Dans quelques semaines, la Suisse célébrera sa fête nationale. Les États-Unis, eux, ont déjà fêté leur grand anniversaire – et la célébration des 250 ans s’est transformée en un autoportrait involontaire de la plus ancienne démocratie du monde. Une leçon en matière de ce qu’il ne faut pas faire, si l’on veut célébrer une nation.
Tempête au-dessus du Mall
Le soir du 4 juillet 2026, une voix grésille dans les haut-parleurs au-dessus de la National Mall à Washington : tous les visiteurs doivent quitter les lieux immédiatement, un violent orage approche. La Garde nationale et le Secret Service évacuent l’espace festif, les toiles des tentes s’arrachent, les barrières basculent. Des centaines de personnes refusent de partir, se disputent avec les forces de sécurité et scandent « USA, USA ! » face à leurs propres agents. Quand quelqu’un prend le micro sur la scène abandonnée, une partie de la foule fait demi-tour vers les barrières – on ignore l’alerte météo, de peur de manquer quelque chose.
C’est déjà la quatrième évacuation en dix jours, après des malaises dus à la chaleur et d’autres intempéries. Le même jour, des hommes du groupe d’extrême droite Patriot Front défilent masqués dans Washington, drapeaux confédérés en main. Deux heures plus tard, les portes rouvrent ; peu après 23h, le président monte sur scène et déclare que le pays n’a jamais été « plus fort, plus libre, plus riche, plus sûr et plus fier ».
Il a fallu évacuer la réalité pour que la mise en scène puisse continuer.
Chronique d’un fiasco
La tempête a été le point final d’une série de ratés. La « Grande Foire des États américains » (Great American State Fair), présentée comme une exposition universelle moderne, est restée désespérément vide depuis son ouverture : tribunes désertes, stands abandonnés, une grande roue mise à l’arrêt. Plusieurs artistes musicaux annoncés au programme ont annulé à la dernière minute. Sous une chaleur record, les climatisations ont lâché, les secouristes ont soigné des dizaines de personne en une seule journée, et même la tente médicale manquait de refroidissement.
Quatre États – le Maine, le Massachusetts, la Caroline du Nord et la Pennsylvanie – ont purement et simplement décliné l’invitation ; le pavillon de la Caroline du Nord, pris en charge par des sponsors privés, a dû retirer une vidéo où figurait un drapeau confédéré. Dès le premier jour de l’événement, un homme a été arrêté pour avoir filmé des acrobates, la main dans le pantalon.
Dans les coulisses, une lutte acharnée fait rage : un comité transpartisan préparait l’anniversaire depuis 2016, avant que le gouvernement ne confisque l’organisation à une société privée spécialement créée pour l’occasion : « Freedom 250 ». Un rapport d’enquête de députés démocrates accuse cette dernière d’avoir détourné près de 100 millions de dollars de fonds publics, vendu l’accès au président et attribué des mandats à des proches, sans mise en concurrence.
La célébration devait mettre en avant la grandeur de l’Amérique… elle a révélé un pays profondément divisé et à bout de forces.
Le bassin qui n’a plus le droit de refléter
Tout se concentre, comme sous une loupe, au Reflecting Pool, devant le Lincoln Memorial. En avril, Trump avait annoncé qu’il ferait rénover ce bassin « sale » en deux semaines, pour deux millions de dollars maximum, et que son fond brillerait désormais d’un bleu baptisé « Bleu Drapeau américain ».
La rénovation a finalement coûté plus de 16 millions de dollars – et, peu après le remplissage, l’eau s’est détériorée : prolifération d’algues, peinture bleue qui s’écaille et remonte en lambeaux à la surface. Le président a qualifié ce fiasco de crime : des vandales auraient, selon lui, entaillé le revêtement « avec un cutter ou une sorte de couteau », la taille de l’entaille passant dans ses récits de 75 à 105 mètres en quelques jours ; étaient aussi responsables, selon lui, Obama, Biden, et de prétendus manifestants « pro-algues ».
L’autorité des parcs a bien confirmé une détérioration de la bâche, mais des experts ont souligné que les fissures naturelles du matériau ne faisaient que ressembler à des coupures, et que la prolifération d’algues dans une étendue d’eau stagnante, en été à Washington, était inévitable. Trump a pourtant menacé : la destruction « ou même la tentative de destruction » de telles installations serait passible de dix ans de prison, « appliqués intégralement ».
Un ancien olympien de 67 ans, qui affirme n’avoir fait que toucher un morceau du revêtement décollé, risque désormais bel et bien jusqu’à dix ans de prison – prononcés par une administration dont le président a gracié plus de mille assaillants du Capitole, y compris des auteurs de dégradations.
Un bassin qui offre un miroir de l’état du gouvernement… et c’est le miroir lui-même qui est déclaré acte de sabotage.
C’est toujours la faute des autres
Pour comprendre la logique derrière tout cela, il faut saisir le cadre religieux des célébrations. Trump avait donné à l’anniversaire national une dimension explicitement religieuse : « Si nous renforçons la religion, tout ira de mieux en mieux » – il ne s’agissait jamais de la liberté religieuse des Pères fondateurs, mais de son propre christianisme conservateur-MAGA.
En mai, lors d’un grand événement organisé par Freedom 250 sur le Mall, la nation a été « reconsacrée » sous la bannière « One Nation Under God » ; la liste des orateurs était, à une exception près, exclusivement chrétienne. Parmi eux, Sean Feucht : ce leader de louanges avait, pendant la pandémie, sillonné le pays avec sa tournée « Let Us Worship » pour protester contre les restrictions sanitaires, et transformé le sobriquet de « Superspeader » que lui avaient accolé ses détracteurs en titre de son propre documentaire sur cette tournée. Aujourd’hui, il se vante d’un partenariat avec Freedom 250 pour organiser des meetings de réveil spirituel subventionnés par l’État à travers tout le pays.
Celui qui s’approprie avec une telle évidence la providence divine pour sa propre nation devrait interpréter la tempête sur le Mall comme un signe prophétique : une réprimande divine, un appel au réveil lancé à un mouvement corrompu et enfermé dans le sectarisme.
Pourtant, cette interprétation est strictement interdite dans l’univers MAGA : seuls des ennemis peuvent être en cause. Ainsi, un commentateur républicain a accusé des « saboteurs de gauche » d’être responsables des éléments de scène instables, tandis que Kylie Jane Kremer – organisatrice officielle du rassemblement du 6 janvier 2021 qui avait précédé l’assaut du Capitole – affirmait que les ennemis de Trump avaient manipulé la météo grâce à du géo-ingénierie ciblée (comme le froid glacial lors de son investiture, qui aurait, selon elle, aussi été une œuvre humaine). Chaque échec est ainsi attribué à l’ennemi et ne fait que confirmer le récit – une vision du monde qui se nourrit de la critique au lieu de s’y briser.
Ironie ultime : un mouvement qui se revendique chrétien a ainsi rejeté l’essence même de la foi sur laquelle il prétend se fonder : la reconnaissance de sa propre culpabilité.
Un moment décisif pour la Suisse
Ces dernières semaines, la Suisse se trouve entre deux dates : à quelques semaines de sa fête nationale… et à quelques semaines d’une votation présentée par tous les partis comme un moment décisif.
Avec l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! », chaque camp en a fait un enjeu existentiel pour l’avenir du pays. Les uns voyaient leur pays menacé par une immigration incontrôlée, brandissaient le spectre de l’islamisation de la Suisse, mettaient en garde contre des étrangers qui ne travailleraient pas mais « profiteraient » du système social, et polémiquaient contre ceux qui, selon eux, braderaient le pays à l’étranger.
Les autres dénonçaient les motivations xénophobes et racistes de l’initiative, rappelaient la dépendance de l’économie envers les travailleurs étrangers qualifiés, et voyaient dans son adoption une menace pour des valeurs suisses fondamentales : la tradition humanitaire, l’ouverture, la relation avec l’Europe. (C’est un secret pour personne : je me rangeais moi-même de ce côté du débat)
Les chrétiens et chrétiennes, eux aussi, ont débattu avec passion : les conservateurs voyaient dans l’immigration un danger pour la civilisation chrétienne, menacé par l’immigration en provenance de cultures étrangères, tandis que les œuvres d’entraide chrétiennes et de nombreuses Églises réformées et catholiques rejetaient l’initiative en invoquant l’hospitalité biblique : « J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli. » (Matthieu 25,43) Les émotions étaient à fleur de peau, les arguments tranchants, et les sous-entendus malveillants ou les polémiques ne manquaient pas.
À en croire le ton des débats, il s’agissait d’un référendum sur l’existence même de la Suisse.
Savoir perdre
Le 14 juin, le peuple et les cantons ont rejeté l’initiative – avec près de 55 % de non – lors d’une votation marquée par l’une des plus fortes participations depuis des décennies et après la campagne la plus coûteuse depuis l’introduction de la Loi sur la transparence. Et puis… rien de dramatique ne s’est produit. Les perdants ont annoncé qu’ils analyseraient les raisons de leur échec et continueraient le combat, les institutions sont restées intactes, personne n’a appelé à prendre d’assaut le Palais fédéral, personne n’a évoqué de manipulation météo.
La Suisse n’est pourtant pas totalement à l’abri de ce genre de frasque. Quand le chef du groupe UDC, après la votation, se lamente que la Suisse romande et les villes de gauche auraient imposé leur volonté au pays, on peut entendre la même mélodie que celle que l’on siffle à Washington – elle simplement domestiquée par la démocratie : ce n’est jamais nous qui perdons, ce sont les autres qui nous ont fait perdre.
La différence ne tient donc pas à une nature supérieure des Suisses et des Suissesses, mais à des institutions et à des habitudes qui habituent à la défaite. Celui ou celle qui vote quatre fois par an apprend que les défaites font partie de la norme démocratique – et qu’un « moment décisif » perdu se révèle souvent, avec le recul, n’avoir été qu’un dimanche de votation comme les autres.
La démocratie, c’est un système qui sait composer avec l’erreur : elle repose sur le fait qu’on peut perdre sans être obligé de transformer ses adversaires en ennemis.
Ce que raconte le 1er août
Le 1er août, en Suisse nous allumerons à nouveau des feux, prononcerons des discours et entonnerons nos hymnes. Les fêtes nationales sont des liturgies civiles : elles racontent à un nation ce qu’elle veut être. La célébration des 250 ans des États-Unis montre ce qui arrive quand une liturgie nationale se transforme en occasion d’auto-glorification d’un camp : la nation finit par célébrer contre elle-même.
La liturgie suisse a ses classiques : le serment du Grütli, Guillaume Tell, les Confédérés intrépides qui ne cèdent devant aucun bailli étranger, l’îlot de paix entourée de voisins belliqueux. On peut sourire de ces récits, mais ils accomplissent ce que doivent accomplir les liturgies : créer un sentiment d’appartenance – et, pour une nation fondée sur la volonté commune, avec quatre langues et devenue depuis longtemps un pays d’immigration, ce n’est pas une mince affaire.
Mais une fête digne de ce nom doit aussi intégrer ce que la tradition chrétienne appelle la repentance : la reconnaissance que l’histoire nationale inclut des fautes et des échecs, et qu’on peut en tirer des leçons.
Le récit de la Suisse regorge de matière à ce sujet : le rôle ambigu de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, documenté par le rapport Bergier – réfugiés repoussés à la frontière, transactions sur l’or avec le régime nazi, avoirs de victimes de l’Holocauste bloqués sur des comptes suisses ; ou encore le secret bancaire, qui a pendant des décennies offert un refuge aux fraudeurs fiscaux et aux potentats, et sur lequel repose en partie la prospérité que l’on célèbre si naturellement le 1er août.
Une nation qui ne connaît que ses légendes héroïques célèbre une image idéalisée d’elle-même.
Ce qu’il y aurait lieu de célébrer
Qu’une nation puisse nommer ses erreurs sans se remettre en cause dans son existence même n’a rien d’évident. Cela suppose une base plus profond que ce que peut offrir toute prétention à la perfection. La tradition chrétienne connaît une telle base, et l’intuition réformatrice qui l’accompagne a une portée politique surprenante : cellui qui se sait justifié par Dieu n’a plus besoin de se justifier lui-même.
Cellui qui n’a pas à être irréprochable pour être aimé peut reconnaître ses fautes sans se renier.
Cela dit, ce n’est pas gratuit. La personne qui s’expose à la réalité des réfugiés repoussés à la frontière suisse ne peut s’en tirer par une simple référence à l’imperfection humaine : un aveu de culpabilité sincère a un prix – il engage à se souvenir, à réparer là où c’est encore possible, et à mener une politique qui tire les leçons de son propre passé.
Mais cet aveu transforme aussi le regard porté sur les adversaires du jour. Celui qui regarde sans fard ses propres échecs voit s’effriter toutes ces images qui font résider le mal chez l’autre uniquement. De cette lucidité naît la capacité d’écouter : comprendre, ne serait-ce que partiellement, les craintes, les peurs et même les ressentiments de l’autre camp – non pas malgré, mais précisément parce qu’on n’en partage pas les conclusions.
Un 1er août célébré ainsi – avec des feux et des hymnes, avec Tell et le Grütli, et sans la crainte qu’un regard honnête sur son propre passé ne gâche la fête – ne serait pas une célébration affaiblie. Ce serait la fête d’une nation qui sait perdre – et qui, pour cette raison même, n’est pas perdue.
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