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Que faire du Notre Père ?

Mar 19, 2026

« Que faire du Notre Père ? » La personne qui chercherait une réponse définitive à cette question ne la trouvera pas dans cet ouvrage. Elle y découvrira toutefois une pluralité de perspectives – certaines familières, d’autres plus inattendues – qui composent un bouquet hétéroclite et stimulant autour de la prière chrétienne la plus célèbre.

Présentation du livre

« Que faire du Notre Père ? La question peut sembler impertinente ; elle cherche à exprimer l’embarras que peut faire naître la plus célèbre des prières chrétiennes lorsqu’on l’examine aujourd’hui. » C’est par ces mots qu’Anne-Catherine Baudoin, éditrice et contributrice de l’ouvrage Que faire du Notre Père ?, ouvre son introduction (p. 7).

Le rapport à la prière du Notre Père est d’emblée perçu comme troublé : « nos lèvres se meuvent plus vite que notre cœur pour dévider l’écheveau des termes communs depuis longtemps et mille fois répétés. » (p.8).

Ce constat initial, volontairement provocateur, ne donne pourtant pas le ton des contributions réunies dans le volume. L’introduction semble se baser en grand partie sur la contribution de Chloë Mathys, qui dépeint, sur la base d’entretiens qualitatifs, la récitation du Notre Père comme répétitive, aliénante et dénuée de sens personnel. Ce bilan n’est toutefois que le premier de cette contribution. Dès lors l’introduction apparaît plus de l’ordre de l’accroche que de l’aperçu.

Cette entrée en matière a néanmoins le mérite de suggérer la complexité de cette prière et de l’histoire de sa réception. Cette complexité tient notamment à son double statut : à la fois texte biblique et pratique de prière.

Les huit contributions de l’ouvrage s’inscrivent ainsi dans cet espace de tension, à la croisée de la théologie juive du Ier siècle et du christianisme contemporain.

Cadre général

L’ouvrage articule des contributions à visée générale et des études centrées sur des problématiques plus ciblées.

Les contributions à dominante théologique (Andreas Dettwiler, Christophe Chalamet, Élisabeth Parmentier, François Dermange) prolongent un consensus théologique établi, qui conçoit le Notre Père comme une forme de communication inscrite dans une relation filiale entre Dieu et les personnes croyantes.

À l’inverse, les contributions interdisciplinaires (Chloé Mathys, Pierre-Yves Brandt, Anne-Catherine Baudoin), ainsi que l’article de François Dupuigrenet-Desroussilles, ancré dans une recherche historique plutôt que strictement théologique, ouvrent des perspectives plus originales.

Résumé des contributions

Andreas Dettwiler ouvre le volume avec « Le Notre Père – une prière chrétienne ? » relevant de la discipline du Nouveau Testament. L’article propose une introduction claire et accessible au texte du Notre Père, à ses enjeux textuels, à son ancrage dans la tradition juive et à ses thèmes majeurs.

Christophe Chalamet, théologien systématicien, poursuit avec « Le Notre Père : abc de la vie chrétienne ? ». Il y examine les implications normatives de la prière pour l’existence croyante, autrement dit ce que son argumentation théologique implique en termes de discernement et de pratique.

Chloé Mathys articule philosophie et recherche empirique dans « La prière récitée : vestige d’une religiosité primitive ? ». Elle analyse le rapport que des personnes entretiennent avec l’acte de prière du Notre Père, notamment leurs stratégies d’appropriation de la prière.

Pierre-Yves Brandt, psychologue et théologien, propose avec « Dieu comme père : quelles résonances psychologiques ? » un éclairage croisé à partir de quatre perspectives psychologiques. Il y examine les représentations associées à la figure paternelle.

Dans « Notre Père ­– Notre Mère ? » la théologienne pratique Élisabeth Parmentier interroge, à partir de la théologie féministe, la désignation de Dieu comme « Père ». Tout en rejoignant la critique féministe sur ce plan dénominatif, Parmentier déplace le débat sur le plan invocatif : dans l’acte de prière, la question du nom donné à Dieu devient secondaire, l’essentiel étant que la prière constitue les croyant·es en disciples de Jésus-Christ, qui se reconnaissent comme sœurs et frères.

François Dermange, éthicien, propose une seconde contribution de théologie systématique avec « Le pardon humain conditionne-t-il le pardon divin ? ». Il y examine la lecture de la demande de pardon du Notre Père qu’en propose le réformateur Calvin.

François Dupuigrenet-Desroussilles, historien, analyse l’usage du Notre Père dans les propagandes nationalistes française et allemande de la Première Guerre mondiale avec « ‹ Que votre victoire arrive ! › Le Notre Père dans les cartes postales patriotiques de la Première Guerre mondiale ». Il met ainsi en lumière une réception contextuelle peu connue, aussi déroutant qu’elle puisse paraître aujourd’hui.

Enfin, Anne-Catherine Baudoin conclut l’ouvrage avec « Transmettre, traduire, transposer le Notre Père ». À travers divers exemples historiques, elle met en évidence la pluralité des manières d’interagir avec le Notre Père ainsi que les intentions et les méthodes qui les sous-tendent. La prière s’y révèle dans toute sa complexité : texte scripturaire, pratique enracinée dans des contextes ecclésiaux variés et référence culturelle durable.

Appréciation

Avant leur publication, ces contributions ont été présentées dans le cadre d’un cours public organisé en 2020 par la Faculté autonome de théologie protestante de l’Université de Genève.

Chaque article met l’accent sur un aspect particulier du Notre Père, offrant un panorama riche et diversifié, mais constituant un ensemble relativement hétérogène, dont le fil conducteur demeure parfois discret.

Rassembler l’hétérogène

L’introduction cherche à remédier à cette dispersion en se fixant deux objectifs : proposer une présentation des différentes disciplines théologiques mobilisées et témoigner de la manière dont elles interrogent la prière et en analysent les spécificités (p. 10).

Ces objectifs peuvent être considérés comme globalement atteints, malgré les limites inhérentes au genre de l’ouvrage collectif.

Quelques absences regrettables

On peut toutefois regretter l’absence d’une contribution explicitement vétérotestamentaire.

De même, l’absence d’une réflexion œcuménique est d’autant plus regrettable que le Notre Père demeure l’un des rares textes et pratiques réellement partagés par l’ensemble des confessions chrétiennes.

Que « faire » ?

Enfin, le lectorat peut rester partiellement démuni face à la question qui donne son titre à l’ouvrage : que « faire » du Notre Père ? Les contributions ne se positionnent pas sur cette question, elles montrent, parfois, ce qui en a été fait, mais l’implication normative du titre reste en suspens. Ce que le lectorat peut ou doit faire de cette « embarrassante prière » n’est que rarement abordé.

Le titre, en ce sens, semble moins constituer un programme qu’une invitation qui demande un travail d’interprétation de la part du lectorat – intéressant, mais exigeant.

Lectorat

Selon le degré de familiarité du lectorat avec le christianisme – en particulier avec le protestantisme réformé – l’ouvrage pourra paraître plus ou moins exigeant.

Il requiert une solide culture générale ainsi qu’une certaine agilité conceptuelle et risque, de ce fait, de sembler trop dense et ne pas donner suffisamment d’appuis pour un public novice.

Un lectorat composé de théologiennes et de théologiens le jugera sans doute « intéressant, mais sans plus ». Il y trouvera certes quelques éléments nouveaux et des pistes stimulantes venant enrichir sa compréhension du Notre Père, mais guère de quoi transformer en profondeur sa manière de l’appréhender. Les contributions ne remettent en effet pas en cause le consensus théologique établi.

Le public visé semble dès lors relativement circonscrit : des personnes théologiquement intéressées, disposant déjà de connaissances de base et désireuses d’approfondir leur compréhension du Notre Père.

*

Anne-Catherine Baudoin (éd.), Que faire du Notre Père?, Genève, Labor et Fides 2024.

Lara A. Kneubühler est docteure en théologie systématique de l’Université de Berne. Ses champs de spécialisation sont la dogmatique ainsi que la théologie queer/féministe.

 

 

 

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