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La tradition se nourrit d’enthousiasme

22 mai 2026

Réflexions sur Pentecôte 2026

En ces temps d’incertitude, le désir d’une Église qui offre un ancrage se fait de plus en plus pressant. D’une Église qui sait ce qui compte. Les personnes ont besoin de lieux où ils n’ont pas à se réinventer sans cesse. Ils ont besoin de rituels qui les soutiennent, de paroles plus anciennes que leurs propres doutes, de communautés qui soient plus que de simples réseaux informels. 

Mais cette aspiration peut facilement être mal interprétée. L’Église apparaît avant tout comme un rempart contre l’esprit du temps. Comme une institution dont la crédibilité croît à mesure qu’elle se montre inflexible. Comme un monde à part qui se distingue par des frontières claires, une direction forte et une autorité inébranlable. Ces derniers temps, on entend à nouveau souvent affirmer que les Églises seraient attrayantes là où elles refusent de répondre aux aspirations modernes de réforme, de participation et d’égalité. La tradition triompherait si elle restait démodée. 

Je pense que c’est une erreur. L’Église ne vit pas d’une main de fer. Elle vit de l’Esprit. 

Pentecôte nous le rappelle. Le récit biblique de la Pentecôte ne parle pas de l’avènement d’un homme puissant qui viendrait enfin mettre de l’ordre. Il raconte l’histoire d’êtres humains qui sont saisis par l’Esprit, qui apprennent à parler, qui sont compris et qui comprennent les autres. L’Esprit de Dieu ne descend vers un quartier général qui donne ensuite des ordres. Il touche une multitude. Il ne crée pas des sujets religieux, mais des témoins. Il ne rassemble pas les êtres humains pour les rabaisser, mais pour les relever, les habiliter et les envoyer. 

C’est un défi, même pour l’Église. Car il serait souvent plus simple de considérer l’Église comme un prestataire au service de la tradition religieuse : l’institution préserve ce qui a été ; les personnes y ont recours, selon leurs besoins, pour ce qui leur est utile… au final, il ne reste qu’une offre de services pour le baptême, la confirmation, le mariage, les funérailles et Noël. Mais l’Église est plus qu’une agence d’accompagnement spirituel. C’est une communauté de personnes qui suivent Jésus-Christ. 

Une Église sous l’autorité du Christ 

Du point de vue réformé, ce qui est déterminant ici, c’est que l’Église a un chef. Mais ce chef n’est ni une personne, ni une fonction, ni une hiérarchie, ni une majorité, ni même une marque ecclésiale. Le chef de l’Église, c’est le Christ. C’est précisément pour cette raison que l’Église ne peut pas être autoritaire. Elle a besoin d’une direction, certes. Elle a besoin de fiabilité, bien sûr. Elle a besoin de formes, de langage, de liturgie, d’éducation, d’accompagnement spirituel et d’une présence diaconale. Mais elle ne doit jamais oublier que son autorité ne vient pas du pouvoir, mais de l’Évangile. 

C’est ce qui distingue l’engagement de la rigidité. Une Église qui laisse tout en suspens perd son identité. Mais une Église qui confond foi et obéissance perd son âme.

La tradition chrétienne n’est pas vraie parce qu’elle reste intacte. Elle est vivante là où les personnes se laissent saisir par son message. 

Une foi incarnée 

Dans son ouvrage consacré à l’histoire culturelle du christianisme, le théologien Jörg Lauster a décrit de manière saisissante comment la foi chrétienne a « enchanté » le monde : à travers des récits, des images, la musique, l’architecture, les fêtes, les rites et les modes de vie. Le christianisme n’a jamais été uniquement un ensemble de principes. Il s’est incarné. Dans le baptême. Dans la Cène. Dans le culte. Dans l’amour du prochain. Dans le chant. Dans l’art. Dans une manière particulière de percevoir le monde comme touché par la présence de Dieu. 

C’est une remarque importante. Car le baptême et la Cène ne sont pas de simples vestiges folkloriques d’une Église d’État révolue. Ce sont des formes concentrées d’appartenance chrétienne. Ils relient la biographie individuelle à une histoire qui dépasse la vie personnelle. Lors du baptême, on promet à chacune et chacun: « Tu appartiens à Dieu », avant même qu’il ne puisse se définir lui-même. Lors de la Cène, la communauté prend conscience que nous ne vivons pas par nous-mêmes. Nous recevons ce qui nous unit. 

Mais ces formes ne se perpétuent pas d’elles-mêmes. Elles doivent être mises en valeur, célébrées, comprises et transmises. C’est précisément là que réside le grand défi de notre époque. Aujourd’hui, le baptême des enfants ne va plus de soi. Les familles ne trouvent plus naturellement leur place dans les structures ecclésiales. Beaucoup de gens ne maîtrisent plus le langage de la foi. Ils n’ont pas nécessairement tourné le dos à l’Église, souvent, ils ne l’ont tout simplement plus rencontrée. 

Deux pièges à éviter 

L’Église peut réagir à cela de deux manières erronées. Elle peut déplorer cette perte et se réfugier dans un discours de déclin. Ou bien elle peut tenter de rétablir ce qui allait autrefois de soi en recourant à un autoritarisme inadéquat. Ces deux voies mènent à une impasse. 

La meilleure réponse est la suivante : inviter, accompagner, expliquer, écouter, célébrer. La tradition se nourrit d’enthousiasme. Elle est l’expérience de quelque chose qui me concerne, qui me porte, qui me transforme et qui me fait dépasser mes limites.

Une Église enthousiaste ne triomphe pas bruyamment.

C’est une Église qui sait pourquoi elle prie, pourquoi elle baptise, pourquoi elle partage le pain et le vin, pourquoi elle rend visite aux malades, pourquoi elle défend la dignité humaine, pourquoi elle bénit les enfants, pourquoi elle accompagne les mourants et pourquoi elle rayonne d’espoir même quand tout semble s’y opposer. 

Cette Église n’est pas une Église quelconque. Elle a un centre. Mais elle ne confond pas centre et contrôle. Elle sait que l’Esprit souffle où il veut. Il ne lie pas les êtres humains au passé, mais leur ouvre l’avenir grâce à la force de la tradition. 

La vraie question 

C’est pourquoi la question cruciale n’est pas de savoir si l’Église doit être moderne ou traditionnelle. La question cruciale est la suivante : l’Église parvient-elle à vivre sa tradition de telle sorte que les personnes y découvrent une promesse pour leur vie ? Parvient-elle non seulement à proposer des activités, mais aussi à devenir une communauté ? Parvient-elle à ne pas traiter les gens comme un public, mais comme des personnes appelées ? 

Pentecôte est à cet égard le plus beau contre-exemple à la soif d’autoritarisme.

L’Esprit de Dieu ne crée pas une Église dirigée d’une main de fer. Il crée une Église aux multiples voix.

Non pas n’importe quelles voix, mais celles qui se laissent interpeller par l’Évangile. Il transforme les spectateurs en acteurs, les personnes en proie au doute en messagers, et les individus isolés en communauté. 

L’Église de demain 

L’Église de demain ne verra pas le jour là où quelques-uns exercent un pouvoir accru. Elle verra le jour là où beaucoup apprendront à écouter, à croire, à s’exprimer et à agir d’une manière nouvelle. Là où les parents ne font pas baptiser leurs enfants par convention, mais parce qu’ils veulent leur transmettre une espérance. Là où les jeunes ne se contentent pas de suivre un programme, mais découvrent que l’on compte sur eux. Là où les bénévoles ne comblent pas simplement des lacunes, mais contribuent à façonner l’Église. Là où la tradition n’est pas simplement préservée, mais partagée. 

Une telle Église ne va pas à l’encontre de l’esprit du temps en adoptant une posture, mais par ses actes. Elle s’oppose à l’isolement par la communauté. À la peur par la confiance. À l’indifférence par l’amour du prochain. À l’obsession du pouvoir par le service. À la guerre des cultures par le témoignage. Et au désir d’une main de fer par la foi en l’Esprit qui appelle toutes et tous. 

La tradition ne se perpétue pas simplement parce qu’on la préserve. Elle se perpétue parce que les personnes la comprennent, se l’approprient et la transmettent.

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