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Mon nom est personne

17 septembre 2026

Mon nom est personne, ou comment donner vie à des identités imaginaires inventées par un autre. Dans ce kaléidoscope, Matthieu Mégevand emmène ses lecteurs avec maestria dans une mise en abyme saisissante et complexe de l’art littéraire, prolongeant l’œuvre de l’écrivain portugais Fernando Pessoa.

Mon nom est personne

Lorsque je suis tombée sur ce nouveau roman de Matthieu Mégevand, je me suis dit que le titre évoquait autre chose. Echo voulu ? Oui, une sorte de clin d’œil à l’œuvre cinématographique homonyme (Il mio nome è Nessuno, Tonino Valerii, 1973), reflet d’un genre, le western, en déclin tout en se voulant une sorte d’hommage au maître, Sergio Leone.

Mais le titre contient encore une autre allusion, plus directe celle-là. En portugais, « personne » se dit « pessoa » : jeu d’allusions envers l’œuvre de Fernando Pessoa (1888-1935), écrivain portugais prolifique peu reconnu de son vivant, mais dont l’œuvre recèle des trésors de beauté. Le livre de l’intranquilité est son ouvrage le plus connu

Ainsi, « Mon nom est personne » au sens strict, s’entend comme si l’écrivain portugais prononçait cette phrase. Subtilement, on y lit la propension de Pessoa pour le doute, le mystère, la poésie comme accès à un monde fuyant la réalité.

Le roman de Mégevand se termine par un remarquable chapitre intitulé « Fernando Pessoa » que l’écrivain genevois fait précéder de cette citation révélatrice :

« Bien entendu, j’ignore si c’est eux, réellement, qui n’ont pas existé, ou bien si c’est moi qui n’existe pas. » (lettre à Casais Monteiro, 1935, p. 251)

Trois personnages en quête d’auteur

Singeant Luigi Pirandello, on peut se demander quelle mouche a piqué Matthieu Mégevand. Idée saugrenue, idée géniale ? Quoi qu’on en pense, l’originalité de la ligne choisie par l’auteur est indéniable. Son point de départ est une mention tardive par Pessoa de personnages qu’il appelle ses « hétéronymes », des personnages qui appartiennent à son monde imaginaire, qui l’accompagnent, qui sont souvent dotés d’une biographie. On peut en reconstruire le profil notamment à partir de ses carnets personnels, comme des sortes d’avatars ou de compagnons de route imaginaires. Ils existent sans exister. Pessoa n’en fait pas des protagonistes de ses récits mais de sa vie. Une île en quelque sorte, où celui qui se nomme « personne » interagit avec ses avatars.

Un peu comme ces jeux que l’on pratique, enfants, où frères et sœurs inventent des kyrielles de personnages dont la place dans le monde ludique, onirique et imaginaire de la fratrie, confine à une certaine relecture de la vie de la famille.

Matthieu Mégevand a donc l’idée de se saisir de ces hétéronymes de Fernando Pessoa – Alberto Caeiro (le poète paysan), Ricardo Reis (le médecin, écrivain à ses heures) et Alvaro de Campos (l’aventurier-voyageur, grand amateur de littérature) – et de les animer, de les mettre en vie dans un récit de fiction. Le livre, articulé en trois parties, met en scène chacune de ces « hétéronymies ».

Je n’ai pu m’empêcher de penser au texte biblique d’Ezéchiel 37 où Dieu parle puis insuffle son Esprit à des ossements secs pour qu’ils reprennent vie et âme. Un texte qui, soit dit en passant, me fait toujours penser aussi à la vidéo de la chanson de Michael Jackson, « Thriller » (1982) …

La littérature chevillée au corps

Aucun des trois hétéronymes, même pas l’excentrique Alvaro de Campos, ni même Fernando Pessoa ne peuvent être considérés comme les figures centrales du texte. Le personnage principal, bien davantage qu’un simple personnage, est la littérature elle-même dans ce qu’elle recèle de travail, de réflexion, de passion, d’effort et d’extase.

Mégevand met en lien les trois hétéronymes, il tisse des filets entre leurs histoires. La poésie les réunit avant qu’ils ne se connaissent. Écrire constitue l’âme de leur vie, on pourrait presque dire, notamment pour le poète paysan Caeiro et pour le bouillant de Campos, qu’écrire est ce qui les fait vivre. De Campos, après avoir cherché des sensations fortes dans les voyages lointains et les excès en tout genre, on lit :

« Puisque la sensation constitue le seul vecteur valable de la poésie, il veut sentir. Sentir de toutes les manières. Que son corps entier soit le réceptacle du monde. […] il va tenter de tout voir, tout bouffer, tout être, sans frein ni limite. » (p. 154).

La littérature, le geste d’écrire comme une raison d’être et un manifeste. Le roman raconte aussi l’émergence de la revue littéraire Orpheu, qui à la fois publie les poèmes d’Alberto Caeiro, poète paysan sans instruction ni culture, et lorgne du côté de Walt Whitman. Campos dirige la publication avec engagement, Reis déteste le cercle qui s’est formé autour de la revue – une coterie selon lui – Caeiro reste à la campagne, loin des enjeux citadins jusqu’à la fin de sa vie.

La qualité majeure du roman de Matthieu Mégevand réside dans cette centralité du soin donné à l’écriture. Non pas dans un sens maniéré ou technique, mais dans le sens de la recherche des mots, de la variété lexicale et des niveaux de langages. Les descriptions trahissent la sensibilité esthétique, la clarté de l’expression, la fougue de la phrase. Lire ce roman est un voyage aux rythmes différents, escales et sensations fortes garanties. C’est une ode à la beauté, à la recherche d’une forme harmonieuse et dynamique, expressive et directe, claire, vivante. Un manifeste en faveur de l’art littéraire.

Un monde d’hommes

Le texte de Matthieu Mégevand conquiert sa lectrice par son style aérien, classique et précis. L’auteur brosse trois portraits bien distincts, pas seulement quant à la description des personnages et à leurs actions, mais aussi au niveau du style de son écriture. N’oublions pas que ces trois hommes sont des hétéronymes de Pessoa et que chacun d’eux reflète quelque chose de l’écrivain portugais, en tant que personne et en tant que créateur. Mégevand trouve donc le moyen de démultiplier les portraits. Derrière Caeiro, Reis et Campos il y a l’ombre de leur inventeur, mais cette ombre est travaillée, sculptée, interprétée par un écrivain contemporain. Prouesse herméneutique notoire.

Cependant – est-ce l’adverbe adéquat ?  – c’est un livre d’hommes, un monde d’hommes, en cela peut-être plus proche de Pessoa que de Mégevand. Je m’y suis sentie parfois à l’étranger, ou au moins sur le seuil. Non pas tant par le nombre réduit de personnages féminins, mais plutôt par leurs rôles décidément secondaires : la tante de Caeiro dans le premier récit, sa petite amie Ophélia. Des créatures volontairement surannées, un peu figées.

Cette impression d’étrangeté, je l’ai aussi éprouvée dans le deuxième récit, sur le médecin et poète à ses heures, Ricardo Reis. On comprend assez vite que cet homme cultivé et austère vit une vie stricte et recluse parce qu’il a honte de son homosexualité et qu’il emploie toute son énergie à la refouler. En vain, bien sûr mais cela ne fait qu’accroître son sentiment de culpabilité :

« C’est qu’il avait à se battre contre certains penchants inavouables qui, lorsqu’il ne s’en tenait pas à une vie austère et rangée, l’asservissaient au point de lui faire parfois perdre la tête. » (p. 93).

On est presque mal à l’aise devant la lutte de cet homme qui se plaît à fantasmer à la vue d’autres hommes. On se sentirait presque coupables. Étrange sensation, coup de maître littéraire, dans la ligne directe de l’intranquillité de Pessoa.

Mise en abyme complexe, diront les critiques. Mise en question radicale, rétorqueront les lectrices, confrontées à leurs identités multiples.

Sur l’auteur

Matthieu Mégevand, né à Genève en 1983, est écrivain, éditeur et historien des religions. Il est notamment l’auteur de Ce qu’il reste des mots (2013) puis de trois livres remarqués, parus aux éditions Flammarion, La bonne vie (2018), Lautrec (2019) et Tout ce qui est beau (2021), ainsi que d’un récit, Comme avant, paru aux Éditions Actes Sud en 2024. Mon nom est personne est son dernier roman.

Janique Perrin

Matthieu Mégevand, Mon nom est personne, Paris, Christian Bourgois, 2026, 269 p.

 

 

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