Impulsions théologiques pour une « théologie des ministères »
Introduction
Beaucoup de choses bougent dans les Églises réformées en ce moment. Il y a les transformations du christianisme en Occident et la décroissance des communautés confessionnelles. Il y a la pénurie de pasteur·e·s et la crise de la théologie. Il y a la crise liée aux abus commis au sein de l’Église. Il y a de quoi faire.
Dans ce contexte, les Églises réformées de Suisses, particulièrement en Suisse romande, se penchent sur la manière dont elles donnent forme à leur « ministère » – c’est-à-dire au service qu’elles rendent dans le monde. Un service qui est tout à la fois service de Dieu et participation au service de Dieu pour le monde.
L’une des focales de cette réflexion porte sur le corps des « professionnels » – ou plus exactement des ministres. La pratique des ministres change (cahier des charges, spécialisation, articulation à la société civile et aux institutions), les conditions de cette pratique (ressources, attentes, opportunités) changent elles aussi, de même que le profil des candidat·e·s. Certaines ruptures modifient en sous-marin la réalité du « ministère », la perception qu’on peut en avoir et le discours à son sujet.
Comment donner forme au « ministère » ? Que devons-nous garder ? Que devons-nous abandonner ? Que devons-nous transformer ? La « théologie des ministères » désigne le champ où l’on traite ces questions. Ou plutôt : le champ où la communauté ecclésiale lutte pour articuler une réponse aux questions qui lui sont imposées par la situation actuelle.
Les lignes qui suivent n’ont pas d’autre but que d’offrir quelques impulsions dans cette lutte.
Complexité
C’est une lutte d’une part parce qu’une organisation résiste forcément aux changements qui s’imposent à elle – d’autant plus quand elle a le statut d’une institution, qu’elle ne prétend pas s’être fondée elle-même.
Mais c’est une lutte aussi parce que la communauté ecclésiale est inévitablement divisée quant à la réponse à donner aux questions de la « théologie des ministères » – cette division étant en partie déterminée par la structure politique adoptée par les Églises réformées en Suisse.
C’est finalement une lutte, parce que les outils que l’Église réformée utilise habituellement pour prendre des décisions – ceux que devrait lui offrir la « théologie » – risquent de ne pas pouvoir offrir de solution satisfaisante à la situation.
En effet, aborder la « théologie des ministères » implique un haut degré de complexité, car il faudrait tenir compte :
- de ce que les Écritures disent au sujet du ministère – or elle dit peu de choses d’un « ministère institué » comme tel, laissant une grande marge d’interprétation ;
- des coordonnées doctrinales de la tradition réformée – or elles ont formulé dans et pour un contexte social extrêmement différent du nôtre ;
- du cadre juridique généré par les Églises – très variables et pas toujours cohérents ;
- des résultats du dialogue œcuménique – qui sont eux-mêmes le reflet d’un statu quo;
- des engagements pris auprès des autorités civiles – ces Églises étant souvent reconnues comme institution de droit public;
- de la réalité du terrain – qui devrait comprendre une analyse de la société, de la communauté locale et du corps professionnel ;
- de ce qui est invisibilisé par le fonctionnement quotidien des « ministères » – c’est l’exigence critique qui anime toute théologie ;
- du caractère limité et situé de la perspective théologique adoptée pour orienter l’organisation du ministère – or le point de départ est lui-même toujours sujet à dispute en théologie protestante ;
- de la recevabilité politique des propositions émises à l’adresse des organes compétents (synodes) – où les positions en jeu sont difficilement identifiables, car rarement articulées ;
Formuler une « théologie des ministères » est une tâche prométhéenne pour tout travailleur solitaire. On est alors renvoyé à une tâche collective – mais qui produit rarement des résultats satisfaisants, débouchant difficilement sur des propositions fortes et profilées. Et de toute manière : ce travail sera rapidement oublié une fois que les priorités du travail synodal auront changé et que l’attention collective se sera déplacée sur une autre préoccupation.
Il semblerait qu’une « théologie des ministères » ne peut qu’échouer – l’amertume étant souvent à la hauteur de l’attente que l’on projette sur elle. Mais l’enjeu porte peut-être moins sur la réussite de ce projet, que sur ce que le processus invite à découvrir en matière de « ministère ».
La vie baptismale
Le service de l’Église se ressource constamment dans l’annonce de l’Évangile, c’est-à-dire dans la proclamation, par des paroles et des actes, de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ. Ou pour le dire autrement : le service de l’Église découle de la vie baptismale. Il est une expression de cette existence nouvelle.[1]
Si l’Église sert, c’est parce que des personnes sont issues du passage d’une ancienne vie à une nouvelle vie. Le baptême est un abandon de soi-même à des eaux qui tout à la fois tuent ce qui doit mourir et au travers desquelles Dieu fait vivre ce qui est appelé à vivre. (cf. Rm 6) Il n’y a pas de service de l’Église sans rapport à ce passage : c’est lui qui le constitue.
La transformation éprouvée dans le baptême ouvre sur une vie vécue dans l’alliance avec Dieu – une vie qui est à la fois fondée dans la plénitude de Dieu et où je me trouve en pèlerinage dans ce monde, vers un accomplissement plénier (Hb 13,14).
Et personne ne se trouve seul sur ce pèlerinage.
Je m’y retrouve compagnon de Dieu lui-même, avec une foule de personnes, que Dieu a rassemblées pour « annoncer ses œuvres magnifiques » (1 Pierre 2,9) – héritant de la promesse faîte à Israël d’être « lumière des nations » (Esaïe 49,6). Une manière de dire le « service » de l’Église, en appui sur le texte biblique.
Mais ce compagnonnage n’a rien d’évident, notamment parce que je ne l’ai pas choisi. Constamment je suis confronté à l’exigence de percevoir la présence miraculeuse de cellui qui est aussi passé par les eaux et qui se trouve placé à mes côtés, à reconnaître en lui, en elle, un compagnon pour la vie éternelle et réciproquement – cela même qui se découvre dans le partage du repas du Seigneur, le miracle de la commensalité eucharistique.
Pour notre perspective, cette situation est fragile, facilement contestable, source de la division constante qui marque l’Église (1 Co 11,17-34). Elle est peut-être aussi la raison d’être de l’ordre qui y a pris forme dans l’histoire de l’Église, comme une membrane qui devrait inscrire la rencontre – celle qui a lieu dans la vie baptismale, en présence de Dieu – dans la durée et la protéger de ce qui pourrait l’altérer (cf. 2 Pierre 2 ; 2 Jean ; Jude).
Mais une telle sécurité est-elle réellement possible pour celles et ceux qui se trouvent sur la voie des pèlerins ? Non – elle ne l’est pas si on entend par là les moyens que nous aurions érigés par nos propres soins. Oui – si l’on s’en réfère à la promesse de Dieu. « Oui, l’herbe sèche, la fleur se fane, mais la Parole de notre Dieu demeure pour toujours. » (Esaïe 40,8 NFC) C’est pour cela – en raison de cette parole – qu’il faut dire et penser l’ordre historique de l’Église, la membrane qu’elle est, lorsque l’on souhaite penser le service de l’Église.
Évangile et Loi
Dans le pèlerinage, la dramatique de la vie baptismale n’est pas encore close. Nous sommes encore dans la traversée. Quel chemin devons-nous emprunter face à l’inconnu ? Comment nous orienter dans l’insécurité ? Comment être « lumière du monde » lorsque l’ombre persiste ? (Mt 5,14) Non pas que rien n’ait été dit à ce sujet. En un certain sens, tout a été dit. Mais ce qui a été dit, c’est qu’il faut écouter : écouter la parole vivante. Garder les paroles du maître. Et attendre : attendre la venue de l’Esprit. Attendre la venue de celui qui a promis son retour. Même si tout a été dit, il reste quelque chose qui doit encore être entendu.
Ainsi, tout comme l’enfant d’Israël interroge son père sur la raison d’être de la nuit de la Pâque (Pessa’him 10:4) et que tout israélite est appelé à garder les paroles de l’Éternel sur son cœur (Dt 6,6), le chrétien en revient toujours à cette parole : « Le Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures… » (1 Co 15,3ss), « Celui-ci est mon fils bien aimé » (Mc 1,11), « Faites ceci en mémoire de moi » (1 Co 11,24), « Je vous donne un commandement nouveau » (Jean 13,34).
Parole inscrite dans des textes, certes, mais d’abord dans des gestes, des rites, des relations, une conduite de vie – un « culte raisonnable » (Rm 12,1). Une parole déposée pour être écoutée et (re)déposée, parce qu’écoutée. Mais les dépôts ou inscriptions de la Parole ne sont pas la parole elle-même, qui doit toujours à nouveau être dite et écoutée.
Face aux insécurités, à l’ombre, à l’inconnu, mais aussi face à la membrane érigée pour se préserver elle-même, l’Église se découvre nouvelle dans l’écoute de cette parole – elle se découvre proche de Dieu, traversée par son Esprit, sa main dans celle du Fils qui la relève. Tout cela elle le reçoit gratuitement, sans y avoir œuvré – voir en ayant même fait tout le contraire – et parce qu’elle a entendu ce qui lui était adressé (Rm 10,17).
La tradition réformée l’a bien vu : c’est dans l’Évangile de Jésus-Christ et comme Évangile de Jésus-Christ que Dieu se donne sans concession. Mais il n’y a pas d’Évangile sans le don de la Loi. Et vice-versa.
Et c’est peut-être de là que viennent nos structures de service, nos « ministères » – de l’écoute de l’Évangile et de l’exigence que révèle cette écoute. S’il y a une théologie des ministères, c’est là qu’elle trouve son cœur. Et c’est là-dessus qu’il faut « théologiquement » être au clair.
Si nous sommes vraiment amenés à lutter au sujet des politiques de ressources humaines, de nomenclature, de cahier de charges, de collégialité, de parcours de formation, cela ne peut qu’être en raison des appels insistants de la gratuité de Dieu : des appels qui demandent notre oreille.
Quels ministères ?
Le protestantisme luthéro-réformé européen est arrivé à une formule de consensus concernant les services dont l’Église ne saurait se passer : 1) Le service de la Parole et de Sacrements qui renvoie la communauté à son fondement divin ; 2) Le service de la vie humaine (diaconie) ; 3) Le service de la conduite de la communauté (épiscopè).[2]
Mais cet accord sur « l’ordre des ministères » ne dit pas encore qui est habilité à les réaliser : une seule et même personne ? Seules des personnes « consacrées » ? Certaines fonctions nécessitent-elles une consécration et d’autres non ? Toute personne manifestant une vocation peut-elle prendre part à un ministère de l’Église ? Sur ces questions il n’y a pas de consensus – même la consécration au ministère de la parole et de sacrements (un aspect qui devrait en principe mettre tout le monde d’accord) n’est pas une nécessité dans toutes les Églises réformées de Suisse[3].
De plus, même si les éléments de consensus peuvent donner une orientation, ils ne peuvent à eux seuls fournir une réponse au niveau local et aux impératifs qui lui sont propres. Ces documents expriment un statu quo. Ils sont orientés par une histoire de conflit et un rapport de force présent. Ils sont aveugles quant à l’avenir sur lequel se fonde la mission ecclésiale[4].
Nous ne serons pas d’accord – parce que ce n’est pas dans les structures que nous édifions, que nous allons nous reconnaître mutuellement. Ce n’est pas dans nos accords que nous avons notre unité. Les résultats auxquels nous arriverons seront des solutions de compromis qui cahin-caha maintiendront ces Églises un peu plus longtemps dans l’histoire. Mais elles ne fondent pas son unité. Elles ne sont pas la rencontre faite dans la vie baptismale[5].
Dans l’arène politique, nous ne pouvons savoir par avance quelles seront les structures que l’Église devra ériger pour le service qu’elle réalise durant son pèlerinage, pour le maintien de sa membrane. Nous ne pouvons jamais exclure que nous devions en ériger d’autres que celles que nous habitons actuellement. Comment rester ouvert à cette possibilité ?
Héritage
Des personnes se tiennent sur la membrane. Elles se trouvent aux points de passages, sur les ponts entre deux réalités : l’inscription de la rencontre dans la durée (ce qui fait exister l’Église dans le temps) et la confiance dans la réalité d’un Dieu qui se donne dans la rencontre-dans-le-passage.
Ces personnes ont un statut impossible, liminaire – un statut précaire et fragile, exposées à la fois à ce qui vient confirmer la rencontre et à ce qui vient la dénier. Ils sont sur le seuil, se tiennent au point qui permet à la fois la communication entre les milieux et qui en même temps permet de protéger le milieu entouré par la membrane. Pour rendre ce lieu visible, le rendre palpable, la tradition réformée parle avec d’autres du « ministère pastoral ».
Et il faut ici faire face à une ambivalence foncière. Les réformateurs ne voulaient pas créer une nouvelle Église : ils voulaient la réformer par l’écoute de la Parole. En même temps, la réception de leur action et de leur discours a bel et bien généré quelque chose de nouveau. Ils ont été reconnus ministres de l’Église qui est (une, sainte, catholique, apostolique), tout en ayant l’aura de fondateurs de communauté, toujours susceptible d’éclipser la seule lumière qui compte : celle de Dieu en Jésus-Christ.
À la base du ministère pastoral, nous avons des figures ambivalentes – situées sur la membrane, à la jonction entre l’inscription de la rencontre dans le temps et sa disruptivité inhérente. Le « ministère pastoral » est l’institutionnalisation historique de cette ambivalence constitutive – celle qui pousse Paul à dire que « si quelqu’un veut se vanter qu’il se vante à cause du Seigneur » (2 Co 10,17). Des mots qui signalent le risque que prennent tous celles et ceux qui prennent la parole pour porter l’Évangile.
Reconnaissance et écoute
Les Églises réformées héritent du « ministère pastoral » comme élément structurant de leur identité – elles ne peuvent ignorer cet héritage. Mais pour l’avenir de leur ministère, il s’agira de se rendre à nouveau attentif à ce qui se passe sur la membrane – avant, sous et après les structures que nous avons établies pour sécuriser notre pèlerinage. Il s’agira de revenir sur ce qui se trouve en deçà de la reconnaissance.
La reconnaissance entre Pierre et Corneille (Actes 10) est issue d’une telle rencontre miraculeuse, liée au fait qu’à un moment donné l’un comme l’autre a écouté et entendu. Corneille a écouté les paroles de l’ange et la reconnaissance divine qu’elles signalent (3-6), Pierre a écouté les paroles de la vision qui lui était donnée (13-15) et les paroles des émissaires de Corneille (v. 19.22) – d’écoute en écoute Pierre écoute Corneille (30-33) et la maisonnée de Corneille écoute Pierre (34-43).
Et finalement, lorsque Pierre et ses compagnons les entendent « parler en langues inconnues et louer la grandeur de Dieu » (v. 46) à la suite de leur parole, les vannes lâches : « Pourrait-on empêcher ces gens d’être baptisés d’eau, maintenant qu’ils ont reçu l’Esprit saint aussi bien que nous ? Et Pierre ordonna de les baptiser au nom de Jésus-Christ » (v. 47). Une histoire où, à bien la lire, tout paraît un peu de travers, si ce n’est l’Esprit qui guide l’écoute des uns et des autres et qui débouche sur une reconnaissance qui modifie constitutivement les structures de la communauté.
Pour parler en clair : s’il faut identifier la fonction d’une « théologie des ministères » dans les réformes entreprises par les Églises réformées en ce moment, elle devrait mener à l’écoute des zones grises du service de l’Église : telle personne qui n’a pas les prérequis pour exercer le ministère (formation, qualités), qui ne devrait pas y être, mais qui s’y tient quand même. Telle personne qui a été refusée du ministère, alors même qu’elle avait tout pour y être présente. Telle personne qui a voulu y être, mais qui a échoué à y accéder. Telle personne qui s’y retrouve, alors qu’elle n’a pas demandé à y être.
Non pas que l’exploration de ces zones grises doive nécessairement déboucher sur une forme ou une autre de reconnaissance et sur l’accueil des revendications qui peuvent se manifester dans les rencontres que l’on fera dans ces zones. Il n’y a aucune nécessité à ce qu’elle mène à une modification de l’ordre de l’Église.
Mais si elle refuse ces temps d’exploration, si elle refuse de se prêter à l’écoute que l’exploration rend possible et si elle refuse de risquer la rencontre qui peut arriver lors de cette exploration, l’Église montre que sa membrane est en fait une clôture et ses serviteurs des geôliers – elle montre qu’elle se refuse à son pèlerinage.

Comme observateur de longue date de la réalité vaudoise – romande, j’ai le sentiment que la sécularisation comme fait social déplace désormais la « réalité de terrain » en tête de liste de ce qui dicte désormais la réorientation de la théologie des ministères. Cela me semble particulièrement vrai pour le diaconat.
Merci pour ton commentaire ! Oui l’observation me semble juste : effectivement, il y a une forme d’auto-sécularisation dans les critères que nous privilégions pour évaluer notre pratique et son évolution. Une observation que j’ai croisé ici ou là, mais qui mériterait quelques considérations supplémentaires. Une piste pour un prochain billet !