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La tentation de la morale – Pourquoi les Églises ne sont pas des instances morales

Mar 5, 2026

Les Églises sont censées donner une orientation. Dans les débats politiques, on s’attend à ce qu’elles formulent des jugements moraux et offrent une orientation éthique dans les conflits sociétaux. Mais c’est précisément là qu’il y a un malentendu. Tant d’un point de vue sociologique que théologique, les Églises ne sont pas des instances morales des sociétés modernes. Cet essai montre, en dialogue avec Hans Joas, Niklas Luhmann et la théologie réformée, pourquoi la religion ne tire pas sa force de l’autorité morale – mais des expériences de transcendance, de liberté et de responsabilité. 

La nostalgie de l’autorité morale 

Dans une époque de complexité croissante de la société, une ancienne attente refait surface : le désir d’autorité morale. Plus le monde semble complexe, plus le souhait d’avoir des instances qui disent de manière contraignante ce qui est bien et ce qui est mal grandit. Le cardinal allemand Gerhard Ludwig Müller a formulé cette attente avec une clarté remarquable. Dans une interview, il a déclaré que l’Église catholique était la dernière instance morale crédible du monde. Elle seule représente des principes moraux « pour eux-mêmes », tandis que la politique, l’économie ou la technique sont toujours guidées par des intérêts. Ce diagnostic peut être facilement rejeté – et pourtant, il touche un point sensible. 

Dans un monde marqué par les crises, les guerres et les bouleversements technologiques, l’attente que la religion donne à nouveau une orientation morale grandit de manière réelle. 

Les conflits sont de plus en plus interprétés sous un horizon moral : la guerre en Ukraine, le conflit au Proche-Orient, la crise climatique, les questions de migration ou de biotechnologie. Même les débats politiques sont chargées moralement. Celui qui s’oppose n’est pas seulement considéré comme un adversaire politique, mais comme moralement douteux. 

L’espace publique numérique renforce cette dynamique. Les réseaux sociaux transforment les désaccords politiques en tribunaux moraux. Chaque position est suspectée d’être l’expression d’une faute morale. Dans une telle situation, le désir d’avoir des instances qui promettent une certitude morale grandit. 

Les Églises sont également sous pression. On s’attend à ce qu’elles donnent une orientation morale au sein des conflits politiques, qu’elles prennent position lors de votation ou qu’elles formulent des lignes directrices éthiques pour les nouvelles technologies. En Suisse, cette dynamique s’est manifestée par exemple dans les débats sur l’initiative sur « multinationales responsables » ou récemment sur l’initiative SSR. 

Une ancienne idée revient : la religion comme instance morale d’une société désorientée. 

Le protestantisme a pour sa part de bonnes raisons de se méfier d’une telle attente. 

Religion, morale et la structure de la société moderne 

L’idée que la religion doit fournir une orientation morale est l’une des justification les plus répandues pour l’existence de l’Église dans les sociétés séculières. Les Églises apparaissent alors comme des institutions qui transmettent des valeurs, donnent une orientation morale et assurent un fondement éthique à la coexistence. 

Le sociologue des religions Hans Joas a expliqué que cette perspective méconnaît ce qu’est la religion. Elle réduit l’Église à une agence morale de la société. 

Historiquement, les convictions morales ne naissent pas simplement de principes rationnels ou de leur utilité sociale. Dans son enquête sur l’émergence des droits de humains (Labor et Fides, 2016), Joas décrit plutôt des processus de sacralisation. Les gens découvrent la dignité de la personne dans des expériences d’auto-transcendance – dans des moments où la vie humaine est vécue comme inviolable et sacrée. 

La morale naît de telles expériences. La religion ne les produit pas. 

L’Église a donc des effets moraux, mais son rôle premier n’est pas de produire de la morale. Sa force morale naît d’expériences religieuses, de symboles et d’interprétations. 

Cette idée gagne en acuité lorsqu’elle est combinée avec la théorie de la société du sociologue Niklas Luhmann (1927-1998). Luhmann décrit la société moderne comme fonctionnellement différenciée. La politique, l’économie, le droit, la science et la religion suivent chacun leurs propres logiques. Aucun système ne peut contrôler ou intégrer normativement l’ensemble de la société. 

Dans une société sans centre moral, toute institution qui prétend posséder une autorité morale est anachronique. 

Un deuxième point vient s’ajouter. Luhmann décrit la morale elle-même comme un medium de communication qui opère avec la distinction entre bien et mal. C’est précisément cette distinction qui génère une dynamique d’escalation. Celui qui argumente de manière morale ne se contente pas de déclarer l’autre dans l’erreur, mais le déclare moralement répréhensible. La morale explique qui il faut respecter et qui il faut mépriser. Ainsi, elle aggrave les conflits ou fournit le langage qui génère le conflit. 

Dans ce contexte, l’attente que la religion agisse comme une instance morale devient doublement problématique. Elle méconnaît la pratique religieuse – et elle ignore la structure de la société moderne. 

Dans les conditions de la différenciation fonctionnelle, la morale s’est détachée des autres sous-systèmes sociaux. L’économie, la science, les médias, le droit ou la religion ne peuvent plus être guidés moralement ; il n’existe pas de centre de gravité social qui pourrait imposer la morale de manière contraignante. C’est précisément pour cette raison que la tâche éthique émerge : son but n’est pas de renforcer la morale, mais de la réfléchir et d’en limiter le déploiement au sein des logiques fonctionnelles respectives. 

La découverte protestante : la liberté plutôt que l’administration de la morale 

À ce stade, une idée de la théologie réformée prend une actualité étonnante. 

La Réforme ne visait pas à établir un nouvel ordre moral. Elle a plutôt remis en question l’idée que l’homme puisse justifier son existence par la performance morale. 

La découverte de Martin Luther de la justification par la foi signifiait un déplacement radical. L’homme n’est pas justifié par la perfection morale, mais par la confiance. 

La justification n’est pas un projet moral. C’est une libération des contraintes de l’auto-justification morale. 

Cette idée change également la compréhension que l’Église a d’elle-même. Si la dignité humaine ne dépend pas de la performance morale, l’Église ne peut pas agir comme une instance qui décide de la dignité morale. Sa tâche consiste plutôt à rappeler que la personne humaine possède une dignité qui lui a déjà été accordée. 

Dans ce contexte, l’idée que l’Église est la dernière instance morale du monde, comme l’a formulé le cardinal Gerhard Ludwig Müller, semble étonnante d’un point de vue protestant. Elle souligne une différence persistante entre la compréhension catholique et protestante de l’Église – et donc aussi des accents différents dans la compréhension de l’action de Dieu et de la liberté humaine. 

Dans la tradition catholique classique, l’Église a, en plus de l’administration des sacrements, une responsabilité magistérielle pour l’orientation morale des croyants. 

L’Église apparaît ici non seulement comme un lieu de grâce, mais aussi comme une instance d’enseignement moral. 

La Réforme a consciemment déplacé cette perspective. Elle voulait libérer l’Église du rôle de ce statut d’instance de contrôle moral. Au centre se trouve non pas l’ordre moral du monde, mais la liberté de la foi. L’Église n’organise pas la supériorité morale. Elle rappelle que l’homme n’a pas besoin de se justifier par la performance morale. 

La morale ne disparaît pas pour autant de la vie chrétienne. Mais elle change de place. Elle n’est plus une condition de reconnaissance, mais la conséquence d’une liberté qui est déjà accordée à l’homme. 

La libération protestante de l’auto-justification morale est l’une des grandes découvertes de l’histoire de la liberté dans le christianisme. Mais dans une actualité moralement chargé, cette idée risque à nouveau de se perdre. Le protestantisme n’est pas non plus immunisé contre la tentation de faire à nouveau de l’Église une instance morale. 

La tentation de la morale aujourd’hui  

Dans une sphère publique politiquement polarisée, la pression exercées sur les Églises pour qu’elles formulent des positions morales grandit. On s’attend à ce qu’elles donnent une orientation morale dans les conflits politiques et évaluent normativement les développements sociétaux. Le protestantisme cherche traditionnellement un équilibre entre deux développements problématiques opposés. 

Le premier consiste en une séparation radicale de la religion et du monde. Dans certains courants du néo-luthéranisme, la doctrine des deux royaumes a été interprétée comme si le royaume de Dieu et l’ordre politique appartenaient à deux sphères complètement séparées. La religion n’aurait donc à voir qu’avec le salut de l’individu. Une telle interprétation conduit à une forme d’incapacité religieuse à s’exprimer sur les questions sociétales. 

La deuxième tentation se trouve à l’opposé. Elle se manifeste dans le discours autour du « ministère prophétique » de l’Église. L’Église apparaît ici comme une instance morale qui juge les développements politiques et dénonce les mauvaises évolutions sociétales. Ce discours a une certaine plausibilité. Cependant, dans des conditions démocratiques, il contient une hypothèse problématique. Il suggère un accès moral privilégié à la vérité – une supériorité morale par rapport à la sphère publique. 

C’est là que se cache la tentation de la morale. Lorsque les Églises décident moralement des conflits politiques, elles entrent dans la dynamique que Luhmann a décrite. La morale transforme les désaccords politiques en conflits moraux. Celui qui s’oppose n’apparaît plus comme un adversaire politique, mais comme un représentant moralement repréhensible, comme quelqu’un qui doit être exclu. 

L’Église n’est appelée ni fuir le monde ni à être l’arbitre moral des conflits politiques. 

Le protestantisme est donc confronté à un double défi. Il doit résister à la tentation du silence religieux tout autant qu’à la tentation de la supériorité morale. 

L’Esprit et la liberté de l’imagination morale  

Si l’Église n’est pas une instance morale, une autre question se pose : quelle est sa tâche ? 

La tradition protestante donne une réponse étonnamment claire. L’Église ne gère pas les certitudes morales. Elle rappelle une réalité qui va au-delà de ce qui est immédiatement donné. 

La foi chrétienne vit de la conviction que le monde ne se résume pas à ce qui existe. 

La réalité humaine ne s’épuise pas dans les ordres politiques, les contraintes économiques ou les rôles sociaux. Le discours biblique sur l’Esprit de Dieu désigne cette dimension ouverte de la réalité. L’Esprit ne juge pas moralement les hommes. Il libère leur imagination. 

La religion rappelle que le monde pourrait être différent – plus juste, plus libre, plus réconcilié. C’est là que réside son effet moral. Non pas dans le jugement moral, mais dans la capacité à maintenir éveillée l’imagination, pour un bien que nous ne voyons pas encore. 

La tradition protestante décrit cette dynamique avec le concept de liberté. La liberté signifie d’abord la libération à l’égard des obligations de l’auto-justification morale. Et celui qui n’a pas besoin de se légitimer par la supériorité morale gagne la liberté de prendre des responsabilités sans se faire le juge d’autrui. 

La tentation de la morale divise le monde en justes et injustes. 

L’Évangile rappelle que l’Esprit de Dieu donne aux personnes le pouvoir de briser cet ordre – par l’imaginaire d’un monde réconcilié. 

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