Dans Ouvrir le livre scellé (Labor et Fides, 2025) Jacques Descreux, théologien spécialiste de l’Apocalypse de Jean propose une lecture innovante du texte johannique. À travers douze études, il en révèle la cohérence et l’actualité, mêlant rigueur exégétique, analyse littéraire et réflexion théologique. Une recension de Luc Bulundwe.
Présentation de l’auteur
Docteur en théologie de l’Université de Lausanne, Jacques Descreux est maître de conférences à la Faculté de théologie de l’Université catholique de Lyon, dont il a aussi été doyen (2017-2023).
Ses travaux portent en particulier sur l’Apocalypse de Jean. Ils se caractérisent par une approche interdisciplinaire, qui s’enracine dans un parcours marqué par une formation initiale en sciences politiques, le recours aux outils de la narratologie et une attention constante aux dimensions socio-historiques et politiques des textes.
Présentation du livre
Ce volume rassemble douze études consacrées à l’Apocalypse de Jean, publiées au fil d’une douzaine d’années. L’image directrice du « livre scellé » (cf. Ap 5,1) fournit à l’ouvrage sa cohérence : lire l’Apocalypse, c’est entrer dans un texte saturé de symboles, dont le sens n’est jamais immédiatement donné, mais toujours à déchiffrer.
L’ambition de Descreux est d’accompagner son auditoire à entrer dans l’intelligence du texte. Ses contributions, écrit-il, « voudraient jouer le rôle du messager-interprète » (p. 10), l’angelus interpres, figure de médiation typique de la littérature apocalyptique.
Ainsi, malgré le caractère apparemment fragmentaire du recueil, l’avant-propos confère à chaque étude la fonction de rompre « un sceau » (p. 10) pour dévoiler un aspect particulier de l’Apocalypse et d’en faire apparaître, progressivement, la cohérence d’ensemble.
Les deux premières études portent sur la dimension performative et communautaire de la prophétie, (pp. 19-41), ainsi que sur la rhétorique des messages aux sept Églises (Ap 2–3 ; pp. 43-60).
Les chapitres suivants examinent la construction du temps et de l’espace, à travers les septénaires (pp. 61-76), le temple céleste (pp. 77-97), qui est une réinterprétation offert par l’Exode suivant une ligne christologique, ecclésiologique et politique, et le personnage paradoxal de l’Agneau (pp. 99-116), présenté comme figure médiatrice qui ouvre la possibilité d’une harmonie restaurée entre le Créateur et ses créatures.
Plusieurs contributions s’intéressent ensuite à des motifs majeurs du livre de l’Apocalypse : les cavaliers (Ap 6,1-8 ; pp. 117-144) ; des figures de migrations (pp. 145-167) ; ou encore le Dragon (Ap 12 ; pp. 169-186) et les « deux trônes », deux motifs que Descreux utilise pour examiner la rivalité entre les camps du « bien » et du « mal » afin de montrer comment l’Apocalypse élabore une critique théologique et politique de la puissance impériale romaine.
Les deux dernières études adoptent une perspective plus transversale : l’une aborde la question de la violence dans l’Apocalypse en articulant enquête historique, analyse littéraire et réflexion théologique (pp. 227-250), l’autre examine la figure des anges et leur fonction dans l’univers symbolique propre au genre apocalyptique (pp. 251-280).
L’ensemble fait ainsi ressortir la richesse polysémique de l’Apocalypse et la cohérence d’une œuvre où se croisent narration, symbolique, théologie et critique du pouvoir impérial, dans le contexte de l’Asie romaine de la fin du Ier siècle, région particulièrement dynamique pour le christianisme naissant au moment où l’Empire romain se dirige progressivement vers l’apogée de sa puissance.
Appréciation personnelle
Ce volume est d’une grande richesse et il met à la disposition d’un public francophone un état de la recherche d’une ampleur remarquable et, à notre connaissance, sans équivalent récent en français.
L’un de ses principaux mérites tient à sa capacité à articuler rigueur exégétique et intelligence littéraire. Là où certaines lectures de l’Apocalypse oscillent entre reconstruction historique et spéculation symbolique, Descreux propose une voie médiane attentive à la fois aux formes du texte, à ses effets sur le lectorat et à son inscription historique. En insistant sur la dimension performative et rhétorique de l’Apocalypse, l’auteur montre comment le texte agit sur ses destinataires, construit une vision du monde et oriente les comportements.
Cette perspective renouvelle de manière convaincante la lecture d’un livre souvent réduit à ses contenus eschatologiques. La sixième étude (pp. 117-144) constitue à cet égard un exemple particulièrement éclairant de la nécessité d’articuler plusieurs méthodes d’interprétation. Au-delà des approches d’analyse textuelle qu’il mobilise, l’auteur défend l’idée que la polysémie des images de l’Apocalypse et le caractère « poétique » qu’elles lui confèrent exigent d’employer des moyens capables de les faire ressentir dans toute leur dimension sensible, et non de se limiter à une interprétation strictement textuelle. À ce titre, Descreux souligne le caractère « irremplaçable » de « l’interprétation des artistes » dans l’intelligence du texte, notamment celle des « peintres, musiciens, chorégraphes » (p. 144).
Quelques limites peuvent néanmoins être relevées. Le caractère composite du recueil entraîne certaines répétitions, notamment dans les formulations des problématiques en introduction de chaque étude – ce malgré un effort éditorial visible pour alléger ces redondances.
On relèvera enfin le caractère particulièrement actuel de plusieurs analyses, notamment celles consacrées aux migrations (chap. 7) qui dénote un flair presque prophétique de Descreux pour un thème désormais incontournable comme l’illustre l’ouvrage de Yii-Jan Lin paru en 2024 : Immigration and Apocalypse: How the Book of Revelation Shaped American Immigration, consacré à l’influence de l’Apocalypse dans les débats sur la politique migratoire américaine.
Lectorat
Comme l’Apocalypse, l’ouvrage de Descreux échappe à l’assignation à un lectorat unique. Accessible par la clarté de son écriture, il constitue à la fois une excellente porte d’entrée pour un public non spécialiste et un précieux instrument de travail pour un lectorat plus aguerri, grâce à son appareil critique et sa bibliographie générale.
Un index thématique aurait certes constitué un complément utile, néanmoins l’avant-propos, les introductions détaillées et la table des matières permettent déjà une navigation efficace dans l’ouvrage.
Il offre ainsi une médiation stimulante entre un texte ancien et des questionnements contemporains sur la violence, le pouvoir ou l’effondrement du monde, souvent associé à la notion d’apocalypse. Descreux ouvre ainsi au lectorat francophone l’accès à un champ de recherche foisonnant dans lequel les œuvres synthétiques et accessibles en français demeurent relativement rares.
Jacques Descreux, Ouvrir le livre scellé. Douze études sur l’Apocalypse de Jean, Genève, Labor et Fides, 2025, 344 pages.

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