Sola traditio

« Il faut sans cesse revenir à la question du témoignage » (Karl Barth, Esquisse d’une dogmatique). Le ton est donné en exergue de l’introduction : sola traditio. Pour l’auteur, cette catégorie du témoignage est d’autant plus centrale que la théologie actuelle, à quelques exceptions près, tend à la passer sous silence, tout au moins à la marginaliser. Parmi les exceptions, l’auteur signale les travaux de Stanley Hauerwas, Pierangelo Sequeri, John G. Flett et Anne M. Carpenter. Il y donc urgence à repositionner le témoignage au centre de l’intérêt de la théologie, dans la mesure où celui-ci est, et reste, son partenaire de dialogue. La théologie ne saurait échapper à travailler en dehors du carrefour théologique suivant : la connaissance de l’être de Dieu ne se fait que par sa propre initiative dans sa révélation en Jésus-Christ – Dieu parle – mais ce n’est qu’à travers le témoignage qu’il est possible d’écouter sa Parole. La réponse à ce nœud théologique oblige à la construction d’une théologie du témoignage qui sache articuler, sans les confondre, témoignage et révélation. La révélation n’est pas le témoignage, même si elle ne saurait s’en passer.

L’auteur

Docteur en théologie et en philosophie, maître de conférence à l’Université catholique de Lille, Pedro Valinho Gomes s’intéresse particulièrement aux thématiques du témoignage, de l’interprétation et de l’espérance. Il est l’auteur de deux ouvrages remarqués dans le monde lusophone : A esperança do perdao et O espanto de Deus.

Présentation

Le témoignage n’est pas la révélation, même s’il en est indissociable, mais … sola traditio. Pour démêler le nœud, Barth est convoqué comme interlocuteur principal, offrant quatre axes directeurs pour une théologie du témoignage.

  1. Inversion épistémologique : la seule possibilité de connaître l’être de Dieu est que Dieu se fasse connaître.
  2. Articulation entre révélation, Écriture et proclamation ecclésiale sans confusion ni séparation. Le témoignage y étant assumé dans sa dimension théo-logique.
  3. Identification d’une différence de nature entre le texte biblique et l’existence chrétienne. Le texte n’étant lui-même que témoignage de la révélation.
  4. Intersection de la christologie et de l’éthique. La vocation du disciple de Jésus-Christ et de la communauté ecclésiale étant marqués de manière indélébile par l’appel au témoignage.

Le témoignage est la catégorie adéquate pour décrire la réponse théologique à la révélation. Cette catégorie est polyphonique tant sur le plan du canon que de l’existence chrétienne. Elle trouve sa place dans le flux d’une tradition qui est une dynamique vivante. Rien n’est théologique qui ne soit testimonial. Si Barth est convoqué par l’auteur, c’est davantage comme interlocuteur privilégié de sa recherche que comme objet de son ouvrage. Ouvrage qui se présente comme une succession d’études successives, procédant par questionnements du début à la fin, se proposant finalement comme une (ré)ouverture d’un débat jugé nécessaire, en premier lieu dans le milieu de la théologie. Le plan général du Sola traditio de Gomes se donne donc en trois chapitres constitués de deux volets chacun suivis d’une synthèse, avec un interlude biblique – reprise du théologien bâlois.

Visite guidée au fil de l’enquête du théologien.

1 Pour croire en Dieu, il faut croire aux hommes et aux femmes qui en témoignent. Ricoeur, auteur récent parmi les plus conscients que la catégorie du témoignage croise texte et action, se concentre sur une herméneutique de la réception, hélas sans aller au bout de son intuition en ce qui concerne le témoignage chrétien. Le témoignage s’offre malgré le témoin.

2 La Parole de Dieu dont témoigne l’Écriture oblige sans cesse à de nouveaux témoignages, car le texte n’est pas encore tout. Dieu ne peut être réduit à un fait de connaissance ou à la formulation des articles de foi. La foi testimoniale est toujours relation au Christ. La proposition de Karl Rahner d’un christianisme anonyme exige d’être complétée par la position de Hans Urs von Balthasar, ou de Dietrich Bonhoeffer, exigeant un engagement. La pratique et la théologie chrétiennes, loin d’être auto-référentielles, prennent la forme du témoignage venu rendre témoignage. Être témoin de ce Dieu ne signifie pas la fin de l’argumentation théologique, mais son début. L’enjeu en est l’imitatio Christi, dans une conversion de la vie à la lumière de la Parole. Le témoignage s’inscrit dans une circularité entre parole et vie, texte et pratique, incarnée par les figures complémentaires du scribe et du martyr.

En résumé, le témoignage est localisé à deux croisements : comme médiation historique de l’immédiateté de la révélation et comme expressivité critique et polyphonique de la Parole. Question : le rôle de la dogmatique n’est-il pas de servir d’articulation entre l’herméneutique biblique et l’herméneutique éthique ?

3 Gomes propose d’aller au-delà de Barth sur la question de l’identité du témoignage de la Parole. La Bible, en tant que tradition interprétative, est elle-même le fruit d’un processus rédactionnel faisant dialoguer des témoignages différents, eux-mêmes propositions théologisées en référence à d’autres. Cette inter-référentialité indique qu’un texte doit changer avec les temps s’il veut conserver son sens. La question du témoignage théologique en première personne surpasse celle du témoignage oculaire. Au fond, l’effort herméneutique que nous fournissons aujourd’hui dans notre lecture théologique est le même que celui des auteurs bibliques attelés à la rédaction de leur texte. Point de fossé épistémologique donc. C’est Kierkegaard qui affirmait que dans l’ « autopsie de la foi » nous sommes tous contemporains du Christ. Les nouveaux témoignages sont théologiquement contemporains de l’autorité apostolique donnant naissance à la tradition. Ainsi se trouve brouillée la distinction entre Ecriture et tradition ecclésiale. Tel le jaune dans l’œuf, la Bible est un moment de la tradition, faisant du sola scriptura un moment du témoignage.

4 Le témoin de la révélation n’est pas un historien, mais il se réfère à un événement dont l’historicité est toujours contemporaine. Jésus-Christ en était et en reste l’acteur à chaque moment d’une histoire comprise comme histoire d’une rencontre. Cette rencontre se situe dans un temps intermédiaire teinté paradoxalement de parousie. L’Esprit est cette dynamis qui est force de la résurrection du Christ agissant dans le temps situé « entre les temps ». Il n’ajoute rien à l’événement de la réconciliation mais l’actualise. Il est auto-communication historique de Jésus-Christ dans ce temps de son retour caché. Le devenir de la révélation à travers le témoignage est toujours événementiel, entre mémoire et promesse.

En résumé, la dialectique est maintenue entre d’une part, Dieu – seul sujet de sa révélation – et le témoignage – seule voie d’accès à cette révélation. Le témoignage se situe au seuil de la révélation, s’offrant non comme parole définitive sur Dieu, et encore moins de Dieu, mais comme la transmission d’un travail d’interprétation de ce que l’on croit être la Parole de Dieu. La distinction traditionnelle entre Écriture et tradition s’en trouve brouillée, puisque le texte biblique est lui-même inclus dans la catégorie du témoignage. Par ailleurs, la concentration christologique barthienne sur les axes de la révélation, du témoignage et de l’interprétation ne dispense pas, mais au contraire interpelle et suscite le témoignage de ceux qui accueillent la révélation. Question : comment échapper au cercle herméneutique vicieux d’une tradition qui se dicte à elle-même ses présupposés ?

5 Gomes, à la suite de Barth, revisite, dans un interlude qualifié de « Typologie biblique du témoignage », les trois figures bibliques de Job, de Jean-Baptiste et de Judas, dont les témoignages, pétris d’ignorance active, reflètent le caractère fragile et contingent, empêchant toute identification hâtive entre témoignage et révélation.

6 S’appuyant sur les travaux de Maurice Blondel, Gomes développe un concept de tradition dynamique : « la tradition ne s’épuise pas dans un dépôt mémoriel dogmatique, mais se traduit plutôt par une dynamique vivante de pratique et réflexion nourrie par la mémoire et l’actualité d’un événement de révélation à portée salvifique. » Cette dynamique de la tradition se situe à l’intersection du testimonial cherchant une cohérence théologique et du théologique en discernement de fidélité testimoniale. Qui plus est, les apories qui surgissent tant pour le témoignage que pour la théologie sont en miroir l’une de l’autre : le témoignage comme représentation de ce qui ne peut être représenté et la théologie comme énoncé critique fondé sur un critère immaitrisable.

7 En conclusion de la thèse de cette étude, selon laquelle rien n’est théologique qui ne soit testimonial, témoin comme théologien sont considérés comme les partenaires d’une même recherche de fidélité à la révélation et d’intelligibilité théologique, sous le critère de l’événement de Jésus-Christ, attesté, mais non contrôlable. « Ni le témoin ni le théologien, ni le martyr ni le scribe ne peuvent prétendre dominer la vérité de la révélation, mais au contraire attendent que leur tâche soit dominée par la vérité de la révélation. » N’ayant pu épuiser toutes les répercussions du témoignage, l’auteur conclut par trois notes ouvrant de nouvelles pistes.

Sur les traumas de la tradition. Tissée de fidélité et d’infidélité, la tradition peut être appréhendée dans une angoisse paralysante. Cependant, le témoignage biblique offre de remarquables exemples de cette critique interne à la tradition. Nommées plutôt qu’effacées, les traces de l’infidélité le sont pour que puisse demeurer l’espérance. Le regard sur le passé n’est pas absolutisé, mais offre une occasion de repérer les crises de croissance d’une tradition travaillée par la dynamique de l’Esprit. Faire mémoire à la lumière d’une promesse, regarder le passé dans l’espérance et le devenir de Dieu. La tradition n’a aucune nouveauté à présenter, le Christ étant toute la nouveauté. Il lui revient cependant de découvrir de nouvelles manières de le dire, même si ce ne sera jamais pleinement et fidèlement.

Sur l’enfer de l’interprétation. La théologie du témoignage se présente comme l’herméneutique d’une chaîne d’interprétations souvent en conflit, et se situe au confluent entre deux risques : la tentation de l’interprétation définitive, du dernier mot ou de la vérité objectivée, d’une part, et la relativisation des interprétations et l’absolutisation des contextualisations, d’autre part. Pour que le témoignage puisse laisser parler la révélation dans toute son actualité, il ne peut que vivre dans le conflit des interprétations, excluant ainsi le sceau de la seule véritable interprétation. Le second écueil est celui d’une obsession du contexte telle que l’interprétation théologique en vienne à perdre sa portée théologique. Une herméneutique théologique du témoignage est donc bien l’interprétation d’une interprétation, consciente que l’effort théologique est toujours communautaire et espérant, dans l’espace d’un dialogue interprétatif. 

Sur la crise du témoignage. Comment défendre la nécessité du témoignage en un contexte de post-vérité et de fake news, sinon à l’enseigne de ce qu’ont fait les premiers témoins d’une contre-culture capable d’une prophétie inattendue, n’ayant selon les critères humains ni autorité, ni expertise en rhétorique ni statut institutionnel ? Toujours dyslexique pour dire la Parole, le témoin doit pouvoir habiter la crise du témoignage avec l’assurance d’une force qui ne lui appartient pas et l’humilité qui en découle. Dans le dépouillement, la vulnérabilité, au cœur de la crise, « nous devons revenir sans cesse à la question du témoignage ».

Evaluation et lectorat

Fruit d’une thèse de doctorat remarquée – et vraiment remarquable aux dires de l’un des membres du jury côtoyé au Groupe des Dombes – le Sola traditio de Pedro Valhino Gomes offre une belle contribution à la théologie fondamentale. L’ouvrage aborde avec beaucoup de finesse, de larges connaissances et grande méthode un champ de questions pertinent tant pour la théologie systématique que pour la missiologie, permettant de transcender le caractère confessionnel de l’une comme de l’autre. L’ouvrage témoigne de manière magistrale de l’intérêt de la génération actuelle de théologiens catholiques-romains francophones ou latins pour Karl Barth, sortant ainsi le théologien bâlois d’un certain purgatoire auquel l’ont confiné certains milieux réformés, notamment en Suisse Romande.

S’il fallait encore défendre le caractère œcuménique, non-confessionnel, ou supra-confessionnel d’une théologie qui se veut chrétienne, ce livre en serait une preuve supplémentaire. Qui plus est sur un registre fort intéressant – celui du témoignage – dans le contexte actuellement très tendu, sur fond de malentendus, en Romandie autour de la question de savoir si la théologie, notamment universitaire et réformée, doit être, ou non « confessante ». Le travail de ce théologien catholique offre une belle occasion d’aborder, mais par un autre biais, la question de la place de la pertinence ou non d’une confession de foi dans le monde de la formation théologique. A le lire, les tenants d’une normativité dogmatique comme ceux d’un relativisme de principe, se trouvent convoqués sur le terrain d’une théologie assumant pleinement, sérieusement et humblement sa dimension testimoniale.

Comme le suggère l’intitulé du dernier sous-titre en capitales du dernier chapitre, « Théologie e(s)t témoignage ». A bon entendeur pour les théologiens de tradition protestante libérale pouvant craindre que leur discipline ne soit pas acceptable en milieu universitaire. Témoignage et théologie sont consubstantiels. Mais les tenants d’une théologie plus ou moins contrôlée par un Magistère ecclésial comme d’une adhésion à une Confession de foi se trouvent également interpellés par le Sola traditio de Gomes, qui plaide pour un jeu interprétatif toujours et véritablement ouvert. En clair, la thèse de ce livre invite le monde des théologiens, nommés également « scribes », à une interdisciplinarité à l’interne de l’organon, notamment entre sciences bibliques, théologie systématique y. c. éthique et ecclésiologie y. c. missiologie. Mais il pourrait aussi suggérer un débat entre, par exemple, les facultés protestantes, les facultés catholiques et les hautes écoles de théologie. A quand un débat interconfessionnel entre professeurs, assistants et étudiants autour de ce livre ?

Le débat serait d’autant plus nécessaire entre théologiens de métier, qu’il permettrait une vérification entre ces deux types de témoins que Gomes qualifie de « scribes » et de « martyrs ». En effet, très technique, parfois ardu, le livre n’est pas abordable par des témoins lambda non-théologiens, et même d’accès décourageant pour des membres ordinaires de directions d’Eglise. Dommage, lorsque l’on sait que les Eglises « historiques » ont un urgent besoin de repenser leur mode de témoignage en un temps d’effondrement général. Mais les autres Eglises, pourtant historiques elles aussi, auront certainement le devoir d’ancrer leur mode de témoignage dans une théologie plus ouverte, telle que celle-ci.

En conclusion, ce livre mérite des passeurs, en premier lieu chez les théologiens de métier, mais dans un travail de vérification auprès des témoins non-théologiens. Tous théologiens ? Pas forcément. Mais tous témoins. Certainement. Et ce faisant témoins nolens volens d’une théologie.

Pedro Valinho Gomes, Sola traditio. Une théologie du témoignage (coll. Cogitatio Fidei) Paris, Les Éditions du Cerf, 2025 (355 pages)

Jean-Baptiste Lipp est pasteur dans le canton de Vaud, président de la Conférence des Églises Réformées Romande et a été membre du conseil synodal de l’EERV (2019-2022). Il est également membre du groupe des Dombes (depuis 2010).

 

 

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