientifique indépendante sur les abus sexuels et spirituels au sein de l’Église réformée ; les résultats sont attendus en 2028. Cette étude a pour but de faire la lumière sur les cas passés et d’aider à comprendre quelles structures et quels schémas de pensée ont rendu ces abus possibles.

Seul celui qui veut savoir ce qui s’est passé peut prévenir ces abus.

Ce à quoi les personnes victimes ont droit

À maintes reprises, Mica Miller a tenté de se faire entendre, lors d’entretiens, dans des vidéos, auprès de la police, devant les tribunaux. Ce documentaire donne enfin la parole à Mica Miller, à travers ses enregistrements, ses messages et ses journaux intimes. C’est à la fois émouvant et honteux, car cela montre à quel point il a fallu attendre pour que cette voix soit entendue.

Les Églises doivent avant tout une chose aux êtres humains qui vivent des expériences similaires : leur accorder du crédit. Cela signifie écouter avant de juger. Cela signifie mettre de côté la loyauté envers sa propre communauté lorsque quelqu’un fait état de préjudices subis en son sein. Cela signifie mettre en place des structures qui ne dépendent pas de la bonne volonté de certains responsables. Et cela signifie cultiver une théologie qui ne rabaisse pas les êtres humains lorsqu’elle évoque la grandeur de Dieu.

La crédibilité d’une Église se mesure à la manière dont elle traite celles et ceux qui ont appris à se méfier d’elle.

Dans le Magnificat, il est dit que Dieu renverse les puissants de leur trône et élève les humbles (Luc 1,52). C’est à cette promesse que l’on mesure les Églises, et non à l’image qu’elles ont d’elles-mêmes. Quiconque a vécu une expérience similaire au sein d’une paroisse doit savoir ceci : sa propre souffrance n’est pas une épreuve qu’il doit surmonter en silence. Il y a des êtres humains qui sont à l’écoute, et il existe des moyens de s’en sortir.

L’histoire de Mica ne peut plus être changée. Ce que les Églises en tirent comme leçon, en revanche, peut l’être.

Aide et points de contact

  • Si vous avez des pensées suicidaires ou si vous vous inquiétez pour quelqu’un, vous trouverez une oreille attentive 24 heures sur 24 auprès de « La mainte tendue » : téléphone 143 – site internet 143.ch. Les enfants et les adolescents peuvent joindre le service de conseil de Pro Juventute au 147, www.147.ch.
  • Les atteintes aux limites dans le milieu ecclésiastique peuvent être signalées aux services de signalement de l’EERS et des Églises cantonales : https://www.eks-eers.ch/fr/information/service-de-signalement/.
  • En cas de violence, y compris de violence conjugale, les services cantonaux d’aide aux victimes vous apportent leur soutien : opferhilfe-schweiz.ch/fr

Crédit photo : l’image de couverture de cet article de blog provient du site www.netflix.com.

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