Propositions théologiques et philosophiques
En 1925, à Stockholm, dans le sillage encore brûlant de la Première Guerre mondiale, des représentants des Églises de différents pays se sont retrouvés autour d’une conviction forte : la guerre ne saurait jamais être un bien. Les Églises avaient alors une responsabilité particulière : reconnaître leur part dans l’alimentation des haines nationales et s’engager à devenir des artisans de paix.
Cent ans plus tard, le 12 septembre 2025, la journée « Résister à la guerre », organisée au Centre John Knox, a rappelé combien cet héritage reste d’actualité. Les interventions ont souligné deux points essentiels : l’importance d’une unité concrète, qui se construit dans l’engagement pratique, et le devoir pour l’Église d’inscrire son action dans une mission pour le monde, en faveur de la réconciliation et de la paix.
Héritages de Stockholm (1925)
À Stockholm, les Églises ont osé un regard autocritique, reconnaissant leur rôle dans l’entretien des conflits. Mais ce geste de lucidité s’est inscrit dans une dynamique d’espérance : prendre part à la construction de ponts entre nations ennemies, assumer une responsabilité partagée dans la recherche d’une paix durable. Comme l’a rappelé Sarah Gehlin (University College Stockholm), ce double mouvement – critique et espérant – reste aujourd’hui une ressource pour affronter les guerres contemporaines.
La journée a ainsi ouvert un espace de réflexion sur les ressources dont nous disposons pour résister aux « inflammations » de la scène internationale actuelle – un état de tension permanente, qui nourrit la guerre jusque dans nos têtes.
La « réserve » face à la guerre permanente | Laure Borgomano
Laure Borgomano (Dr. en philosophie, sémiologie et théologie, ancienne conseillère à la représentation de la France à l’OTAN) propose de porter attention aux différentes « réserves » dans lesquelles puiser lors de situations de crise et notamment face à la guerre contemporaine. Sa réflexion s’appuie sur une enquête publiée dans son livre La réserve. Pudeur, ressources et résistance en temps de crise (Labor et Fides, 2025).
Elle part du constat que nous vivons dans une situation de « guerre permanente » ou de « paix bellicisée », où tout peut devenir arme et où la frontière entre paix et conflit s’efface progressivement.
Dans ce contexte, elle propose de redécouvrir la notion de « réserve » : un espace intime où se préservent des ressources à mobiliser dans les moments de crise. Cette réserve s’exprime notamment dans la pudeur – qui protège l’intimité menacée – mais aussi dans la création de médiations symboliques et politiques qui rétablissent la distance érodée par un pouvoir invasif.
La réserve n’est pas seulement un repli protecteur : elle est aussi un point de départ pour réengager le droit. Elle s’exprime dans la liberté et l’espérance. Elle offre des ressources de résistance là où la guerre cherche à détruire toute médiation. Borgomano y voit une manière de préserver ce qu’il y a d’humain dans l’humain – une forme de résistance qui correspond au « choix du petit » (Miguel Abensour).
L’alliance comme ressource pour penser la paix | Marco Hofheinz
Marco Hofheinz (professeur d’éthique, Institut théologique de Hanovre) a proposé une lecture de la notion d’alliance comme ressource théologique et politique.
En dialogue avec Johannes Althusius (1557–1638) et Emmanuel Kant (1724–1804), il a montré que deux logiques se croisent :
- celle de Kant, qui pense la paix par une fédération d’États libres, fondée sur le droit universel ; (top-down)
- celle d’Althusius, qui insiste sur les dynamiques sociales locales, sur la subsidiarité et les réciprocités concrètes. (bottom-up)
L’alliance, dans une perspective théologique, ne se réduit pas au contrat social : elle suppose un tiers transcendant, Dieu, qui ouvre un espace de réconciliation au-delà des logiques de force. En effet, dans la tradition biblique, l’alliance propose un cadre relationnel qui dépasse le simple contrat social : elle lie droit, justice et paix dans une dynamique communautaire.
Certes, ce motif n’apporte pas de solution immédiate aux conflits actuels (comme la guerre en Ukraine), mais il propose une voie de sortie graduelle de la guerre, par des processus fédéralistes et la reconnaissance mutuelle. Il rappelle que la paix durable ne peut s’ancrer que dans une combinaison de droit, de justice et d’une culture éthique partagée.
La perspective de l’alliance devient ainsi une alternative au juridisme abstrait de l’universalisme kantien, mais aussi à une pure logique de domination par la force, rappelant que la paix durable ne peut se fonder que sur la reconnaissance mutuelle et la réconciliation, portée à la fois par des institutions communes (p. ex. l’intégration progressive des acteurs dans une alliance et la protection des réfugiés), par une culture éthique de l’engagement et qui est attentive à la distance critique signalée par le moment théologique.
Résister transgression
Lors de la table ronde conclusive de la journée, Sévane Garibian, professeure ordinaire à la faculté de droit de l’université de Genève) a mis en évidence que la résistance contre la guerre implique de résister aux différents abus qui marquent la situation contemporaine en matière de conflit. À l’image du négationnisme qui détourne la mémoire pour inverser la relation victime-agresseur, le droit positif n’est jamais sauf d’être détourné de sa finalité initiale. L’abus peut transformer le bouclier en épée.
Face à ces abus, il s’agit de retourner aux intuitions que signalent une forme de droit naturel – un droit idéal, universel, qui s’exprime dans la référence à une conscience morale universelle – mais également certaines religions. Dans l’histoire contemporaine, cette intuition s’est matérialisée dans le ius cogens (un devoir impératif) posé dans le Traité de Vienne (1969), à la base de la législation qui permet un traitement juridique des crimes contre l’humanité.
Restaurer la distance
Identifier les ressources possibles pour résister à la guerre. Reformuler le cadre dans lequel nous pensons l’engagement pour la paix en situation de conflit. Résister à l’abus. Voici les gestes proposés durant cette journée d’étude – des perspectives complémentaires au regard des défis contemporains.
On peut dégager un fil rouge de cette journée : le conflit et son exacerbation dans la guerre déclarée détruisent l’espace entre les personnes. C’est au fil de transgressions multiples – à l’exemple des drones russes ayant violé l’espace aérien de la Pologne (9-10 septembre 2025) – que la guerre s’impose de plus en plus par rapport à la relation de paix.
Résister à la guerre c’est alors restaurer une distance. Une distance qui in fine ne fige pas un isolement – bien qu’il puisse s’avérer un moment nécessaire – mais soutient le déploiement d’une liberté qui semble résister envers et contre tout aux différentes formes de présence anéantissant.
Le regard théologique sera tenté d’y voir un indice de la présence de Dieu – et donc de l’appel que suscite son amour au sein de la guerre. La vérité de cette intuition se mesurera à la réserve qu’elle-même est prête à nourrir et à préserver.
Elio Jaillet
Pour d’autres articles sur le sujet, voir
- Les Eglises face au guerre (Elio Jaillet)
- L’engagement des Eglises pour la paix (Stefan Kube)
- La paix en situation d’urgence (Frank Mathwig)
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