Et si l’Occident chrétien n’avait pas été le responsable de l’esclavage ? Dans Les chrétiens et l’esclavage, Jean-Pierre Montembault défend une thèse audacieuse : le christianisme médiéval aurait posé les premières pierres de l’abolition. Mais jusqu’où peut-on aller dans cette lecture ? Une recension qui révèle les limites d’un essai qui relance pourtant une discussion importante.
L’auteur
Jean-Pierre Montembault, titulaire de diplômes en histoire et en philosophie, exerce comme enseignant dans un lycée à Paris. Il contribue régulièrement à divers journaux et magazines, avec le souci de rendre l’histoire du christianisme claire et accessible à un large public.
Présentation du livre
L’occident ne serait pas le promoteur de l’esclavage
Dans le premier chapitre l’auteur, aborde la question de l’esclavage en Occident et dans d’autres civilisations, en mettant en évidence les modalités de sa disparition dans l’Occident médiéval. Selon lui, l’Europe chrétienne aurait progressivement substitué à l’esclavage antique le servage, forme jugée plus supportable, avant de le faire disparaître. Il fait ainsi remonter les origines du mouvement abolitionniste non pas au XVIIIᵉ siècle, mais au Moyen Âge, attribuant à l’Occident un rôle pionnier qu’il aurait ensuite diffusé au reste du monde par la colonisation.
Cette thèse s’appuie sur une comparaison avec d’autres civilisations. En Afrique subsaharienne, l’auteur souligne le rôle des dynamiques internes dans les traites, les Européens n’apparaissant que comme des intermédiaires commerciaux (p. 17). Il affirme également qu’une part importante des captifs demeurait en Afrique au service de pouvoirs locaux (p. 18). L’analyse s’étend au monde islamique, où les traites auraient été plus précoces et plus durables.
L’auteur conteste ainsi l’idée d’un rôle primordial de l’Occident dans la persistance de l’esclavage et met au contraire en avant sa contribution à son abolition grâce au combat mené par l’Église catholique, à l’action des ordres religieux, de la papauté et des pouvoirs monarchiques. Il suggère enfin que le recul de l’influence occidentale et chrétienne aurait favorisé la résurgence de ces pratiques (p. 29).
Pourquoi et comment l’esclavage a disparu au Moyen Âge.
L’historien reconnaît que le christianisme des origines ne s’est pas construit sur une condamnation frontale de l’esclavage. Dans son deuxième chapitre, il propose une lecture nuancée : radical sur le fond et prudent dans sa mise en œuvre, le christianisme aurait favorisé une transformation progressive des mentalités. Il introduit ainsi un regard nouveau sur l’humanité, fondé sur l’universalité de la nature humaine et l’égalité de tous devant le salut.
Les esclavagistes des colonies américaines n’auraient alors pas fondé leur attitude sur des arguments raciaux, mais sur des raisons économiques, liées au besoin de main-d’œuvre (p. 45). De plus, l’Église catholique aurait contribué à définir l’être humain comme un être raisonnable, fondant sa dignité et valorisant l’intériorité et la conscience morale, en ne cessant d’affirmer la liberté individuelle.
Dans cette perspective, l’auteur souligne une différence avec l’islam, dont les textes ne remettraient pas en cause de manière comparable les pratiques esclavagistes (p. 73). Il en conclut que le mouvement abolitionniste trouve ses racines dans le Moyen Âge, au cœur de la chrétienté.
Les causes de la réintroduction de l’esclavage en Occident à partir de la renaissance
L’auteur affirme dans son troisième chapitre que l’esclavage procède d’une disposition profondément ancrée dans la nature humaine, un « vice faisant presque partie de nos gènes » (p. 92), expliquant sa résurgence, notamment sur les franges méditerranéennes comme l’Espagne et l’Italie, sous des formes toutefois plus limitées et souvent domestiques. Il met également en avant des facteurs historiques, tels que l’influence du monde musulman et le recul du christianisme, qu’il considère comme favorables à ce retour.
La Renaissance, en redécouvrant le modèle gréco-romain, aurait ainsi contribué à une nouvelle légitimation de l’esclavage ; la période s’étendant entre le XVIᵉ et le XVIIIᵉ siècle constituerait ainsi une période de « régression » (p. 95). Enfin, les limites de l’engagement de la base des chrétiens et des chrétiennes sont soulignées pour en conclure que « si l’esclavage a subsisté, ce n’est pas par la faute du christianisme, mais par celle des chrétiens » (p. 105).
Conditions des esclaves et facteurs de l’abolition
Dans le quatrième chapitre, l’analyse se déplace met en évidence des différences significatives dans les conditions de l’esclavage entre sociétés marquées par le christianisme et celles marquées par l’islam. L’auteur affirme que, malgré sa résurgence dans les colonies européennes, l’esclavage y aurait été moins sévère (p. 106), notamment grâce à certains édits du XVIIᵉ siècle et aux condamnations pontificales, qui ont contribué à limiter le pouvoir des maîtres. À l’inverse, il soutient que les sociétés musulmanes, à l’instar des sociétés antiques, auraient maintenu un rapport de domination plus marqué, se traduisant par des pratiques plus dures envers les esclaves.
Dans le cinquième chapitre, l’auteur souligne la primauté de la morale chrétienne chez les abolitionnistes (p. 118) et relativise le rôle des Lumières, dont il met en évidence les ambiguïtés, rappelant que des figures comme Voltaire ou Rousseau ont pu tenir des propos à caractère raciste. Il nuance également les mérites attribués à la Révolution française et à la IIᵉ République, notant qu’il faut attendre 1815 pour que survienne l’abolition de la traite.
Il distingue alors deux dynamiques : une première, médiévale, inscrite dans la chrétienté, et une seconde portée par les quakers de Pennsylvanie, fondée sur une « morale divine » affirmant l’égalité spirituelle entre tous les êtres humains (p. 130). Il rappelle aussi le rôle de l’Église catholique, à travers les condamnations pontificales et l’action du clergé. Finalement, malgré ses limites, la colonisation aurait pareillement contribué à l’abolition de l’esclavage, sans laquelle « les efforts de tous les abolitionnistes seraient demeurés vains » (p. 138).
Appréciation
Plusieurs réserves peuvent être formulées à l’égard de cet ouvrage, tant sur le plan méthodologique que sur celui de l’interprétation historique.
La promesse d’une « histoire contrastée » laisse attendre nuance et complexité ; elle relève ici davantage d’une démarche oppositive, au service d’une lecture apologétique du christianisme, dont la neutralité et la portée scientifique interroge. Cette impression est renforcée par l’absence de sources primaires clairement mobilisées, ainsi que par des affirmations très générales, parfois difficiles à vérifier ou à étayer.
Par exemple, déclarer que Paul aurait « terrassé l’idée esclavagiste » (p. 44), est trompeur. De plus, les comparaisons avec d’autres civilisations donnent le sentiment que ces traditions sont réduites à leurs aspects les plus critiquables afin de mieux mettre en valeur le christianisme. Enfin, la dissociation entre christianisme et chrétiens, pour exonérer le premier de toutes responsabilités, demeure discutable. À l’instar des Lumières, le christianisme ne saurait être envisagé comme un ensemble homogène, mais pluriel et traversé par des tensions, surtout sur la question de l’esclavage.
En définitive, si l’ouvrage relance un débat nécessaire, il ne parvient pas à restituer pleinement la complexité attendue. Une histoire véritablement « contrastée » impliquerait d’interroger à la fois la diversité des formes du christianisme et l’ambivalence de ses rapports aux pratiques esclavagistes, auxquelles il a pu être étroitement lié et dont il porte une part de responsabilité.
Sascha Cosandey est assistante et doctorante en Nouveau Testament à l’université de Genève. Son travail doctoral porte sur les métaphores de l’esclave dans le corpus paulinien et leurs enjeux herméneutiques.
Jean-Pierre Montembault, Les chrétiens et l’esclavage : une histoire contrastée, Artège, 2024.

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