Un fait divers macabre de 2021 enclenche une succession de prises de conscience pour l’écrivaine mauricienne vivant en France, Nathacha Appanah. Un féminicide d’une violence extrême ravive en elle des souvenirs qu’elle avait enfouis. Ces souvenirs, elle les exhume de sa mémoire : ils concernent une cousine morte à Maurice, mais ils la concernent également.
Dans un récit inclassable, grâce à une écriture précise et transparente, Nathacha Appanah raconte comment elle a survécu là où deux autres femmes sont mortes. Le lecteur, la lectrice sont conviés au cœur de la nuit humaine, dans un monde secret où violence, solitude et silence emportent tout sur leur passage.
Nathacha Appanah a remporté le Prix Fémina 2025 pour La nuit au cœur.
Trois destins dans un subtil tissage
Il n’y a ni héros ni héroïne dans La nuit au cœur. On y retrouve trois figures féminines centrales, trois bourreaux et quelques personnages secondaires. Trois femmes dont les destins s’unissent dans une action : elles courent ! Elles courent comme des folles pour échapper à leur bourreau, pour éviter la mort. Chahinez, Emma et l’auteure du récit partagent une expérience d’abus, d’emprise, de viol et deux d’entre elles meurent dans un accès de violence inouïe de la part de leur conjoint.
Lorsqu’en mai 2021 Nathacha Appanah apprend par la presse la nouvelle du féminicide de Chahinez Daoud, 31 ans, frappée de deux balles par son ex-mari alors qu’elle court pour lui échapper, puis immolée par cet homme devenu inhumain, elle se revoit elle aussi en train de courir pour échapper à un homme.
A ces deux courses du désespoir s’en ajoute une troisième : Nathacha Appanah extirpe de ses souvenirs la fin non moins violente de sa cousine Emma, elle aussi en fuite devant son mari. Ce dernier, chauffeur de profession, la poursuit en voiture, la percute puis roule plusieurs fois sur son corps et, pour parachever son crime, jette sa femme méconnaissable dans un ravin.
La nuit au cœur prend le pari de tisser ces histoires effroyables. Nathacha Appanah, survivante, pousse un cri d’indignation et de révolte, tout en levant un pan du voile de sa propre histoire, racontée avec pudeur et intelligence. Pour l’exemple, pour l’avenir.
Lutte contre l’effacement
Le récit s’ouvre sur une « pièce imaginaire » dans laquelle l’auteure met ensemble les trois hommes impliqués dans les drames qu’elle s’apprête à raconter. La fin de ce court chapitre donne une clé de compréhension au lecteur :
Dans ce lieu vitreux, il n’y a aucune place pour les explications psychologisantes qui ne servent qu’à disculper les coupables, à susciter l’empathie et à effacer leurs victimes.
Ici, dans cet endroit qui ressemble à un envers où toutes les saletés sont à nu, ils seront, cet ouvrier, cet employé et ce poète, bouches fermées, à la merci de cette histoire. (p. 18)
Nathacha Appanah nomme « lutte contre l’effacement » sa stratégie littéraire dans ce livre. Elle le dit avec force à la fin de ce chapitre programmatique. Le silence doit changer de camp. Le projet de l’auteure apparaît : il n’est pas de l’ordre de la justice ou de la psychologie, il est de l’ordre de l’humanité fondamentale.
Tout part d’un choc : la mort atroce de Chahinez Daoud. Un féminicide qui va remuer les profondeurs de la mémoire de l’auteure, un féminicide qui la touche personnellement. Au point que ce sujet devient une sorte d’obsession. « Je suis obsédée par les dernières minutes de Chahinez. » (p. 180). Ce qui fixe tant l’attention de Nathacha Appanah, c’est le désir des féminicides non seulement de tuer leurs femmes, mais de les éradiquer, d’effacer leur trace. Chahinez est blessée par balle puis arrosée d’essence et immolée. Emma est broyée sous les pneus de la voiture de son mari puis jetée dans un fossé. Sa sœur dira qu’elle ne l’a pas reconnue à la morgue, « son visage est cassé ».
L’obsession de Nathacha Appanah, ce qui prend possession d’elle et lui donne l’énergie vitale de retourner dans son propre passé d’abus, c’est l’intention de faire disparaître, de déshumaniser l’autre. Non seulement la mort, mais aussi l’effacement.
Souvent, depuis que j’ai décidé d’écrire ce livre, je perds la foi en ce travail. Ce projet fou de retourner la peau d’une partie de ma vie en racontant son angle mort et sa violence, d’aller à la recherche d’Emma et d’y parvenir à peine parce que c’est trop tard, de retenir Chahinez dans la lumière du jour à tout prix. De raconter leur mort à toutes les deux même si aucun vivant ne peut réellement parler de ça […] (p. 125)
Existences imbriquées : une construction fine
Le livre n’est ni une enquête ni un récit ou un essai. L’écriture est combative et les constructions subtiles. Les destins des trois femmes s’imbriquent, celui de Chahinez prend une place prépondérante où l’on retrouve l’auteure journaliste, enquêtant tout en subtilité, à la recherche d’éléments insoupçonnés.
Le destin d’Emma, sa cousine, se dessine en tableaux pudiques, une pudeur familiale et culturelle que Nathacha Appanah ne cherche pas à dissimuler. Elle marche sur un terrain connu mais aussi personnel, les questions aux proches doivent rester contenues, acceptables, discrètes.
Ces deux destins de mort sont entrelacés à l’histoire de l’auteure, victime elle aussi d’un abuseur, d’un prédateur. On la sent fragile et parfois à la limite de ce que les mots peuvent exprimer. Même de l’horreur, elle fait une description étouffée, incomplète, consciemment tronquée. Si le récit s’ouvre sur une « pièce imaginaire » où les bourreaux sont enfermés, il se clôt sur une pièce sordide, réelle et vécue celle-là, où Nathacha Appanah lève le voile sur un acte subi dont elle ne dira pas le nom. La pièce fermée, à la fois salle de torture et cellule carcérale, marque les confins de l’expérience humaine et par là de l’écriture même :
De lier ces deux femmes à ma vie, de tricoter entre nous une sororité, de les tenir comme ça, à bout de bras, dans une sorte d’obscurité, de silence et d’impuissance de l’écriture. (p. 125)
Le livre est divisé en cinq parties de longueur inégale où la plupart des chapitres portent un numéro. Cinq chapitres portent en revanche un titre. Ces textes ont un statut spécial, ils expliquent les rouages des histoires racontées, ils déplacent la narration vers sa construction et son agencement. Ce procédé particulièrement efficace caractérise le chapitre « Toutes les fois, la mort », vingt-cinq pages autobiographiques qui concluent la première partie et permettent au lecteur d’entrevoir les liens entre l’histoire de l’auteure et celle des deux autres femmes du récit.
Omniprésence de l’abus
Il me reste néanmoins une question dérangeante : est-il encore possible en 2025 de raconter autre chose qu’une histoire d’abus ? Dans la littérature, le cinéma, les expositions muséales, l’abus, en particulier dans le couple hétérosexuel, prend une place immense, j’allais écrire immonde.
C’est pour moi source d’interrogation. Qu’on me comprenne bien : je ne remets à aucun instant en doute les témoignages ou la récurrence des abus, notamment de la part des hommes envers les femmes. Il faut les raconter, les dénoncer. Il faudra surtout construire des êtres humains capables de se respecter et de s’aimer encore.
Cette observation dérangeante a grandi en moi à la lecture du livre de Nathacha Appanah. Comme si j’avais espéré que la qualité littéraire du récit puisse être mise au service d’une autre intrigue, d’une autre histoire. D’une histoire d’où aurait jailli l’espoir d’une humanité différente.
Sur l’auteure
Nathacha Appanah (*1973) est une journaliste et romancière mauricienne qui vit en France.
Elle a publié onze romans à ce jour. Alors qu’elle travaille déjà à La nuit au cœur, elle publie en 2023 un récit personnel, La mémoire délavée, où elle évoque des souvenirs d’enfance et la vie de ses grands-parents, originaires d’Inde et arrivés à Maurice pour y travailler dans une plantation.
Nathacha Appanah voit dans l’histoire de ses ascendants, travailleurs émigrés de l’époque coloniale, une des origines de son combat constant pour les minorités, les sans-voix.
La nuit au cœur occupe une place particulière dans son œuvre, genre hybride entre le récit autobiographique, l’enquête et le roman.
Janique Perrin est docteure en théologie, pasteure, responsable de la formation d’adulte francophone pour les Eglises réformées Berne-Jura-Soleur.
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Nathacha Appanah, La nuit au cœur, Paris, Gallimard, 2025.
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