Au-delà des pratiques : les mécanismes religieux et sociaux qui les rendent possibles
Les thérapies de conversion semblent appartenir à une autre époque. Pourtant, dans les espaces d’écoute et d’accompagnement, les récits continuent d’affluer. Après avoir moi-même été confronté à ces pratiques et accompagné pendant plus de dix ans des personnes concernées, je suis convaincu d’une chose : pour comprendre pourquoi elles persistent, il faut regarder au-delà des thérapies elles-mêmes et s’interroger sur les mécanismes religieux et sociaux qui les rendent possibles.
Une histoire personnelle qui ne m’appartient plus tout à fait
Je devais avoir seize ans lorsque j’ai commencé à parler de mon homosexualité à des responsables religieux. Comme beaucoup de jeunes issus de milieux chrétiens conservateurs, j’ai rapidement reçu des explications sur l’origine supposée de cette attirance. Elle était tour à tour attribuée aux abus sexuels que j’avais subis, à certains dysfonctionnements familiaux, voire à des causes spirituelles nécessitant délivrance ou guérison.
Une conclusion s’imposait alors : si l’homosexualité avait une cause, elle devait aussi avoir un remède.
Pendant plusieurs années, j’ai entrepris différentes démarches destinées à changer mon orientation affective et sexuelle : prières, accompagnements spirituels, lectures spécialisées, rencontres avec des personnes présentées comme ayant été « guéries », mais aussi diverses approches pseudo-thérapeutiques fondées sur l’idée que l’homosexualité résultait de blessures qu’il convenait d’identifier puis de guérir. Ce parcours m’a finalement conduit à suivre aux États-Unis une thérapie de conversion mêlant délivrance, exorcismes et accompagnement intensif.
À l’époque, je ne vivais pas ces démarches comme une contrainte. J’étais volontaire. Je voulais changer. Je souhaitais rester fidèle à la foi qui m’habitait, à ma communauté et à l’image de la vie que l’on me présentait comme juste. Lorsque ces démarches ont échoué, je n’ai pas remis en question les méthodes employées. J’ai remis en question ma propre capacité à changer. Comme beaucoup d’autres personnes confrontées à ces pratiques, j’ai pensé que si la guérison n’était pas venue, c’était parce que ma foi était insuffisante ou que je n’avais pas fait les efforts nécessaires.
Avec le recul, je considère aujourd’hui que la violence la plus profonde des thérapies de conversion ne réside pas uniquement dans les pratiques elles-mêmes.
Elle réside dans l’idée qu’elles transmettent : celle qu’une partie essentielle de la personne devrait disparaître pour que celle-ci puisse être pleinement acceptée.
Pendant longtemps, j’ai cru que cette expérience était exceptionnelle. Puis j’ai commencé à en parler publiquement.
Dès la création de l’Antenne LGBTI Genève en janvier 2016 et mes premières interventions médiatiques sur ces questions, j’ai reçu un nombre croissant de demandes de personnes confrontées aux mêmes conflits entre foi, orientation affective et sexuelle, identité de genre et appartenance communautaire. Avec le développement de l’Antenne LGBTI Genève et sa visibilité grandissante, ces demandes n’ont cessé d’augmenter. Les parcours étaient différents, mais les mécanismes se ressemblaient souvent. C’est à travers ces rencontres que j’ai compris que mon histoire n’avait rien d’exceptionnel et que les thérapies de conversion ne pouvaient être réduites à quelques pratiques isolées. Elles s’inscrivent dans des systèmes religieux et sociaux plus larges dont les effets continuent à marquer profondément de nombreuses vies.
Entre avancées et résistances
Avant d’aller plus loin, une précision terminologique s’impose. Le terme « thérapies de conversion » est aujourd’hui largement utilisé dans le débat public, mais il est en réalité imparfait. D’une part parce que nombre de ces démarches n’ont rien d’une thérapie au sens médical ou psychothérapeutique du terme. D’autre part parce qu’elles ne visent pas toujours explicitement à « convertir » une personne. Les textes législatifs et les prises de position récentes parlent plus justement de pratiques ou de mesures visant à modifier ou réprimer l’orientation affective et sexuelle ou l’identité de genre d’une personne. J’utiliserai néanmoins dans cet article l’expression « thérapies de conversion », car elle demeure la plus connue du grand public et s’est imposée dans le débat public.
Ces dernières années, la question des thérapies de conversion est progressivement sortie de l’ombre. Les principales organisations médicales et scientifiques considèrent aujourd’hui ces pratiques comme inefficaces et potentiellement dangereuses. Plusieurs pays européens ont déjà adopté des législations spécifiques et l’Union européenne a appelé les États membres à agir pour mieux protéger les personnes concernées. Les Nations Unies ont également dénoncé les effets préjudiciables de ces pratiques et appelé les États à prendre des mesures pour protéger les personnes concernées.
En Suisse, le débat progresse lui aussi, mais lentement.
Au niveau fédéral, le Conseil national a accepté en 2022 la motion 22.3889 demandant l’interdiction et la sanction des mesures de conversion visant les personnes LGBTIQ+. Son traitement au Conseil des États reste suspendu à la publication du rapport du Conseil fédéral répondant au postulat 21.4474.
Dans plusieurs cantons, des initiatives législatives ont vu le jour, avec des avancées variables selon les contextes politiques. À ce jour, Neuchâtel, Vaud et le Valais ont déjà adopté une interdiction des thérapies de conversion. D’autres cantons poursuivent leurs travaux, tandis que certains ont préféré attendre les conclusions du rapport fédéral ou ont refusé d’entrer en matière.
À Genève, le premier projet de loi visant à interdire les thérapies de conversion remonte à plusieurs années déjà. Après différents blocages parlementaires, le Conseil d’État a récemment proposé d’intégrer l’interdiction des pratiques de conversion dans la loi sur l’égalité et la lutte contre les discriminations liées au sexe et au genre (LED-Genre). D’autres cantons, comme Zurich ou Schaffhouse, ont engagé des démarches législatives et pourraient prochainement rejoindre les cantons déjà dotés d’un cadre légal.
Dans ce contexte, la récente prise de position du Conseil de l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS) en faveur d’une interdiction nationale constitue une étape importante. Elle rejoint celle de la Conférence des évêques suisses et marque une évolution significative du regard porté par les Églises sur ces pratiques. Ces prises de position, comme les travaux parlementaires en cours, sont nécessaires. Mais leur mise en œuvre s’inscrit souvent dans des processus institutionnels dont la lenteur et la complexité contrastent avec l’urgence vécue sur le terrain.
Or, pendant que les institutions débattent, les personnes concernées continuent à vivre avec les conséquences de ces pratiques.
Des adolescents sont encore confrontés à des injonctions de changement. Des adultes continuent à vivre dans la peur, la culpabilité ou la double vie. Des familles se déchirent. Des personnes quittent leur communauté religieuse ou envisagent parfois de mettre fin à leurs jours.
C’est sans doute ce qui me frappe le plus aujourd’hui : malgré les progrès accomplis, le sujet reste profondément actuel. Non pas parce que les thérapies de conversion se présentent exactement sous les mêmes formes qu’autrefois, mais parce que les mécanismes qui les rendent possibles continuent largement d’exister.
Des pratiques de conversion aux injonctions plus discrètes et plus insidieuses
Lorsqu’on évoque les thérapies de conversion, l’imaginaire collectif se tourne souvent vers les formes les plus spectaculaires : exorcismes, camps de guérison ou pseudo-thérapies visant à modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre. Certaines de ces pratiques existent encore en Suisse. J’ai ainsi accompagné des personnes ayant vécu des séances de délivrance, des temps de prière organisés dans le but de « restaurer leur identité brisée » ou d’autres démarches spirituelles visant à modifier ou à réprimer leur orientation affective et sexuelle ou leur identité de genre.
Les structures qui assumaient autrefois publiquement leur objectif de « guérison » semblent avoir disparu de l’espace public, mais plusieurs témoignages laissent penser que certaines activités se poursuivent désormais de manière plus discrète. Pourtant, se concentrer uniquement sur ces formes visibles risque de nous faire manquer l’essentiel.
Le problème n’est pas seulement celui des pratiques les plus spectaculaires. Il réside dans les mécanismes qui les sous-tendent.
Depuis quelques années, le discours a évolué dans une partie des milieux religieux conservateurs. Là où l’on parlait autrefois ouvertement de guérison de l’homosexualité ou de restauration de l’identité, certaines communautés affirment désormais accueillir les personnes homosexuelles ou transgenres. À première vue, cette évolution pourrait être perçue comme un progrès. Mais lorsque l’on regarde de plus près, les conditions imposées n’ont souvent pas fondamentalement changé.
Il n’est plus forcément demandé à la personne de devenir hétérosexuelle. En revanche, il lui est souvent demandé de renoncer à toute vie affective ou sexuelle. Certaines communautés présentent alors le célibat et l’abstinence comme la seule voie compatible avec la foi. D’autres proposent des formes d’accompagnement censées aider la personne à canaliser ses désirs ou à vivre des relations d’amitié particulièrement investies émotionnellement. J’ai même entendu récemment la proposition de séances d’embrassades prolongées entre personnes du même sexe destinées à « réorienter » l’énergie affective et sexuelle.
Ces approches peuvent paraître moins brutales que les thérapies de conversion d’autrefois. Pourtant, elles reposent souvent sur le même présupposé : l’idée qu’une relation amoureuse ou sexuelle entre personnes du même sexe serait incompatible avec la volonté de Dieu. C’est pourquoi je parle volontiers de formes plus discrètes et plus insidieuses de conversion. Les mots ont changé. Les méthodes se sont adaptées. Mais cette évolution relève souvent davantage d’un changement de posture que d’un changement de fond : une partie de la personne reste considérée comme problématique et doit être réprimée, contrôlée ou transformée.
Dans mon expérience, ce ne sont d’ailleurs pas tant les pratiques elles-mêmes qui produisent les blessures les plus profondes que le système de croyances dans lequel elles s’inscrivent. Lorsque, depuis l’enfance, une personne entend que son orientation sexuelle ou son identité de genre est contraire à la volonté de Dieu, les conséquences peuvent être considérables, même en l’absence d’une thérapie de conversion formelle. C’est précisément pour cette raison que le débat actuel ne peut pas se limiter à identifier quelques pratiques extrêmes. Il doit également interroger les mécanismes religieux, communautaires et sociaux qui continuent à pousser certaines personnes à se percevoir comme incomplètes, défaillantes ou appelées à changer.
Les conséquences : une destruction identitaire profonde
Lorsque l’on parle des thérapies de conversion, le débat se concentre souvent sur les pratiques elles-mêmes. On discute de leur définition, de leur interdiction ou de leur encadrement. Pourtant, après plus de dix ans d’accompagnement, je constate que l’on ne mesure souvent pas l’ampleur des conséquences qu’elles laissent derrière elles.
La première blessure est souvent identitaire.
Depuis l’enfance parfois, certaines personnes ont appris que leur orientation affective et sexuelle ou leur identité de genre constituait un problème à résoudre. On leur a expliqué que leur identité avait été blessée par des traumatismes passés et que leurs désirs étaient éloignés de la volonté de Dieu. À force d’entendre ce discours, elles finissent souvent par l’intérioriser. La honte n’est alors plus seulement imposée de l’extérieur : elle devient une manière de se regarder soi-même.
Je connais bien ce mécanisme pour l’avoir vécu. Pendant des années, j’ai appris à me méfier d’une partie de moi-même. J’ai appris à considérer mes désirs comme suspects, mes émotions comme dangereuses et mon orientation sexuelle comme un obstacle à ma relation avec Dieu. Il m’a fallu près de vingt ans pour déconstruire progressivement cette vision de moi-même et retrouver une identité plus apaisée.
Cette honte produit souvent une culpabilité profonde. Beaucoup de personnes continuent à croire qu’elles déçoivent Dieu, même après avoir quitté la communauté ou les pratiques qui les ont blessées. Certaines restent persuadées qu’elles seront jugées pour ce qu’elles sont. D’autres vivent dans une tension permanente entre leur foi et leur identité, comme si elles devaient choisir entre les deux.
Les conséquences touchent également la vie affective et sexuelle.
J’ai accompagné des personnes de tous âges qui n’avaient jamais pu explorer sereinement leur vie sentimentale ou sexuelle. Certaines ont passé des décennies à réprimer leurs émotions ou à tenter de les contrôler. D’autres ont vécu dans une double vie permanente, partageant en public le discours attendu par leur communauté tout en essayant de répondre, dans le secret, à leurs besoins affectifs et sexuels.
Cette situation engendre souvent une grande immaturité relationnelle. Lorsqu’une personne a passé une grande partie de sa vie à considérer sa sexualité comme honteuse ou dangereuse, elle n’a pas eu la possibilité de développer progressivement les repères que la plupart des gens acquièrent naturellement au fil de leur vie. Elle peine parfois à construire des relations équilibrées, à poser des limites, à reconnaître ses besoins ou simplement à croire qu’elle mérite d’être aimée.
Je pense notamment à ce prêtre qui m’a sollicité. Il aime son ministère et son choix sacerdotal, mais il vit depuis des décennies avec la nécessité de dissimuler son homosexualité. Aujourd’hui, il ne sait pas quel choix faire. Poursuivre son ministère ou faire son coming out : la liberté pourrait avoir pour prix la perte de son emploi, de son logement et de son statut social. La souffrance ne réside pas uniquement dans les renoncements affectifs et sexuels. Elle tient aussi à l’isolement, au secret et aux années passées à vivre en reniant une part essentielle de soi-même.
Aux blessures affectives s’ajoutent souvent des ruptures familiales et communautaires.
J’ai rencontré des jeunes contraints de quitter leur foyer après leur coming out. D’autres ont perdu leur communauté religieuse, leurs amis ou parfois une partie de leur famille. Certains ont dû choisir entre leur identité et leur appartenance à un groupe qui constituait jusque-là leur principal réseau social. Pour beaucoup, cette rupture représente un véritable déracinement.
Je pense à cet adolescent séquestré par sa famille afin de l’empêcher de rencontrer d’autres hommes. Je pense aussi à ce jeune homme qui a été publiquement exposé par son pasteur devant sa communauté avant de perdre presque tous ses liens familiaux. Ces situations peuvent sembler extrêmes, mais elles illustrent une réalité que l’on retrouve sous des formes plus ou moins visibles dans de nombreux parcours.
La dimension spirituelle est elle aussi profondément affectée.
Contrairement à une idée répandue, les personnes concernées ne perdent pas nécessairement la foi. Beaucoup continuent à croire en Dieu ou à nourrir une vie spirituelle. Mais elles ne savent plus comment concilier cette foi avec ce qu’elles sont. Certaines s’éloignent des Églises sans pour autant renoncer à leur spiritualité. D’autres développent une colère profonde contre l’institution religieuse. D’autres encore vivent dans la conviction douloureuse de ne plus être dignes de l’amour de Dieu.
Cette confusion entre Dieu, la foi et les institutions religieuses constitue souvent une blessure supplémentaire. Une partie importante du travail d’accompagnement consiste alors à permettre à la personne de distinguer ce qui relève de la spiritualité et ce qui relève des violences ou des jugements qu’elle a subis.
Enfin, il serait impossible d’aborder ce sujet sans évoquer la santé mentale.
Dépression, anxiété, isolement, automutilation, addictions, idées suicidaires ou tentatives de suicide sont des réalités que je rencontre régulièrement dans les parcours de personnes confrontées à ces situations. Je pense notamment à une personne non binaire qui lutte aujourd’hui encore contre des idées suicidaires et des comportements d’automutilation, plusieurs années après avoir subi des pratiques de conversion. Ce constat explique pourquoi les thérapies de conversion ne peuvent être réduites à une simple divergence théologique ou morale. Derrière les débats d’idées se trouvent des personnes réelles, dont les trajectoires de vie ont parfois été profondément altérées. Les conséquences ne se limitent pas à quelques mois de souffrance. Elles accompagnent souvent les personnes pendant des années, parfois pendant toute une vie.
C’est aussi pour cette raison que le débat actuel ne peut pas être réduit à la seule question de l’interdiction. Avant même de se demander comment sanctionner ces pratiques, il faut mesurer l’ampleur des blessures qu’elles produisent et le temps nécessaire pour se reconstruire après les avoir subies.
L’autodétermination : une notion plus complexe qu’il n’y paraît
Parmi les arguments les plus fréquemment avancés par les milieux religieux conservateurs contre l’interdiction des thérapies de conversion figure celui de l’autodétermination. Après tout, une personne adulte ne devrait-elle pas être libre de demander l’accompagnement de son choix ? Si une personne souhaite adopter un mode de vie hétérosexuel, renoncer à une transition de genre ou réprimer ses attirances afin de vivre conformément à sa foi, pourquoi l’État devrait-il l’en empêcher ?
Cette question mérite d’être prise au sérieux. D’autant plus que la plupart des personnes que j’ai rencontrées au fil des années étaient, en apparence du moins, pleinement consentantes. Je l’étais moi-même lorsque j’ai entrepris des démarches de conversion. Personne ne m’a forcé à participer à des séances de délivrance ou à suivre une « thérapie » aux États-Unis. J’y suis allé volontairement.
Mais avec le recul, je ne suis plus certain que volontaire signifie nécessairement libre.
Lorsque l’on grandit dans un environnement où l’hétérosexualité est présentée comme la seule manière légitime de vivre l’amour, la sexualité et la famille, l’idée même d’une autre possibilité devient inenvisageable. Lorsque des responsables religieux affirment que l’homosexualité est contraire à la volonté de Dieu, que certaines relations mettent en péril le salut ou qu’une transition de genre constitue une rébellion contre l’ordre divin, les conséquences dépassent largement le simple cadre d’une opinion théologique.
Dans de nombreuses situations que j’ai rencontrées, les personnes ne craignaient pas seulement d’être désapprouvées. Elles craignaient de perdre leur famille, leur communauté, leurs amis, leur emploi ou leur avenir. Certaines avaient entendu depuis l’enfance que leur bonheur dépendait de leur capacité à changer. D’autres avaient reçu des prophéties annonçant un futur mariage hétérosexuel ou une guérison prochaine. D’autres encore vivaient dans la conviction que leur salut éternel était en jeu.
Dans un tel contexte, peut-on réellement parler d’un choix libre ?
Cette question me semble essentielle. Car le débat sur les thérapies de conversion est souvent présenté comme une opposition entre protection et liberté. Or mon expérience m’amène à penser que le véritable enjeu se situe ailleurs. Il concerne notre capacité à reconnaître les mécanismes d’influence qui façonnent la manière dont une personne se perçoit elle-même.
Je crois profondément à l’autodétermination. Je crois qu’une personne doit pouvoir explorer son identité, sa spiritualité et son orientation affective et sexuelle à son rythme, sans pression extérieure. Je crois également qu’il serait abusif de pousser quelqu’un vers un coming out qu’il ne se sent pas prêt à vivre. Dans mon propre accompagnement, je m’efforce précisément d’éviter toute forme de direction imposée.
Mais l’autodétermination suppose l’existence d’un véritable espace de liberté intérieure. Elle suppose que plusieurs chemins puissent être envisagés sans que l’un d’eux entraîne automatiquement la perte de son entourage, de sa communauté ou de sa relation à Dieu.
Or c’est précisément cet espace qui fait souvent défaut dans les situations que j’accompagne. C’est pourquoi je considère que les thérapies de conversion ne peuvent être analysées uniquement sous l’angle du consentement individuel. Elles doivent également être comprises à la lumière des rapports de pouvoir, des dynamiques communautaires, des mécanismes d’endoctrinement et des formes de dépendance spirituelle qui influencent profondément les choix des personnes concernées.
Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir si certaines personnes demandent librement à changer. La véritable question est de savoir dans quelles conditions elles ont appris à croire qu’elles devaient changer pour être acceptées.
De l’accompagnement spirituel à l’abus spirituel
Les thérapies de conversion sont souvent présentées comme des démarches d’accompagnement. C’est d’ailleurs ce qui rend parfois le sujet difficile à appréhender. Les personnes qui les pratiquent ne sont pas toujours animées de mauvaises intentions. Beaucoup sont sincèrement convaincues d’agir pour le bien de celles qu’elles accompagnent. Certaines ont elles-mêmes traversé des parcours similaires et pensent transmettre, au nom de Dieu, une solution qui les a aidées.
La question n’est donc pas d’abord celle de la sincérité des intentions, mais de la nature même de l’accompagnement proposé. À partir du moment où la réponse est connue d’avance et où la personne est orientée vers un résultat prédéfini, on quitte le champ de l’accompagnement pour entrer dans celui de l’abus spirituel.
Dans sa récente prise de position sur l’accompagnement spirituel et l’orientation sexuelle, le Conseil de l’EERS rappelle qu’accompagner une personne ne consiste pas à la conduire vers une réponse prédéterminée, mais à lui offrir un espace lui permettant de discerner, de grandir et de prendre ses propres décisions. Cette vision correspond profondément à ma pratique. Lorsque quelqu’un vient me voir, je ne considère pas que mon rôle soit de lui dire qui il est ou ce qu’il devrait devenir. Je ne cherche pas à convaincre une personne qu’elle est homosexuelle, hétérosexuelle, transgenre ou cisgenre. Je ne cherche pas davantage à lui imposer une interprétation particulière de la Bible ou à lui dicter la volonté de Dieu pour sa vie.
Mon rôle consiste avant tout à offrir un cadre suffisamment sûr pour que cette personne puisse explorer ses questions, ses peurs, ses désirs, sa foi et son identité. Je peux partager des expériences, apporter des ressources, poser des questions, ouvrir des pistes de réflexion. Mais je crois profondément que certaines réponses ne peuvent émerger que de l’intérieur de la personne elle-même.
Cette posture est à l’opposé de celle que j’ai souvent rencontrée dans les situations liées aux thérapies de conversion. Dans ces contextes, l’accompagnant connaît généralement déjà la réponse avant même que la démarche ne commence. L’objectif n’est pas de permettre à la personne de découvrir son propre chemin, mais de l’amener à se conformer à une norme considérée comme juste. L’accompagnement cesse alors d’être un espace de discernement pour devenir un outil d’orientation.
C’est là que commence, à mes yeux, l’abus spirituel.
J’utilise le terme « abus spirituel » avec prudence, mais aussi avec conviction. À Genève, la notion d’abus spirituel apparaît d’ailleurs dans le règlement d’application de la loi sur la laïcité (art. 4c) et elle a nourri les réflexions autour des projets visant à interdire les thérapies de conversion. Cette notion me paraît essentielle parce qu’elle permet de nommer une réalité qui dépasse largement la seule question de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre.
L’abus spirituel apparaît lorsqu’une personne investie d’une autorité religieuse utilise cette autorité pour exercer une pression sur la conscience d’autrui. Cette pression peut prendre des formes très différentes. Elle peut être explicite, lorsqu’un responsable affirme qu’une personne doit changer. Elle peut être plus subtile lorsqu’elle s’exprime à travers des promesses de guérison, des prophéties, des menaces implicites, des discours sur le salut ou des injonctions présentées comme des évidences spirituelles. Dans tous les cas, le mécanisme est similaire : la personne n’est plus encouragée à discerner librement, mais à se conformer à ce qui lui est présenté comme la seule réponse acceptable devant Dieu.
C’est aussi la raison pour laquelle je suis souvent réservé face à certains discours qui se présentent comme des compromis. On entend parfois : « Nous accueillons les personnes homosexuelles, mais… » Nous accueillons, mais elles devront rester célibataires. Nous accueillons, mais elles devront renoncer à toute vie affective et sexuelle. Nous accueillons, mais elles ne pourront pas exercer certaines responsabilités. Ces positions sont parfois présentées comme des tentatives d’ouverture. Pourtant, elles continuent à transmettre un message fondamental : certaines personnes ne peuvent être pleinement elles-mêmes qu’à condition de renoncer à une partie de leur existence.
Pour ma part, je ne crois pas à cet accueil conditionnel. Je crois que l’Évangile nous appelle à un accueil radical et inconditionnel des personnes. Dès lors qu’un « mais » vient limiter cette reconnaissance, nous entrons déjà dans une logique de contrôle, de jugement ou de normalisation. Au fond, la question dépasse largement celle des thérapies de conversion. Elle touche à notre manière de concevoir l’autorité spirituelle elle-même. Une communauté religieuse est-elle appelée à dire aux personnes qui elles doivent être ? Ou est-elle appelée à les accompagner dans la découverte de ce qu’elles sont déjà ? C’est sans doute là que se situe, aujourd’hui, l’enjeu le plus profond du débat.
Légiférer, reconstruire, sensibiliser
Depuis plusieurs années, la Suisse débat de l’interdiction des thérapies de conversion. Des avancées importantes ont déjà eu lieu, tant sur le plan politique qu’ecclésial. Mais chaque année qui passe sans protection effective laisse de nouvelles personnes exposées à ces pratiques et à leurs conséquences.
Des adolescents grandissent encore avec l’idée qu’une partie d’eux-mêmes devrait disparaître. Des adultes continuent à porter le poids du secret, de la honte ou de renoncements imposés. Des familles se brisent, parfois de manière irréversible. Des personnes quittent leur communauté religieuse. D’autres sombrent dans la dépression ou envisagent de mettre fin à leurs jours.
C’est pourquoi je suis convaincu qu’une interdiction légale est aujourd’hui nécessaire.
Non parce qu’une loi résoudra à elle seule un problème aussi complexe. Mais parce qu’elle permettra enfin de fixer une limite claire. Une société a le devoir de protéger les personnes contre des pratiques qui portent atteinte à leur intégrité. Une loi permet également de créer une norme sociale. Elle envoie un signal aux communautés religieuses, aux professionnels de l’accompagnement et aux personnes concernées elles-mêmes : aucune orientation sexuelle et aucune identité de genre n’ont besoin d’être corrigées, restaurées ou guéries. Elle contribue aussi à alléger une partie de la charge qui repose aujourd’hui sur les personnes concernées, souvent contraintes de se protéger seules face à des mécanismes qui les dépassent.
Mais légiférer ne suffira pas.
Il est tout aussi important de développer des espaces de reconstruction pour celles et ceux qui ont subi ces pratiques ou grandi dans des systèmes de croyances qui les rendent possibles. Les blessures laissées par les thérapies de conversion sont souvent profondes. Elles touchent à l’identité, à l’estime de soi, à la vie affective, à la sexualité, à la spiritualité et aux liens sociaux. Certaines personnes mettent des années, parfois des décennies, à reconstruire ce qui a été fragilisé ou détruit.
Enfin, nous devons poursuivre le travail de sensibilisation et de dialogue. Les pratiques de conversion ne disparaîtront pas uniquement parce qu’elles deviennent illégales. Elles reculeront à mesure que les mentalités évolueront, que les responsables religieux seront formés et que les communautés pourront réfléchir aux conséquences concrètes de leurs discours et de leurs pratiques. Ce dialogue n’est pas toujours facile, mais il demeure indispensable.
Conclusion
Au terme de cette réflexion, je reste convaincu que le débat sur les thérapies de conversion dépasse largement la seule question de l’orientation affective et sexuelle ou de l’identité de genre. Il nous interroge sur notre manière d’exercer l’autorité, d’accompagner autrui et de reconnaître sa capacité de discernement et sa liberté d’être. Il nous oblige aussi à nous poser une question plus fondamentale : « Que se passe-t-il lorsqu’une personne en vient à croire qu’elle doit changer une partie essentielle d’elle-même pour être aimée, reconnue ou accueillie ? »
Peut-être est-ce là, au fond, la véritable question que les Églises sont appelées à entendre aujourd’hui. Car une communauté de foi ne devrait jamais être un lieu où l’on apprend à se méfier de soi-même. Elle devrait être un lieu où chacun et chacune peut grandir, discerner et devenir pleinement la personne qu’il ou elle est appelée à être.
À propos de l’auteur
Adrian Stiefel est chargé de ministère à l’Église protestante de Genève (EPG). Il est fondateur et responsable de l’Antenne LGBTI Genève, le bureau cantonal de l’EPG dédié aux questions LGBTIQ+ et association d’intérêt public. Depuis plus de dix ans, il accompagne des personnes confrontées à des discriminations religieuses, à des processus de reconstruction ou à des questionnements liés à la foi, à l’orientation affective et sexuelle et à l’identité de genre. Il intervient également dans le débat public sur les thérapies de conversion et l’inclusion des personnes LGBTIQ+ dans les milieux religieux. a
Pour approfondir la réflexion
Nay, Yv E. (2022). Les interventions sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre en Suisse. État de la recherche – stratégies nationales et internationales – actions nécessaires en politique. Zurich : ZHAW Haute Ecole Spécialisée de Zurich. Lien vers l’étude.
Ziegler, A., Bagi, R., Jaber, T. (2022) Les thérapies de conversion en droit suisse, in : Jusletter 31 octobre 2022. Lien vers l’article.
Ferrario, M. et Taroni, M. (2021). La pathologisation de l’homosexualité : le rôle du droit dans le chemin vers l’interdiction des thérapies de conversion en Suisse. Ex/Ante, 2021(2), 43-51. Lien vers l’article.
Arena, F., Favier, A., Gilbert, P., Stiefel, A. et Walder, N. (2025). Thérapies de conversion : identifier, analyser, agir. Discussion croisée. ThéoRèmes, n° 22. Lien vers l’article.
Assemblée générale des Nations Unies (2020). Pratique des thérapies dites « de conversion ». Rapport de l’Expert indépendant sur la protection contre la violence et la discrimination fondées sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre (A/HRC/44/53). Lien vers le rapport.
Position de l’EERS
Le conseil de l’EERS s’est positionné en faveur d’une interdiction des “thérapies de conversion” au niveau national. “Après un examen approfondi, le Conseil est parvenu à la conclusion que les thérapies visant à modifier ou à réprimer l’orientation sexuelle, l’identité de genre ou l’expression de genre chez les mineurs et/ou les adultes doivent également être interdites par des moyens juridiques. Il estime qu’une interdiction de proposer, de transmettre et de promouvoir de telles thérapies, assortie de sanctions pénales appropriées, peut avoir un effet préventif important.” (Position du Conseil concernant la demande politique visant à interdire les « thérapies de conversion » au niveau national, 27 mai 2026)
0 commentaires