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Pentecôte réformée

22 mai 2026

Plus qu’un feu d’artifice spirituel…

La tradition réformée n’a pas la réputation d’accorder une place particulière au Saint-Esprit. C’est précisément pour cette raison que la Pentecôte est si riche sur le plan théologique. Dans cet article, Manuel Schmid montre qu’il ne s’agit pas avant tout de langues de feu et d’extase pieuse, mais plutôt compréhension mutuelle, d’un mouvement inspiré par l’Esprit et de la présence du Christ – même dans l’espace numérique.

 

Penser à partir de l’Esprit

L’une des plus impressionnantes réévaluations théologiques du XXe siècle est le fait que Karl Barth, à la fin de sa vie, ait justement commencé à s’interroger sur le Saint-Esprit. S’il pouvait réécrire sa « Dogmatique », disait-il en substance, il ne la concevrait pas simplement de manière christocentrique, mais à partir de l’article du Credo sur le Saint-Esprit. Cette phrase tardive recèle plus qu’une simple sagesse de la vieillesse. C’est une invitation à ne pas traiter la Pentecôte comme un appendice liturgique venant après Pâques, mais comme un test de résistance pour la question de savoir comment Dieu est présent aujourd’hui – dans l’Église, dans le monde et peut-être même sur les écrans.

Karl Barth en est un témoin privilégié. Peu de théologiens ont marqué la pensée réformée du XXe siècle d’une empreinte aussi christocentrique que lui. Son aveu tardif pèse donc d’autant plus lourd. Celui qui, sur des milliers de pages, a pensé la foi à partir du Christ avec une force inégalée, avant de reconnaître que la dimension de l’Esprit était restée dans l’ombre, lègue à ses successeurs une tâche immense. En perspective pneumatologique (c’est-à-dire centrée sur le Saint-Esprit), ce qui ressort avec plus de netteté, c’est la manière dont l’action de Dieu en Christ atteint les êtres humains, les met en mouvement, les unit entre eux et les touche au plus profond. La Pentecôte n’est alors pas seulement une fête ecclésiale avec des parements rouges et une symbolique enflammée :

La Pentecôte, c’est l’idée choquante que Dieu ne se laisse enfermer ni dans le passé ni dans une routine religieuse.

Dans la pensée réformée, cela signifie précisément que l’Esprit n’est pas ce climat religieux diffus qui règne après le Christ, mais la manière dont le Christ lui-même reste présent et arrache son Église à la simple conservation de la foi. L’Église ne vit pas du souvenir de Dieu, mais de sa présence dans l’Esprit.

La Pentecôte, une question d’écoute

Les Actes des Apôtres ne présentent pas la Pentecôte comme un spectacle d’intériorité religieuse, mais comme une crise de communication publique. Il y a du bruit, des lueurs, des êtres humains qui parlent – mais l’essentiel réside dans le fait que l’on entend. Des êtres humains venus de différentes régions comprennent, dans leur propre langue, ce qui est dit. Le miracle ne réside pas d’abord dans un discours extatique, mais dans une compréhension mutuelle.

Pour une théologie protestante réformée de la Pentecôte, cela est tout sauf accessoire. L’Esprit de Dieu ne se lie pas à une expérience religieuse bouleversante, mais crée la foi en dévoilant la Parole. La Pentecôte n’est donc pas non plus une alternative pieuse à Babel, comme si Dieu avait instauré un idiome unique pour tous. Les langues ne disparaissent pas. Les différences demeurent. L’Esprit n’œuvre pas en faveur de l’uniformité, mais de la compréhension mutuelle.

Ce n’est pas la suppression de la diversité, mais sa viabilité qui constitue le véritable sens de la Pentecôte.

C’est là que réside le cœur de la question théologique : l’Église ne naît pas du fait que tous parlent, ressentent et agissent de la même manière, mais du fait que, malgré leurs différences, les êtres humains écoutent le même Évangile et se laissent inspirer par lui.

La Pentecôte est la fête d’une Église qui sait avant tout écouter.

Ne pas séparer la Parole et l’Esprit

Pour un protestant réformé, parler de la Pentecôte conduit presque inévitablement à Calvin. Non pas parce qu’il aurait été un théologien de la Pentecôte au sens moderne du terme, mais parce qu’il a si étroitement lié la Parole et l’Esprit que l’une sans l’autre reste spirituellement vaine. L’Écriture ne convainc pas simplement par sa lettre. La prédication n’agit pas par la seule force de la rhétorique. Les sacrements ne sont pas des actes magiques: tout dépend du fait que l’Esprit de Dieu ouvre les cœurs, éveille la foi, rend le Christ présent.

Sans l’Esprit, même le sacré reste extérieur. C’est pourquoi la sobriété réformée n’est justement pas (ou du moins pas nécessairement) une pauvreté spirituelle. C’est une méfiance à l’égard de l’autosuggestion religieuse. L’Esprit n’est pas un amplificateur d’émotions, ni un passe-droit pour tout ce qui se ressent intensément, ni un joker théologique pour des idées subjectives. Il lie au Christ, crée la communauté, établit dans la liberté et, en même temps, conduit à l’école du discernement.

L’Esprit donne vie à l’Église, mais ne la laisse jamais sans forme.

Cela explique aussi la réserve typique des réformés face à une sacralisation immédiate des expériences religieuses. Toute émotion n’est pas nécessairement pentecôtiste. Tout ordre n’est pas nécessairement dépourvu d’esprit. La Pentecôte est liée au feu… mais pas à une pyrotechnie spirituelle.

L’Esprit unit ce qui est séparé dans l’espace

C’est ici que la réflexion devient particulièrement pertinente pour note époque. Car Calvin affirme, dans un passage décisif, que l’Esprit unit « en vérité » ce qui est séparé dans l’espace. Il s’agit d’abord de la communion avec le Christ : il n’est pas présent physiquement et pourtant, les croyants sont réellement unis à lui par l’Esprit. Cette idée a des conséquences profondes. Elle signifie que la communion chrétienne ne se résume pas à la présence physique, aussi irremplaçable que reste la dimension corporelle.

Pendant la période du coronavirus, cette prise de conscience est devenue existentielle pour les Églises et les chrétien-nes. Les paroisses réformées ont diffusé des cultes en streaming, envoyé des liturgies par courriel, prié au téléphone, célébré des événements numériques au-delà des frontières locales et cantonales. Beaucoup de choses étaient improvisées, certaines peu réjouissantes, d’autres étonnamment fortes. Mais la question décisive n’était pas : « Est-ce encore vraiment l’Église ? », mais : « Que fait l’Esprit de Dieu à travers ces formes ? »

C’est l’esprit qui ouvre les cœurs, pas les serveurs – mais les serveurs permettent eux aussi d’atteindre les cœurs.

En tant que réformé-es, nous pouvons donc affirmer avec lucidité et audace : oui, la communauté numérique peut être une communauté spirituelle. Non, elle n’est pas simplement la nouvelle forme de l’Église. Elle complète, élargit, relie – tout en rappelant que la foi chrétienne ne se détache pas des signes corporels, des visages, des voix et de la présence partagée.

La Pentecôte dans l’espace numérique

Le débat qui a eu lieu pendant la pandémie de coronavirus s’est avéré plus fructueux sur le plan théologique que certains ne l’auraient imaginé à l’époque. Il a contraint l’Église à préciser de quoi elle vit réellement. De bâtiments ? D’habitudes ? Du simple fait de se rassembler physiquement ? Ou bien du fait que l’Esprit de Dieu touche toutes et tous, les rassemble, les console, les bouscule et les envoie ?

Bien sûr, un écran ne remplace pas l’espace partagé, les chants communs, la sainte cène, la poignée de main, la densité silencieuse d’une communauté rassemblée. Mais l’affirmation inverse est tout aussi fausse : comme si l’Esprit de Dieu était lié à des cadres analogiques stables et que les espaces numériques étaient fondamentalement suspects. La Pentecôte, précisément, contredit cela. L’Esprit souffle où il veut, et pas seulement là où l’Église a aménagé le plus beau cadre liturgique. Dans la pensée évangélique réformée, la véritable question n’est donc pas de savoir si la forme en ligne ou hors ligne est la meilleure. La véritable question est de savoir si les personnes écoutent, si la communication s’établit, si le Christ est témoigné, si la communauté se crée, si le réconfort, la vérité et la mission prennent forme.

La Pentecôte est l’épine dans la chair de toute autocomplaisance ecclésiale.

C’est peut-être même là la conclusion la plus bienveillante de l’anecdote de Barth : celui qui pense selon l’Esprit retrouve aussi une plus grande souplesse sur le plan ecclésial.

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