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Une théologie œcuménique autour d’Israël

Le conflit au proche-orient provoque la théologie chrétienne dans sa relation à Israël – mais aussi à l’islam. Plusieurs publications récentes aux éditions Labor et Fides invitent à approcher ces relations sous un angle théologique. En partant du Manuel de théologie d’Israël, cette recension met différentes publications en échos afin de tracer les contours d’un dialogue nécessaire.

Des dialogues à recommencer

Foi juive, foi chrétienne et foi musulmane ne se parlent pas encore assez, surtout lorsqu’elles se croient en conflit mutuel ou doivent inspirer des choix politiques. Elles sont enracinées avec Abraham dans une même « Alliance » et une même terre, historiquement palestinienne et hébraïque à la fois, et pensent ensemble mais différemment à ce pays déchiré et à sa « cité sainte » de Jérusalem. Il est à mes yeux impossible aujourd’hui, au siècle de l’analyse et de la critique historique et politique, et après trois générations de cohabitation en terre d’Israël, de laisser nos trois traditions religieuses mondialisées prolonger un conflit régional de leurs mémoires respectives, avec des lectures figées de leurs sources, qui finissent par en faire hélas des « mythes illégitimes », alors qu’elles ont davantage à partager et à offrir aux peuples du monde.

Invoquons donc vite la même miséricorde du même Seigneur en chantant les mêmes psaumes, et rêvons d’une paix inspiratrice en travaillant ensemble aussi souvent que possible avec les partenaires ouverts que nos lectures nous feront découvrir ! Et écoutons ensemble la révélation d’une Alliance aux multiples voix, qui deviendra réconciliatrice jusqu’en politique…

Des laboratoires

Comprendre les liens qui nous rattachent tous à l’histoire du peuple d’Israël, c’est un travail de laboratoires… Autrefois ceux des ateliers bibliques de nos Églises francophones, auxquels a contribué la bibliste Françoise Smyth-Florentin en 1994 et nous y reviendrons (Les mythes illégitimes, réed. 2024). Ensuite ceux du dialogue interreligieux à la Faculté de théologie et de sciences des religions de Lausanne, au centre interreligieux de l’Arzilier et dans les formations de responsables religieux auxquelles le théologien Pierre Gisel a apporté sa contribution sur mandat de l’État (Les monothéismes. Judaïsme, christianisme, islam réed. 2024). Aujourd’hui, enfin, les auteurs de ce Manuel œcuménique (Manuel de théologie d’Israël. L’Alliance jamais révoquée, 2024) réunis par un laboratoire de l’Institut catholique de Paris lancé en 2018 puis rejoint dès 2021 par la théologienne Beate Bengard de la Faculté de Genève, s’inspirant d’un travail allemand de dialogue judéo-chrétien approfondi (le manuel de Christian Rütishauser et al., paru en 2024 à Tübingen).

Des champs d’études

Ce travail collectif de discernement critique vient de produire, entre chrétiens francophones et partenaires juifs, un épais Manuel de théologie d’Israël. On voit s’y déployer successivement la problématique, son historique, un peu d’actualité politique, des vues œcuméniques sur le sionisme et l’Israël politique, puis surtout des approches théologiques à plusieurs voix sur l’Alliance, sur le Christ et sur l’Église, et chaque fois avec des voix juives en écho. On ne fait pas non plus l’économie d’une évaluation (à deux voix !) du judaïsme messianique, ni d’une présentation (à deux voix également !) de la lecture juive de la Bible, ni de pages sur la vision de l’apôtre Paul concernant son peuple, sur l’idée d’un « accomplissement » (proche ou différé) des promesses divines et enfin sur diverses rencontres locales actuelles entre chrétiens et juifs. Mais l’islam reste pratiquement absent de ce Manuel.

Gisel, pour sa part, confronte les trois traditions en regardant successivement la place faite à leur Livre saint, puis leurs formes de ritualité, de mystique et d’apocalyptique, leurs rapports respectifs au monde, à la modernité et au « Dieu » qu’elles écoutent toutes trois diversement, mais dans une histoire commune, conflictuelle bien sûr, mais confrontée aujourd’hui à la même socialité laïcisée. Le langage descriptif de Gisel relève de la philosophie du religieux ; mais ses compétences de théologien chrétien lui servent à indiquer des chemins de dialogues et de travaux critiques (et autocritiques !) partagés.

Des conclusions

L’animateur catholique du laboratoire parisien, Luc Forestier (prêtre et chercheur associé à l’université catholique de Lille), voit en conclusion trois conditions indispensables à la réussite de tels dialogues du point de vue catholique : « bénéficier du cadre juridique qu’offre l’état de droit dans nos sociétés démocratiques, entrer dans le Mouvement œcuménique et mettre en œuvre les régulations proprement ecclésiales » (pp.376-377), pour éviter autant une exclusion qu’une absorption d’Israël par l’Église…

Retrouver le peuple d’Israël comme premier destinataire de l’Alliance biblique, cela implique une pluralité œcuménique de voies et de voix, dans une histoire où Jésus va prendre sa place sans encore l’achever, mais également Mohammed, en attente de ce que promet l’Alliance et de son accomplissement universel espéré. On lit ainsi par exemple cette thèse conclusive d’un chercheur catholique, Patrick Chocholski, prêtre à Marseille :

« C’est toujours dans cet entre-deux Dieu-Israël,
comme lieu théologique de la Parole vivante,
moule ontique de tout logos, habité par le Logos incarné,
qu’est appelé à se couler le réel, toute réalisation,
toute plénitude, tout accomplissement. » (p. 349)

Pourquoi donc s’être arrêté à travailler cet héritage d’Israël seul, sans tenter d’emblée d’élargir cet effort de discernement collectif et critique à la troisième voie, celle de l’Islam, voix forte aujourd’hui ? Gisel rappelle bien, lui, que cette troisième voix n’a jamais cessé de clamer haut et fort son héritage de la même Bible et de sa même Source, « le Dieu » qui reste unique. Le travail entre les trois traditions reste donc d’autant plus nécessaire aujourd’hui, avec les conflits qui les opposent sur les lieux tenus pour « saints » de Jérusalem et du pays d’Israël. Le Manuel, pour sa part, n’aborde que par une seule voix (et chrétienne !) la vision des Palestiniens sur ce pays qu’ils tentent aussi d’habiter encore.

Une parole d’espoir

Une autre voix, celle d’un théologien plus attentif aux liens des trois traditions, Xavier Gué, membre du conseil de l’Institut marocain Al Mowafaqa, plaide pour « une christologie du Logos » qui fasse comprendre que Jésus, par sa vie et sa mort, « a rejoint tout homme mortel en vivant la Loi en ses deux commandements d’amour » (p. 215). D’autres articles offrent une vue plus historique et plus réaliste de l’avènement espéré, mais loin d’être réalisé, de « temps messianiques ». Car c’est bien là l’enjeu des débats actuels : peut-on dire que l’histoire humaine s’approcherait aujourd’hui de ce temps d’accomplissement davantage que jamais auparavant ? La réinstallation de descendants d’Israël sur « leur » terre en 1948  –  et sur trois générations depuis lors  –  n’a malheureusement pas rapproché politiquement ces « temps messianiques » où Israël pourrait et devrait être « lumière pour les Nations », loin s’en faut.

Il est donc bon que les éditions Labor et Fides aient aussi fait reparaître, en même temps que ce Manuel, le petit essai critique de 1994 sur Les mythes illégitimes de l’histoire d’Israël, dont le prof. Thomas Römer souligne en préface l’actualité. La théologienne protestante Fr. Smyth-Florentin était certes prête à reconnaître au peuple d’Israël que « c’est leur droit d’exploiter pour eux-mêmes comme ils l’entendent la référence traditionnelle de beaucoup d’entre eux à la Bible » et à ses « mythes utiles ». Mais elle ajoutait (p. 48-49) : « Cela ne dispense pas ses partenaires et ses citoyens lucides de les analyser comme tels, d’en discerner les raisons et d’en décrypter le langage ». Et elle s’y emploie !

C’est ce que dit aussi P. Gisel dans Les monothéismes et ce que font également dans le Manuel deux théologiennes protestantes, Anne-Marie Reijnen et Beate Bengard qui d’ailleurs cite directement Smyth-Florentin : « Elle pense que la question n’est pas [de savoir] si l’État d’Israël est, ou non, une donnée eschatologique, c’est-à-dire l’expression ultime du destin que Dieu a réservé à son peuple. Pour elle, le véritable enjeu est la compréhension de la notion d’eschatologie […], qui évite de poser une coïncidence entre le Royaume de Dieu encore à venir et la réalité physique d’un territoire précis. Il s’ensuit que la théologie protestante, selon l’auteure, peut adhérer à l’idée de l’existence de l’État d’Israël comme un signe eschatologique de la promesse de Dieu, mais seulement dans un sens anticipatoire et pas celui d’accomplissement définitif. Dans cette perspective, la promesse de Dieu est une prophétie qui conserve un potentiel de critique par rapport à la réalité et peut résister – avec plus ou moins de succès – à être instrumentalisée à des fins politiques. » (p. 115)

Et l’auteure de faire alors entendre immédiatement aussi certaines voix palestiniennes, notamment de chrétiens qui s’engagent dans ce pays pour « la création d’une société inclusive et pacifique », impliquant un regard critique sur leur propre histoire et l’acceptation de tensions entre espoirs et réalités, « en sachant que c’est dans le présent que les blessures doivent être guéries et les possibilités exploitées » (p. 117, renvoyant à Mitri Raheb, Glaube unter imperialer Macht, Gütersloh 2014, p.199).

Une histoire humaine en cours

Le prof. Chr. Chalamet de Genève aborde dans le Manuel le « thème de l’Alliance » comme « une histoire qui se déploie dans le temps » et qui « est encore en cours » (p. 174), même si on la sait « jamais révoquée » (titre du Manuel) selon le mot de Paul disant que « les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables » (Rom.11,29). Dans la nouveauté même de l’universalité chrétienne, subsiste une validation de l’ancienne Alliance avec Israël, mais en forme ouverte. Et Chalamet en conclut : « Il convient de ne jamais oublier cette ouverture foncière et d’œuvrer afin que l’histoire de l’Alliance cesse d’être ce qu’elle a trop souvent été, à savoir une histoire de la rivalité, de l’hostilité et de la violence entre des traditions religieuses […]. Il y a une responsabilité majeure de la part de la théologie, chrétienne mais aussi musulmane et juive, à former les fidèles et toute personne intéressée à la lecture intelligente des textes fondateurs. »  (p. 174)

On devra donc développer entre les trois traditions cette lecture commune et critique des textes, sachant relativiser historiquement les formulations qui risqueraient de bloquer de futures « relations pacifiées », car il s’agira surtout de retrouver le « dessein d’Alliance tel qu’en témoignent les écrits bibliques » (p. 174).

Beau programme de dialogues pour de futurs « laboratoires » interreligieux à mettre en place d’urgence dans les facultés et instituts des trois traditions, et de préférence toutes ensemble ! Car dans chacune de ces traditions, il ne devrait plus jamais être permis à quiconque de nier ni d’oublier cette longue « généalogie » commune dont parle P. Gisel : « L’islam se cristallise dans une généalogie dont il prend la suite selon son geste propre (…), mais n’est pas la rupture que pourra mettre en avant l’apologétique de l’orthodoxie musulmane. Il y a au contraire, écrit Mohammad Ali Amir-Moezzi, ‘une appartenance du corpus coranique à la culture religieuse biblique’.» (Les monothéismes, p. 47s., renvoyant à Le Coran des historiens, Paris 2019, p. 24s.)

Les livres

Thérèse M. Antrevon et ali., Manuel de théologie d’Israël. L’Alliance jamais révoquée, Labor et Fides, 2025 ;

Pierre Gisel, Les monothéismes. Judaïsme, christianisme, islam, Labor et Fides, 2024 ;

Françoise Smyth-Florentin, Les mythes illégitimes, préfacé par Thomas Römer, Labor et Fides, 2025.

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De:

Jean-Pierre Thévenaz

Jean-Pierre Thévenaz

Pasteur des Églises réformées de Genève et Vaud, Dr en théologie, retraité.

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