Le 20 septembre, la Confédération convoque la Suisse à jour d’action de grâce, de repentance et de prière. C’est une exception : l’État, d’habitude, se garde d’intervenir dans les affaires religieuses ; en l’occurrence, il transgresse avec discrétion sa propre règle. Ce que les Églises réformées ont à faire de cette invitation est moins clair qu’il n’y paraît à première vue.
Prier sur ordre de l’autorité
Le Jeûne collectif est une pratique ancienne dans le christianisme. On l’ordonne dans des moments de crise, ou au contraire en signe de reconnaissance pour un moment bénéfique. Dès le troisième siècle, on trouve ainsi des pratiques de ce genre liées au cycle des saisons (Quatre-temps ou quatember).
Dans la Suisse d’Ancien Régime il n’était pas inhabituel pour le pouvoir temporel de convoquer un jeûne collectif, voire des pèlerinages – on trouve des attestations claires pour le XIIIe siècle à Berne, Bâle et St-Galles. Une pratique de la « Grande prière des Confédérés » se développe vraisemblablement aussi durant cette période et est attestée dès 1517. Pour le bien du pays, le peuple fait appel à la miséricorde de Dieu, ou au contraire, le loue pour sa grâce.
Le Jeûne fédéral est à l’origine une pratique spirituelle qui n’est pas prescrite par l’Église, mais par l’autorité politique.
La pratique a des racines dans les récits bibliques. La scène la plus célèbre pour illustrer le jeûne collectif vient du livre de Jonas. Le prophète annonce à la ville de Ninive sa destruction prochaine « à cause de sa méchanceté » (Jonas 1,2). Face à cette annonce, toute la population entre en repentance, et le roi ordonne un jeûne collectif, ainsi qu’un temps de prière.
Que les êtres humains ainsi que le gros et le petit bétail ne mangent ni ne boivent quoi que ce soit ! Les êtres humains et les bêtes doivent se couvrir d’habits de deuil. Que chacun appelle Dieu au secours de toutes ses forces, que chacun renonce à ses mauvaises actions et à la violence qui colle à ses mains. Peut-être qu’ainsi Dieu reviendra sur sa décision, renoncera à sa grande colère et ne nous fera pas mourir. (Jo 3,7-9)
Les cantons réformés ont été particulièrement preneurs de ce genre de pratique – une pratique que Martin Bucer introduit à Strasbourg en 1532 face à la menace ottomane et qui est reprise par la suite ailleurs, à Bâle, à Zurich ou encore à Genève. Si les réformés se sont distingués par leur critique du jeûne, la pratique du jeûne collectif reste pour sa part valorisée, surtout sous l’angle de la repentance. Comme le signale Calvin :
« Si la peste ou la famine ou une guerre se produit parmi nous, ou s’il apparaît qu’une catastrophe va atteindre un peuple ou un pays, la tâche des pasteurs est d’exhorter l’Église à jeûner pour demander à Dieu avec humilité de détourner sa colère » (Institution, IV, 12, 17)
Ce que la Réforme a laissé subsister du jeûne, c’est la pénitence — et avec elle l’idée qu’un peuple entier peut se tenir responsable de ses actes devant Dieu.
Lorsque les cantons réformés décident en 1639 de fixer un jeûne annuel commun, le Jeûne devient un marqueur confessionnel. Les diocèses fixent leurs propres dates de leur côté. Il faudra attendre juillet 1796 et les menaces que font peser la Révolution française sur la confédération, pour que cantons catholiques et protestants s’accordent sur la célébration d’un Jeûne commun.
Du corpus christianum à la nation
La pratique d’un Jeûne commun à tous les cantons s’établit durant l’Helvétique (1798-1803) et est reprise après l’Acte de Médiation. Avec la mise en place progressive de l’État fédéral (1848) et de la Suisse moderne, c’est aussi la nature du Jeûne fédéral qui change. Une nouvelle préoccupation apparaît : celle de l’unité et du bien de la patrie.
C’est à la suite d’une demande argovienne que la première célébration du Jeûne fédéral (1832), telle que nous le connaissons aujourd’hui, se met en place. Comme on peut le lire dans le protocole de la Diète de 1831 :
Il serait édifiant de voir l’ensemble du peuple des confédérés s’unir, au moins une fois par an, à la même heure, dans la prière adressée à Dieu et pour la patrie. Une telle célébration, qui ravive et exalte le sentiment national, ne devrait rencontrer d’autant moins d’obstacles que nous sommes tous chrétiens et que nous adorons tous […] un seul Dieu. (Diète 1831, 357)
Le contexte général est celui des efforts entrepris pour la création d’une forme d’État commun aux cantons, qui prendra en 1848 la forme de l’État fédéral. Ce qui est au départ un devoir de piété du corpus christianum prend la forme d’un acte de religion civile.
L’idée d’une « religion civile » se développe sur l’arrière-plan de la séparation de l’Église et de l’État : la question se pose en effet du maintien de la cohésion sociale, alors que l’on ne veut plus fonder l’ordre politique sur une confession religieuse particulière. Jean-Jacques Rousseau a développé cette idée dans les derniers chapitres du Contrat Social (IV, 8). La formulation d’une « religion civile » a notamment pour visée de déplacer la charge sacrale liée à l’autorité de la personne du magistrat aux lois choisies par le peuple, et favoriser un régime de tolérance. Lui-même a en vue la situation particulière de la République « réformée » de la Genève d’Ancien Régime, où religion et appartenance citoyenne sont particulièrement entrelacées.
Il y a donc une profession de foi purement civile dont il appartient au Souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de Religion, mais comme sentiment de sociabilité, sans lesquels il est impossible d’être bon Citoyen, ni sujet fidèle » (Contrat Social, IV, 8, Gallimard, 1964 [1758], p. 468)
L’expression la plus connue de « religion civile » est celle que l’on observe aux Etats-Unis. Elle a été théorisée en 1967 par le sociologue Robert N. Bellah (1927-2013) dans son article « La Religion civile en Amérique » : un ensemble institué de cérémonies, de mythes et de symboles qui visent à fonder l’unité nationale par-delà la diversité confessionnelle.
L’introduction du Jeûne fédéral en 1832 se trouve un peu à mi-chemin entre la réalité d’Ancien Régime d’un État confessionnel et une religion civile sécularisée : d’un côté il se fonde sur la chrétienté commune aux Confédérés. En ce sens il ne vise pas une société religieusement diversifiée comme nous pouvons la vivre aujourd’hui. De l’autre, il a pour visée l’unité nationale, par-delà les clivages confessionnels.
Le Jeûne fédéral est en somme le frère aîné de la Fête nationale : une fête de l’unité, du temps où celle-ci n’avait pas encore ses propres symboles.
La première célébration du 1er août remonte à 1891, sa célébration annuelle à 1899, et il a fallu attendre 1994 pour qu’elle devienne un jour férié chômé dans toute la Suisse. Le Jeûne fédéral avait alors déjà six décennies d’histoire derrière lui.
Plus de religion civile – plus d’interreligieux
Depuis le début du 21e siècle, le Jeûne fédéral a été accentué dans sa fonction de moment de « religion civile ». S’il est en effet de la prérogative des autorités cantonales de réglementer la manière de célébrer le Jeûne fédéral et de publier un message à cette occasion – les « mandements » (Bettagsmandate) de Gottfried Keller (1819-1890) sont particulièrement connus outre-Sarine – les autorités fédérales se sont longtemps abstenues de toute intervention.
Comme l’a montré Andreas Kley (2017, 162-165) à partir du jubilé des 700 ans de la Confédération en 1991, mais surtout à partir des années 2000, les conseillers fédéraux multiplient les prises de parole lors du Jeûne fédéral, thématisant notamment les questions de solidarité et de cohésion sociale, liant la défense d’intérêts politiques à cette célébration commune. Et ce développement va en s’accentuant : L’appel de l’année 2026, signé par 80 membre du Parlement fédéral, reprend ces thèmes en insistant également sur la paix et la préservation de l’environnement.
La fonction du « Jeûne fédéral » comme moment de la « religion civile » suisse, s’accentue lorsque le Jeûne devient un événement interreligieux et non pas uniquement une célébration œcuménique, comme c’est le cas depuis les années 1970. La célébration interreligieuse du Jeûne fédéral est presque devenue une institution dans le canton de Saint-Gall – une pratique que l’on retrouve ailleurs, par exemple à Zürich ou à Lucerne. Les thématiques du dialogue, de la paix et du vivre-ensemble sont mises au centre.
Le double héritage des réformés
Le jour du Jeûne fédéral, l’État formule une attente à l’égard des Églises : priez pour notre corps social, appuyez-le par votre culte. La position des Églises réformées et de la tradition réformée face à cette attente est profondément ambivalente.
D’une part, parce que les Églises réformées ont été particulièrement engagées dans le développement d’un christianisme d’État en fournissant un soubassement religieux et théologique aux magistrats et à leur exercice du pouvoir. L’engagement important des Églises réformées en faveur du dialogue interreligieux et de la paix religieuse est la poursuite de cette fonction : dans une société pluraliste, qui refuse de fait tout monopole en matière de religion, se positionner comme modérateur du dialogue et de la diversité est une manière de répondre d’une responsabilité séculaire. Mais elle est aussi de maintenir les privilèges établis (Stolz et Monnot 2019). Celui qui invite au dialogue en détermine aussi le lieu.
D’autre part, la théologie réformée issue du XXe siècle a profondément accentué la nature séculaire de l’État : son pouvoir doit être fondé uniquement sur le droit et non sur une référence religieuse ou philosophique. Y est liée une allergie, voire une aversion, pour tout ce qui relève de près ou de loin d’une survalorisation théologico-religieuse du pouvoir de l’État – à la différence de certaines tendances dans le néo-luthéranisme, la cinquième Thèse de la Déclaration Théologique de Barmen (1934) ne fait pas de l’État un élément stable au sein de la Création. La foi peut le percevoir comme une réponse humaine au commandement que l’humanité perçoit dans la Parole de Dieu dans un monde marqué par le péché et qui attend encore sa rédemption – mais ce regard reste précisément soustrait à l’État lui-même.
Dans cette seconde perspective, la « religion civile » paraîtra suspecte : elle semble toujours dire ou demander un mot de trop, par rapport à ce que l’État peut prétendre à son propre sujet. En effet, un État dont le pouvoir repose exclusivement sur le droit ne peut poser son propre fondement ; il le précède ; il n’en dispose pas. La religion civile est une tentative de combler rituellement ce vide – par des jours de fêtes, des discours, des symboles partagés. L’invocation d’une dimension transcendante contient toujours le risque de légitimer le pouvoir au-delà de sa légitimité réelle, au lieu de le limiter. C’est pourquoi la réponse réformée au Jeûne fédéral devrait être attentive à maintenir ouverte cette place vide, plutôt que de la combler.
Faut-il alors abandonner les rassemblements religieux et les appels à la prière ? Ne gardez que la perspective critique de l’héritage réformé et laisser tomber sa participation à l’unité politique ? Peut-être faut-il surtout porter le regard ailleurs : loin du pouvoir et de la fascination qu’il exerce, pour mettre en évidence la rencontre entre personnes, comme moment constitutif de la citoyenneté, et le caractère précaire de cette rencontre. La citoyenneté est en effet d’abord la responsabilité partagée d’une limite — celle qui empêche le pouvoir de se confondre avec sa propre légitimité, et le citoyen de se confondre avec le sujet.
Étrangers dans la cité – la citoyenneté en commun
Du point de vue de la foi, l’appartenance citoyenne n’est pas la première, ni la dernière identité d’une personne. Dans la cité terrestre, je suis toujours un résident en terre étrangère (Genèse 23,4 ; 1 Pierre 2,11) – mon identité dernière, n’est pas définie par mon appartenance citoyenne. Elle m’est donnée en Christ. Et ce qui m’est donné dans la foi et est une promesse adressée à chaque personne.
Ainsi l’État n’a aucun droit ultime sur ses citoyens. Pour le dire de manière plus directe : ils n’en sont pas les enfants. Son pouvoir ne peut s’exercer que par rapport au respect de droits fondamentaux, que chaque personne a le droit de réclamer. Le « Jeûne fédéral » est donc un moment pour rappeler cette distance, qui est à préserver à l’encontre de toute tentative de fusion collective, ce que toute forme de « religion civile » cherche à générer en creux.
Cette distance n’est pas détachement. La condition d’étranger dont parle l’Écriture ne doit pas être spiritualisée. À titre d’exemple : le prophète Jérémie assigne cette identité aux exilés de Babylone — c’est-à-dire à des gens qui auraient toute raison de se détourner de leur ville. Cette assignation s’assortit d’une mission : recherchez le bien de la ville et engagez-vous pour elle, car votre bien est lié au sien (Jérémie 29,7). Celui qui reconnaît de cette manière son bien dans celui de la ville, prend le risque d’un partage qui dépasse toute ferveur patriotique et qui peut s’en passer : parce qu’il est ancré dans l’appel de Dieu lui-même.
Comme membre du corps du Christ, je partage le bien de la cité dans laquelle je demeure (Jérémie 29,7 ; 1 Pierre 2,15-17). Et c’est là, sans doute, qu’il faut chercher le sens d’une journée comme celle du Jeûne Fédéral et de la demande politique qui y est liée : vivre une journée dédiée à la citoyenneté, comprise non pas comme l’appartenance à une communauté nationale, mais comme partage commun du bien de la cité dans laquelle nous nous trouvons.
Certains dans la cité ne sont que des visiteurs momentanés, d’autres des résidents de longue durée – mais aucun sa propriété. C’est ce que nous avons en partage lors de cette jour de fête.
Références
Robert N. Bellah, « La Religion civile en Amérique », traduit par Gwen Terrenoire, Archives des Sciences Sociales des Religions, vol. 35, 1973 (1967 pour la version originale), pp. 7-22.
Victor Conzemius, « Jeûne », Dictionnaire historique de la Suisse, 20 mars 2015. (lien)
Eva-Maria Faber et Daniel Kosch (éd.), Dem Bettag eine Zukunft bereiten. Geschichte, Aktualität und Potenzial eines Feiertags, Zürich, TVZ, 2017.
- Eva-Maria Faber, « Solidarisch beten. Zur Entstehung und Eigenart des Eidegenössischen Dank-, Buss- und Bettags » in Dem Bettag eine Zukunft bereiten, pp. 37-80.
- Andreas Kley, « Der Bettag im historischen Kontext des religiös neutralen Staates », in Dem Bettag eine Zukunft bereiten, 159-169.
Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social (Œuvres complètes, tome III), Paris, Gallimard, 1964.
Jörg Stolz et Christophe Monnot, « Églises établies et groupes nouveaux venus. Une mise en perspective wébéro-bourdieusienne du champ religieux helvétique » in Jean Baubérot, Philippe Portier et Jean-Paul Willaime (dir.), La Sécularisation en question. Religions et laïcités au prisme des sciences sociales, Paris, Classiques Garnier, 2019, pp. 209-239 (lien)
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