Dans les sociétés chrétiennes, le dimanche s’est imposé dans les imaginaires comme jour de repos universel[1]. En perspective ecclésiale, le dimanche comme « jour du Seigneur » commémore la résurrection du Christ et a été notamment consacré au « repas du Seigneur ». C’est avant tout un jour de célébration. Mais l’idée d’en faire un jour de repos s’ancre dans la pratique juive du Shabbat.
Suivant le quatrième commandement du Décalogue (Ex 20,20,8-11 ; Dt 5,12-15) le samedi est un jour où le travail est proscrit. Il est consacré au repos. La justification de cette prescription est soit la référence cosmologique à l’agir créateur de Dieu – comme Dieu s’est reposé au septième jour, ainsi doit le faire le peuple qui est appelé à le glorifier dans le monde (Ex 20,11) – soit en référence à l’action libératrice de Dieu – c’est parce que le peuple a été libéré de son esclavage qu’il est appelé à consacrer le Shabbat (Dt 5,15).
Jésus lui-même vient réorienter l’interprétation du Shabbat. Le dicton est bien connu « Le Shabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le Shabbat, de sorte que le Fils de l’homme est maître même du Shabbat » (Mc 2,27-28 NBS). Cette parole place évidemment le commandement du Shabbat dans une espèce de crise permanente : si la pertinence de ce commandement est relative aux besoins des humains et que ceux-ci ont trouvé leur réponse définitive dans l’avènement du Règne de Dieu en Jésus-Christ (sa vie, sa mort et sa résurrection), pourquoi faudrait-il encore sacraliser ce jour ? Ne se range-t-il pas parmi ces prescriptions dont la validité s’épuise dans l’annonce de la venue du Christ ? « La loi, en effet, possède une ombre des biens à venir et non pas l’image même de ces choses » (Hb 10,1 NBS ; voir aussi Col 2,16-17).
Sur cette question, Calvin a adopté une piste interprétative qu’il vaut la peine de méditer, alors que l’EERS réaffirme son association à l’Alliance pour le dimanche[2].
Le quatrième commandement
Calvin, et la tradition réformée en générale, est conscient de l’ambivalence indiquée plus haut à l’égard du respect du Shabbat. Ainsi, elle soutient dans un premier temps que s’il faut respecter un jour de repos, ce n’est pas à cause des éventuels rites qui auraient été prescrits à Israël (p. ex. Nb 28,9-10) – on se défend de toute obéissance du Shabbat par pure « superstition ». Les raisons d’un respect du jour de repos devront donc être d’un autre ordre.
Le Catéchisme de l’Eglise de Genève (1545) nomme trois raisons pour le repos du dimanche (art. 166-158, questions sur le Décalogue) : « Pour figurer le repos spirituel, pour la police ecclésiastique et pour le soulagement des serviteurs » (art. 171)[3].
Figurer le repos spirituel
Le dimanche comme jour de repos a une fonction symbolique : dans le temps, il figure un « Shabbat Eternel » (Catéchisme de Heidelberg, Q 103 en référence à Esaïe 66,23). Il invite à voir que la finalité de l’existence créée subsiste dans un repos et non dans un effort, que la créature vit pleinement d’un don gratuit, sans contrepartie, qu’elle repose dans l’œuvre de Dieu et non dans sa propre peine.
Le dimanche de repos indique de manière symbolique la réalité d’un travail intérieur de Dieu (par l’Esprit-Saint). Ce travail de Dieu n’est pas réservé à un jour ou un lieu en particulier : il est quotidien. Mais dans le flux de la vie, le dimanche signale ce travail divin et le repos qu’il suppose de la part de l’être humain. Il dégage l’horizon et donne à percevoir l’œuvre de Dieu dans sa créature.
Sous cet angle symbolique, le dimanche de repos relève lui-même d’un régime de la gratuité. Il est le jour mis à part qui signale la transfiguration du quotidien dans son ensemble dans l’œuvre de Dieu accomplie en Jésus-Christ : sa sanctification. Le sens du repos est alors de faire place à une activité renouvelée. Lorsqu’il est question du sens du symbole, le Catéchisme dit (§ 184) : « M : Et de la figure, ne nous profite-t-elle rien ? » E : Si fait bien. Car il nous la faut réduire à la vérité. C’est qu’étant vrais membres de Christ, nous délaissions nos œuvres propres pour nous permettre à son gouvernement. »
Faire de la place à la Parole
Sous un autre angle, lié au premier, la tradition réformée part du constat qu’une exposition régulière à la Parole est nécessaire que la perception de ce travail intérieur puisse s’approfondir. Il s’agit là de l’angle disciplinaire du dimanche comme jour de repos – ce que le Catéchisme de Genève nomme « police ecclésiastique ».
Le dimanche est le jour où tout un chacun doit pouvoir accéder à la méditation de la Parole de Dieu. Cette exposition est nécessaire pour que les personnes fassent de plus en plus place à l’œuvre de Dieu en eux, c’est-à-dire se laissent de plus en plus déterminer par Dieu lui-même et non par eux-mêmes – ce que Calvin appelle la mortification de la chair.
La justification disciplinaire est d’ordre pragmatique : il faut bien qu’il y a un jour fixé pour pouvoir vivre le rassemblement. L’idéal pour Calvin serait que cela puisse se faire tous les jours, mais les contingences imposent de trouver une solution qui puisse convenir au plus grand nombre. Le dimanche est alors choisi par fidélité à la tradition apostolique – mais le rassemblement aurait pu aussi se faire un autre jour[4].
Libérer les travailleurs
La troisième raison bénéficie de moins de développement dans le Catéchisme ou l’Institution. Mais elle indique une attention sociale caractéristique de la pensée de Calvin : le repos du dimanche implique aussi de libérer pour un temps les corvéables de leurs charges[5].
Dans la perspective de Calvin, le travail est inhérent à la condition humaine créée : par le travail, l’humain sert Dieu et sa création – tout travail trouve sa valeur et sa mesure dans sa contribution au bien commun. Ainsi, la violence et l’oppression caractéristiques des asymétries massives dans les rapports économiques masquent et tordent la dignité du travail.
Le quatrième commandement a donc aussi une portée pour la vie de la cité : il y a une nécessité à suspendre régulièrement les rapports de travail. Car personne n’a uniquement à subir le travail – ce qui est souvent le cas de ceux que le Catéchisme nomme ici « serviteurs ».
La justification de cette disposition peut se faire sous différents angles, qui dépendent de la manière dont on considère la fonction de la loi. Deux sont conformes à la pensée du réformateur : a) sous l’angle de la vie civile, cette suspension participe d’un dispositif social qui vise à ce que les rapports de travail restent humains, que le travail ne soit pas source de plus de conflits mais contribue à la paix ; b) ce dispositif peut également avoir pour effet d’habituer les personnes à une réciprocité qui dans la révélation de Dieu en Jésus-Christ, lorsqu’elle s’est saisie du cœur de la personne, se mue en amour transformateur[6].
Repos précaire
Le dimanche comme jour de repos touche à différents enjeux pour Calvin : dans le regard de la foi, il symbolise l’œuvre créatrice et transformatrice de Dieu à l’égard du monde ; pour la pratique ecclésiale, il sert de jour commun pour se rassembler dans l’écoute de la Parole, pour la prière commune et la célébration des sacrements ; pour la vie de la cité, il participe au maintien de relations paisibles et justes.
Les Églises ont longtemps vécu avec un dimanche précaire. En Suisse l’interdiction du travail le dimanche est somme toute assez récente : la Loi fédérale sur le travail dans les fabriques (1877) l’inscrit pour la première fois dans la base légale. Une des premières lois sociales en Suisse, elle s’associe aussi à un militantisme protestant important autour de la thématique[7].
Dans une perspective réformée, l’Eglise peut s’en sortir si le dimanche n’est pas un jour sans travail. Guidée par l’Évangile et l’Esprit, elle trouvera des solutions pour vivre le rassemblement autour de la Parole – elle a su le faire dans des conditions bien plus difficile que celles garanties par l’État de droit en Suisse. La lecture de Calvin invite toutefois à ne pas minimiser trop rapidement le bien commun que pose la base légale actuellement en vigueur.
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[1] Sur la genèse du dimanche comme jour central pour le christianisme, voir Willy Rordorf, Sabbat et dimanche dans l’Eglise ancienne, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1972.
[2] Actuellement deux initiatives discutées au niveau fédéral auraient pour conséquence l’affaiblissement législatif de l’obligation du repos dominical (Loi sur le Travail art. 18-20 et 27-28) dans l’éventualité (probable) de leur adoption : l’initiative « Assouplissement temporaire des heures d’ouverture des magasins » (23.325) déposée par le canton de Zürich au conseil des États (12 décembre 2023) et actuellement discutée par la commission de l’économie et des redevances du Conseil national ; l’initiative « Assouplir les conditions encadrant le télétravail » (16.484) déposée par Mr. Thierry Burkart (PLR) au Conseil national le 1er décembre 2016, le projet de Loi ayant été adopté en commission le 18 février 2025 et devant maintenant passer devant les chambres.
[3] C’est dans la tradition calvinienne que l’on trouve les réflexions les plus abouties sur le dimanche comme « jour du repos ». Le Catéchisme de Heidelberg et la Confession Helvétique Postérieure offrent moins de développement. En complément du catéchisme, voir Institution de la religion chrétienne, Livre II, VIII, §§ 27-33.
[4] Explicitement Institution, livre II, VIII, § 33. Aussi la Confession Helvétique Postérieure, ch. 24.
[5] Ces éléments sont thématisés plus explicitement dans les Commentaires et Sermons. Voir André Biéler, La pensée économique et sociale de Calvin, Genève, Georg, 1961, pp. 390-413, surtout pp. 410-413.
[6] Sur cette possibilité de l’usage politique de la loi chez Calvin, cf. François Dermange, L’éthique de Calvin, Genève, Labor et Fides, pp. 60-62
[7] On doit ici se référencer aux travaux de Valérie Lathion, notamment sa thèse « Un dimanche pour Dieu ou pour l’homme ? Une croisade philanthropique et religieuse pour la défense du dimanche chrétien. Modèles et pratiques aux XIXe et début du XXe siècles » Université de Genève, 2 vol., 2007. Voir aussi, « Un dimanche à Genève. Enjeux religieux et sociaux de la lutte pour un dimanche chrétien », Histoire, économie & société, vol. 28 (3), 2009, pp. 71-84. https://doi.org/10.3917/hes.093.0071.

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