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L’hospitalité. De la parole aux actes

Fév 12, 2026

L’hospitalité interreligieuse est-elle un défi ? La Plateforme interreligieuse de Genève publie deux contributions percutantes, mêlant neurosciences et théologie. Un livre court mais dense, qui interroge nos pratiques et invite à dépasser les présupposés.

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Plusieurs associations interreligieuses, cantonales et régionales sont actives en Suisse. Mais rares sont les publications qui relatent cette richesse d’échanges et de réflexions vécues. Merci à la Plateforme interreligieuse de Genève d’avoir voulu publier deux contributions stimulantes d’une journée d’étude sous leurs auspices. Un grand merci à cet effort à saluer et à poursuivre. Ces quelques pages peuvent se lire en deux soirs et sont à conseiller vivement à toute personne qui a une responsabilité dans une communauté religieuse.

Surprenante contribution

La première contribution et aussi la principale met la perspective d’abord au niveau biologique, surprenant mais instructif.

Ninian Hubert van Blijenburgh[1] pose la question du statut d’autrui à partir des observations effectuées auprès de tous les vertébrés et chez un grand nombre d’invertébrés dotés d’organes sensitifs. Par ces observations, les scientifiques remarquent une réticence fondamentale, biologique, face à la différence. Il semblerait que notre cerveau est extrêmement compétent pour les analyses faciales et pour catégoriser les autres êtres qu’on rencontre. Il les classes immédiatement dans deux catégories, l’une est celle des êtres familiers avec qui on est d’accord de collaborer, et l’autre est celles des êtres qui ne sont pas « facialement » familiers et du coup de qui on se méfie à premier abord. Il n’est donc pas « naturel » d’aller vers son prochain inconnu. « Pour ‘désessentialiser’, pour ne pas réduire l’autre à un cliché, il faut entrer dans une autre relation avec lui. (p. 16) ».

L’humain a « inventé » le langage, ce qui lui permet de nommer des choses, de déplacer des concepts et de les réinventer autrement, donc de générer des productions culturelles. S’ajoute à cela la création de rituels pour négocier la rencontre, notamment avec le tout Autre, mais aussi avec tous les autres. « Les rites permettent d’apaiser les tensions et de prendre du temps pour faire connaissance. (p. 21). » Les travaux récents en neuroscience et dans les sciences humaines établissent que l’empathie est un processus biologique que les humains partagent avec les autres mammifères. Mais les humains ont mis des mots, des règles d’or et des concepts moraux sur cette expérience première, universelle et biologique de l’empathie. Les observations constatent que cette empathie concerne surtout un premier cercle proche. Plus que l’autre s’éloigne, plus cette empathie s’affaiblit. Afin d’éviter cela, il est nécessaire de considérer ses propres valeurs comme relatives, ce qui ne va pas de soi pour 75% de personnes interrogées à ce sujet.

L’hospitalité n’est donc pas « naturelle » mais un produit à provoquer à travers des rites et des approches culturelles. Ce constat peut modifier les pédagogies et les théories comme les pratiques de l’hospitalité interreligieuse.

La prière au regard de l’hospitalité interreligieuse

Elisabeth Parmentier fait pour sa part le tour de la question de la prière dans un contexte interreligieux. Elle problématise la question du pourquoi d’une telle démarche, puis comment la réaliser. Elle met en avant la fameuse phrase du pape Jean-Paul II lors de la réunion interreligieuse à Assise en 1986 : « Nous sommes venus pour être ensemble pour prier et non pas pour prier ensemble. »

Elle résume des documents importants d’Églises et postule trop facilement une difficulté quasi insurmontable du désir de « prier ensemble ». Sans aucun argumentaire, elle affirme par exemple, concernant la prière islamo-chrétienne : « Certes, avec l’islam il n’était pas imaginable de concevoir autre chose que la prière multireligieuse, la paroles des uns après les autres. » Beaucoup d’aumôniers raconteront des prières partagées et dans bien d’associations interreligieuses ou islamo-chrétiennes des expériences de prière partagées existent, sans ce frein que l’auteur pose comme une évidence.

L’article du professeur Parmentier a le mérite de questionner la démarche de prière interreligieuse mais semble peu s’intéresser aux expériences vécues qui contredisent ses présupposés.

Le livre se termine par quatre autres contributions visionnables via un QR-code.

A lire, mais avec des compléments

Lecture facile et rapide, ce livre stimulant fait réfléchir et appelle à davantage.

Pour la thématique de l’hospitalité, je propose l’indépassable réflexion de Pierre-François de Béthune, L’Hospitalité sacrée entre les religions (Albin Michel 2007)[2]. Très spirituelle, d’une qualité exceptionnelle, elle est ancrée dans une expérience très longue. L’auteur a été longtemps responsable du Dialogue interreligieux monastique, mais ses réflexions stimulent aussi les personnes non-initiées à la vie monastique. Il raconte comment on peut rester attaché au Christ et vivre une ouverture inconditionnelle, travaillée par le langage et la culture comme le suggère Ninian Hubert van Blijenburgh.

Concernant la prière dans un contexte interreligieux, ce sont surtout des petites brochures des Églises qu’on peut lire, avec des suggestions très concrètes. La professeur Parmentier en indique les plus importantes dans son article[3].

Ici nous pouvons mentionner les suivantes, accessibles en ligne :

En français : Rencontre et dialogue des religions. Un état des lieux par les Églises réformées Berne-Jura-Soleur 2010. En allemand : Religiöses Feiern im multireligiösen Kontext der Schule (Les fêtes religieuses dans le contexte multireligieux de l’École) 2015

Plateforme interreligieuse de Genève (éd.), L’hospitalité. De la parole aux actes, Ouverture poche, 2024, 83 p.

Recension de Martin Burkhard, pasteur à Châtel-St-Denis

[1] Anthropologie et biologiste, est chargé de cours à l’Université de Genève au laboratoire Anthropologie, génétique et peuplement. Ancien directeur du musée d’Ethnographie de Genève.

[2] Pour un résumé voire la note de lecture de Geneviève Comeau.

[3] Voir aussi mon article Réflexions sur la prière dans un contexte interreligieux, p. 183- 199 dans Jean-Claude Basset et Samuel Désiré Johnsons (éd.), Les Chrétiens et la diversité religieuse, Karthala, Paris, 2011.

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