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Théologie de l’espérance

Août 28, 2025

Dans un ouvrage clair et court (moins de deux cents pages), le théologien catholique Emmanuel Durand propose un parcours des dogmes chrétiens centraux, non pas sous l’angle de la foi et de l’adhésion à ceux-ci, mais sous celui de l’espérance et de l’ouverture des horizons bouchés.

Une théologie de l’espérance

La thématique de l’espérance a vécu son grand essor au siècle dernier, avec en particulier Jürgen Moltmann et sa Théologie de l’espérance (1964) dans l’univers protestant. Mais comme pour toute question théologique, elle nécessite une réactualisation sous le regard des problématiques contemporaines, que sont notamment la crise climatique, la mondialisation et la sécularisation. Emmanuel Durand, théologien dominicain et professeur à l’Université de Fribourg, s’attèle à une telle actualisation des dogmes chrétiens. Contrairement à une pratique théologique habituelle, ce n’est pas sous le prisme de la clarification de ceux-ci au regard de la foi qu’il le fait, mais bien sous celui de l’espérance, et cela conduit à une théologie tournée vers l’engagement et la réalité concrète.

En effet, Durand s’appuie sur la vision de l’espérance proposée par le théologien protestant allemand Ingolf U. Daferth, dans son ouvrage Hoffnung (De Gruyter, 2016) : espérer, c’est s’ouvrir à la possibilité du bien, même et surtout quand l’horizon des possibles est bouché. Néanmoins, ce n’est pas une espérance aux contours définis et clairs, elle n’est pas projection de ce que nous souhaiterions voir se réaliser. C’est bien plutôt une ouverture qui s’opère, ouverture sur de l’inconnu, sur une possibilité de bien et dont la réalisation reste entre les mains de Dieu. Ainsi, à partir de cette espérance qui voit au-delà de l’impossible, Durand parcourt les thèmes chrétiens que sont la Création, le Christ, l’Esprit, la charité, l’Eglise et l’eschatologie, en montrant comment espérer vient les déterminer d’une manière spécifique.

Espérer la possibilité du bien

C’est tout d’abord sur la question de la Création que le théologien se penche. Celle-ci, et plus particulièrement ses gémissements très présents et audibles dans cette ère de crise climatique que nous vivons, est perçue non pas seulement comme une mise en lumière du péché des humains à son égard, mais surtout comme un évangile : une annonce heureuse de la gloire de Dieu que la création elle-même espère, et un appel à la conversion, au changement d’attitude pour entrer dans cette même espérance de la gloire de Dieu. Ainsi l’espérance humaine s’inscrit dans l’espérance de toute la Création, avec ses particularités mais dans un même mouvement tourné vers Dieu.

Emmanuel Durand s’arrête ensuite sur cette particularité de l’espérance humaine, en partant de l’espérance qui caractérise le Christ lui-même. En effet, durant son ministère, Jésus avait un regard d’espérance très marqué, un regard qui voyait au-delà de la réalité, de la souffrance et du péché. Cela a permis à bon nombre des personnes qui l’ont rencontré de s’ouvrir à une réalité qu’ils ne pouvaient alors même pas imaginer (pensons aux miracles, notamment, mais aussi aux repas que Jésus a pris avec les pécheurs, voyant alors non pas le péché mais la personne aimée de Dieu). Ce regard d’espérance et de clairvoyance voit le salut et le Royaume de Dieu là où ils ne se laissent pas encore percevoir par les autres, et d’une manière mystérieuse il opère cette transformation et rend le salut effectif pour les humains. La Croix et la Résurrection du Christ fondent cette espérance et l’effectivité du salut au niveau universel. Ces deux étapes de l’espérance du Christ, celle de sa vie et celle de sa Passion, sont des appels pour les humaines à suivre ce mouvement et à le pratiquer autours d’eux, pour autrui. Le Christ est ainsi précurseur de l’espérance à laquelle les chrétiennes et les chrétiens sont appelé.es.

Dans cette même dynamique, l’Esprit est considéré, dans la continuité du Christ, comme celui qui ouvre les frontières des possibles, ouverture manifestée par les différentes Pentecôtes racontées à la fin de l’Evangile selon Jean (Jn 19,30) et dans le livre des Actes, et qui attestent de l’universalité du salut de Dieu.

Des actes tangibles d’espérance

Le développement des deux chapitres suivants, sur la charité et l’Eglise, permet à Durand de montrer à quel point les humains ont besoin non seulement d’espérance, mais aussi et surtout d’actes tangibles d’espérance, pour eux-mêmes et pour les autres. Ainsi, la charité est l’expression tangible de l’espérance, qui crée des possibilités du bien :  toujours à la suite du Christ, les humains sont appelés à pratiquer la charité qui espère et qui ouvre ainsi l’avenir dans lequel Dieu peut faire don du bien.

Cette espérance charitable se pratique dans l’Eglise, espace privilégié de la vie avec Dieu et avec les chrétiennes et chrétiens. Cette Eglise n’est pas, ici et maintenant, parfaite (sans l’approfondir – ce n’est pas le sujet du livre – mais sans la nier ou la minimiser non plus, Durand évoque la réalité des abus dans l’Eglise). Mais à l’image des sept Eglises de l’Apocalypse qui vivent la souffrance et les difficultés humaines et qui sont englobées dans l’Eglise une, Epouse de l’Agneau, qui appelle son sauveur (Ap 22,17), elle est l’Eglise une, sainte et universelle. Il la définit ainsi : « En fin de compte, l’Eglise de la terre est la communauté d’espérance des pécheurs en train d’être sauvés par Dieu. » (156)

Dans ce chapitre, le théologien dominicain apporte également une réflexion intéressante autour de la nécessité humaine d’avoir des signes tangibles de la réalité du salut, et donc de l’utilisation des médiations telles les sacrements (signes visibles des réalités invisibles) et les récits, qui font passer du particulier à l’universel. C’est entre autres par l’exemple des moines de Tibhirine qu’il illustre cette dimension.

La dernière partie du livre de Durand traite de l’espérance eschatologique, espérance de la fin des temps et du retour du Christ. Le théologien apporte des éclairages sur les contenus concrets de cette espérance, notamment sur la résurrection de la chaire, promise par le Christ, comme la restauration de la partie la plus vulnérable des humains, que Dieu prend aussi en compte dans son amour. Néanmoins, c’est sur sa dimension parénétique qu’il s’arrête le plus : l’espérance eschatologique est un appel pour aujourd’hui à changer de comportement, en vue de la vie en Dieu qui attend les chrétiennes et les chrétiens.

Appréciation personnelle

Si certains aspects du parcours théologique d’Emmanuel Durand montrent bien son appartenance à la foi catholique (notamment sur Marie et l’Eglise, ainsi que ses références nombreuses à Saint Thomas d’Aquin), l’ensemble de son parcours a tout à fait convaincu la théologienne protestante que je suis. Il s’appuie sur de nombreuses références théologiques contemporaines, notamment Ingolf Dalferth et John Caputo, qui permettent d’avancer ensemble dans sa réactualisation des dogmes chrétiens, sous le prisme de l’espérance. De nombreux apports sont véritablement aux prises avec les enjeux contemporains, comme l’écologie et la place des femmes, perçues comme celles qui contribuent à ce que de nombreux hommes s’ouvrent aux possibles qui semblaient impossibles, dans l’Evangile et par conséquent aussi dans la communauté chrétienne.

Ainsi sa réflexion est centrée sur la dimension pratique de l’espérance chrétienne, et la manière dont le salut donné par Dieu est rendu effectif dans la vie des femmes et des hommes. Elle appelle à un engagement concret dans le quotidien, qui, sans être une projection des biens espérés, est déterminée par le regard d’espérance qui s’ouvre aux possibilités du bien. Le rôle du Christ comme précurseur du regard d’espérance, et de l’Esprit à sa suite, ainsi que la nécessité des actes tangibles d’espérance, actes qui rendent effectifs la réalité du salut donné par Dieu, sont des aspects très pertinents, qui rendent sa réflexion non seulement d’actualité mais aussi utilisable à mon sens dans le quotidien des chrétiennes et des chrétiens. Dans les dernières pages de son livre, il a ces mots qui donnent un bon aperçu de l’ensemble de son parcours et de ce qu’il s’est proposé de défendre (et qu’il a réussi à faire selon moi) : « La clef de cette perception [du Règne de Dieu qui advient] est inscrite dans le regard d’espérance de Jésus en mission. Comme être humain et comme chrétien, nous avons le choix entre rester apeurés ou sceptiques devant ce monde qui craque ou poser un regard d’espérance sur ce qui advient tandis que les puissances du monde sont ébranlées. » (189)

Emmanuel Durand, Théologie de l’espérance, Cerf, 2024

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1 Commentaire

  1. Alberto Bondolfi

    Merci pour cette recension des deux ouvrages actuelles sur l’esperance des chretiens et chretiennes toutes traditions confessionelles confondues.

    Réponse

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