L’intégrité spirituelle dans la cure d’âme[1]
La foi, qui constitue un pilier de vie pour beaucoup d’êtres humains, peut aussi s’avérer toxique. Déjà dans les années 1970, Tilmann Moser attire l’attention du public sur une « intoxication à Dieu »[2], désignant ainsi les abus spirituels[3] et les plaies qu’ils creusent. Tilmann Moser, qui a grandi dans un milieu piétiste, revisite ses expériences biographiques en adressant ce monologue à Dieu : « Tu as survécu dans ma structure psychique : on t’y a édifié des voûtes immenses, des trônes d’adoration, des chambres et des chapelles en enfilade. Tu as élu domicile dans mon intériorité comme un poison dont mon corps n’a jamais su se libérer. Tu as habité en moi, tu es devenu la haine de moi-même. Tu t’es installé en moi, dans mon âme et mon corps de petit enfant, comme une maladie presque incurable. Tu y as fait ta demeure sans me demander mon avis, et le petit garçon que j’étais alors était tout fier que tu daignes venir habiter en lui malgré son jeune âge. »[4] Cette citation, loin de ne décrire qu’une âme couverte de cicatrices et une intégrité spirituelle blessée, révèle quelque chose des mécanismes qui se cachent derrière les abus spirituels. Selon l’auteur, l’inhabitation de Dieu dans l’âme, qui se transforme chez lui en lourd fardeau, n’est pas simplement le résultat d’une pression extérieure ; sa description s’attache davantage à montrer comment l’enfant accueille ce processus intérieur qui lui arrache sa liberté, et comment même il se sent fier que Dieu prenne ses quartiers dans le tréfonds de son être. Insondable phénomène.
La thèse qui sous-tend mon exposé s’inscrit dans la droite ligne de l’observation suivante : la contrainte, la coercition et la violence ne suffisent pas à expliquer les abus spirituels et les blessures qu’ils causent. Les abus spirituels sont davantage le résultat d’une mécanique de pouvoir qui imprime profondément des vérités extérieures dans les pensées et les sentiments du sujet et leur donne ainsi toutes les apparences de l’expression authentique d’une volonté propre. Pour approfondir cette idée, je commencerai par présenter le concept foucaldien de pouvoir pastoral qui permet de mieux comprendre la mécanique que je viens d’évoquer. Puis j’aborderai la question des abus spirituels dans le cadre de la cure d’âme en analysant un cas qui s’est produit dans l’Église luthérienne de Hanovre. Dans la dernière partie de mon exposé, je formulerai dans les grandes lignes quelques réflexions sur la manière dont la cure d’âme, en dépit des dangers inhérents à cette pratique, peut préserver l’intégrité personnelle et même peut-être la promouvoir.
1. Pouvoir pastoral et abus spirituels
La cure d’âme reste largement perçue comme un accompagnement empathique et dévoué bien qu’elle puisse indubitablement déraper progressivement jusqu’à l’agression, en passant par l’abolition des distances et le franchissement des limites. Dans certaines circonstances, « la cure d’âme […] devient le lieu du crime où l’intégrité de la personne accompagnée est altérée et son autonomie spirituelle (et même sexuelle bien souvent) dépréciée, de manière qu’elle finit par tout perdre : elle se perd elle-même, elle perd sa confiance en autrui et elle perd sa foi en Dieu »[5]. Cette observation soulève la question du fonctionnement de cette mécanique de pouvoir : de quelle manière les abus spirituels peuvent-ils s’immiscer dans l’âme même au-delà de moyens de pression directs ? Et pourquoi tant de victimes sont-elles malgré tout prêtes à s’exposer à une telle dynamique, à laisser autrui prendre le pouvoir sur elles et peut-être même avec une certaine violence ? Pour approfondir ces questions, j’aurai recours au concept de pouvoir pastoral développé par Michel Foucault qui permet de mieux comprendre le lien entre pouvoir et soin[6].
La métaphore du berger est celle qui exprime le mieux la nature du pouvoir pastoral[7] en montrant la relation de dépendance qui naît du soin. En effet, le troupeau est totalement dépendant de son berger et « existe par la présence immédiate et l’action directe du pasteur »[8]. Le berger guide ses brebis, il connaît tous leurs besoins et y pourvoit. Cela suppose qu’il subordonne l’ensemble de ses actions à un seul et unique but : « Tout ce que fait le berger, il le fait pour le bien de son troupeau. C’est sa préoccupation constante. Quand ils sommeillent, lui veille. »[9] Dans le christianisme, la métaphore du berger donne lieu à une manière d’agir spécifique que Foucault décrit ainsi : « Le pastorat dans le christianisme a donné lieu à tout un art de conduire, de diriger, de mener, de guider, de tenir en main, de manipuler les hommes, un art de les suivre et de les pousser pas à pas, un art qui a cette fonction de prendre en charge les hommes collectivement et individuellement tout au long de leur vie et à chaque pas de leur existence. »[10] Ainsi, le pouvoir pastoral entend offrir un soin toujours guidé par les besoins du troupeau et de chacune des brebis. Il a pour but de diriger et de conduire les individus tout au long de leur parcours de vie, dans tous les domaines, sans interruption et jusque dans le moindre détail, prétendument pour leur seul bien.
Cette réflexion fondamentale se reflète dans une méthode complexe à laquelle Foucault attribue les quatre caractéristiques suivantes : premièrement, le pouvoir pastoral se fixe des objectifs particulièrement élevés, d’ordre métaphysique, parce qu’il entend assurer le salut de l’âme des individus ; il peut cependant découler de cette intention première celle d’accroître leur bonheur terrestre. Deuxièmement, le pouvoir pastoral est assorti d’exigences particulièrement élevées à l’égard du berger qui doit consacrer sa vie à sa tâche de manière désintéressée et, au moindre doute, être prêt à se sacrifier pour son troupeau. Troisièmement, il ne suffit pas que cette forme de pouvoir se soucie de l’ensemble du troupeau ; elle est tenue d’accompagner chacune des brebis pour elle-même. Quatrièmement, le pouvoir pastoral s’enquiert des désirs et des besoins les plus secrets de chaque individu qu’il isole du troupeau et avec lequel il cherche à entrer dans une conversation intime. En effet, seule la connaissance parfaite de sa conscience, de ce qui se passe véritablement dans sa tête, permet de le diriger de manière solide[11]. Le pouvoir pastoral court ainsi constamment le risque d’outrepasser les limites, par exemple lorsqu’il s’immisce trop profondément dans l’intimité de l’être, qu’il soumet la personne à la question et la persuade de se mettre à nu : « Il faut aussi que le pasteur découvre, fût-ce en dépit d’eux-mêmes, ce qu’ils dissimulent ou se dissimulent à eux-mêmes. […] L’extorsion des vérités volontairement ou involontairement cachées fait partie des rapports du pasteur à ses ouailles. »[12] C’est ce procédé, reposant sur l’aveu de secrets, qui rend un être humain vulnérable vis-à-vis de son berger et confère à celui-ci un pouvoir considérable. Même si le berger agissait avec une extraordinaire circonspection, la relation créerait de l’asymétrie.
Fort de son pouvoir, le pasteur cherche à mettre en lumière les pensées et les sentiments personnels, mais surtout à les influencer. Le berger remet la brebis sur le droit chemin en interprétant, en ordonnant et en évaluant ce qui lui est révélé ; de la sorte, le dirigé est manipulé, limité et formé[13]. Le berger inculque ainsi à la brebis des règles de conduite et des conceptions qui lui sont étrangères et qui la mettent même peut-être mal à son aise au début : « Toutes ces techniques chrétiennes d’examen, de confession, de direction de conscience et d’obédience ont un but : amener les individus à œuvrer à leur propre « mortification » dans ce monde. »[14] Dans sa préoccupation pour l’être humain, le pouvoir pastoral commence par produire le sujet dont il a besoin pour exister. Il crée un sujet qui a besoin des soins qu’il lui prodigue, qui accepte sa vérité et qui se place sous son gouvernement[15]. Il arrive un moment où l’individu se retrouve dans une situation où il ne peut plus être sûr de vouloir vraiment ce qu’il pense vouloir. Foucault écrit ceci : « Il y a quelqu’un qui guide ma volonté, qui veut que ma volonté veuille ceci ou cela. Et je ne cède pas ma propre volonté, je continue à vouloir, je continue à vouloir jusqu’au bout, mais à vouloir point par point et à chaque instant ce que l’autre veut que je veuille. »[16] La volonté personnelle est rivée à la chaîne tendre mais intransigeante du soin. Par ce moyen, des idées qui ne correspondent pas vraiment à la personne lui sont inoculées, deviennent une part de son identité, une évidence désormais incontestable. C’est ainsi que le pouvoir façonne un être entièrement à son idée et le rend incapable de prendre ses distances.
Autrement dit, il est impossible d’opérer une nette dichotomie entre ce qui relève de l’accompagnement et ce qui relève de l’agression dans la cure d’âme, puisque les deux phénomènes sont une expression du pouvoir pastoral. Il s’ensuit également que les abus spirituels ne constituent pas une sortie de route, un déraillement inhabituel ou un phénomène exotique extraordinaire, mais qu’ils suivent l’accompagnement spirituel comme leur ombre dès le premier pas. Pour le dire sans ambages, les abus spirituels sont le revers de la médaille, le côté nettement moins reluisant d’une activité souvent perçue comme positive et, dans le meilleur des cas, comme source de vie et ferment de liberté. Quand la cure d’âme est empreinte de sensibilité, de prudence et de respect des limites, elle peut être une oasis de sécurité[17]. Mais si elle est utilisée pour ôter à la personne sa liberté intérieure, elle se transforme en lieu de l’horreur.
2. L’anti-bon berger : le cas Klaus Vollmer
La cure d’âme peut être nuisible comme l’ont montré les événements survenus au sein d’une communauté spirituelle établie à Hermannsburg, en Basse-Saxe, qui s’appelait encore à l’époque les Kleine Brüder vom Kreuz[18]. Cette communauté de frères est fondée en 1977 par le pasteur Klaus Vollmer qui avait des intentions missionnaires et recrutait des jeunes pour partager son élan. Portée par le charisme exceptionnel de son fondateur, la communauté est rapidement dotée d’une organisation stricte. Klaus Vollmer reste pendant plusieurs décennies sa principale figure de proue, imprimant sa marque spirituelle et théologique sur la communauté. Au fil du temps, la communauté est toutefois marquée par différentes évolutions, notamment par le départ de nombreux membres fondateurs et par son ouverture à la possibilité d’accueillir des femmes. Pour s’adapter à cette étape cruciale, elle change de nom en 2011 – l’année du décès de Klaus Vollmer – et devient la Evangelische Geschwisterschaft. En 2017, les crimes de Klaus Vollmer éclatent au grand jour : le pasteur est l’auteur d’abus spirituels, mais également d’agressions sexuelles à l’encontre d’adolescents et de jeunes hommes.
Depuis ces révélations, les premières années de la communauté en particulier font l’objet de recherches approfondies portant sur l’exercice inadapté du pouvoir par Klaus Vollmer ainsi que sur les abus spirituels et des violences sexualisées dont il est l’auteur[19]. L’Église luthérienne de Hanovre a chargé en 2022 une commission indépendante de faire toute la lumière sur l’affaire Vollmer. Le rapport d’enquête, publié en juin 2025, repose principalement sur des entretiens menés avec des victimes et avec des personnes de l’entourage de Klaus Vollmer ; il porte une attention particulière au rapport entre abus spirituels et violence sexualisée[20]. Cette enquête me servira de point de départ pour analyser le comportement transgressif de Klaus Vollmer en lui appliquant la grille de lecture du pouvoir pastoral, principalement dans le but de mettre en lumière le rôle de la cure d’âme, entre accompagnement et agression[21]. Je commencerai par présenter les logiques de communautarisation. Puis je parlerai des abus spirituels dans le contexte des entretiens de cure d’âme. Enfin, je commenterai certains passages des témoignages dans lesquels les victimes évoquent les répercussions de ce qu’elles ont subi sur leur univers de pensée et sur leurs moyens d’action.
a) Création d’un système toxique
Le rapport qualifie à plusieurs reprises Klaus Vollmer de pasteur charismatique, de prédicateur fascinant et de pasteur d’âmes engagé, qui sortait du lot, était apprécié pour son originalité et savait montrer un enthousiasme absolument communicatif[22]. Un de ses anciens supérieurs le décrit ainsi : « Il est plein d’idées, dynamique, sûr de lui, bourré d’humour, il a le contact facile et fait partie de ces gens qui ont une certaine tendance à se surestimer. »[23] Il n’est donc guère étonnant que Klaus Vollmer ait rempli toutes les conditions pour exercer une immense fascination sur les jeunes dont beaucoup étaient issus du milieu évangélique ; sur le plan théologique, il avait certes quelques idées conservatrices[24], mais à bien des égards il se montrait plutôt libéral[25], ce qui en faisait une figure à laquelle les jeunes gens pouvaient s’identifier facilement et un berger qui favorisait leur développement personnel[26]. Un interviewé le décrit comme quelqu’un « qui nous a donné à tous l’exemple d’une vie un peu généreuse, disons, pour les sorties au restaurant ou pour les voyages, donc qui nous a montré en quelque sorte comment sortir de notre petit monde étriqué et élargir nos horizons »[27]. Klaus Vollmer est donc dépeint comme une personne ayant du charisme et une colonne vertébrale théologique, deux atouts qui lui ont rapidement permis d’avoir autour de lui une grande foule à séduire.
Certaines des formules citées dans le rapport font cependant transparaître l’image d’un personnage ambivalent : « père de substitution »[28], « père spirituel »[29] ou encore « oiseau rare »[30], « impresario solitaire »[31], « maître »[32] ou « gourou »[33]. Aux yeux de sa communauté comme de son cercle élargi, Klaus Vollmer apparaît comme un être ayant un don spirituel exceptionnel[34], qui gratifiait les uns de sa sympathie et les autres de son hostilité comme il l’entendait et sans motif apparent[35]. Un interviewé évoque un homme « qui vous choisissait ou ne vous choisissait pas. Et dans la communauté, on savait très bien qui avait voix au chapitre et qui n’avait pas voix au chapitre »[36]. C’est de cette manière-là qu’est né un système au sommet duquel se trouvait Klaus Vollmer et à l’autre bout, tout en bas, systématiquement discriminées, les femmes[37]. Les jeunes hommes se trouvaient quelque part entre les deux, certains élus parmi eux bénéficiant de traitements de faveur décrits comme une « relation amicale et paternelle »[38]. Un membre de la communauté constate : « Sous couvert d’une communauté spirituelle, Klaus Vollmer a fondé un groupement de type sectaire (qui est devenu plus tard les Kleine Brüder vom Kreuz) pour assouvir ses besoins sexuels ; beaucoup y étaient à sa merci et ne lui opposaient pas la moindre critique ni la moindre résistance, et effectivement, on se battait en permanence pour occuper la place du favori auprès de ce maître qu’on adulait. La hiérarchie interne entre les frères s’est établie de cette manière-là. »[39]. La position au sein du collectif dépendait de la proximité avec son point névralgique, c’est-à-dire Klaus Vollmer lui-même. Par conséquent, tout le monde voulait lui plaire et personne ne s’opposait à lui, même quand il outrepassait les limites.
Dans ce sens, Klaus Vollmer endossait le rôle d’un berger menant le troupeau qui lui était confié. La vie communautaire n’était pas structurée autour de règles claires et de décisions transparentes, mais autour d’un mécanisme flou qui déterminait l’intérêt imprévisible de Klaus Vollmer pour certains membres. En conséquence, les brebis recherchaient la proximité de leur berger, voulaient lui plaire et acceptaient de leur plein gré d’être conduites par lui. Elles devenaient vulnérables face à lui à force de quémander sans cesse sa bienveillance et donc de dépendre de son bon vouloir. D’après ces considérations, la méthode de direction de Klaus Vollmer peut être interprétée comme un pouvoir pastoral qui pousse les brebis à se soumettre au berger qui les soigne, ne serait-ce qu’en les intégrant dans le troupeau.
b) Abus de pouvoir dans la cure d’âme
Le rapport montre que les entretiens de cure d’âme faisaient partie des caractéristiques essentielles de la méthode Vollmer ; la pratique de l’entretien était répandue au sein de sa communauté ainsi que sur ses autres lieux d’activité[40]. Outre la régularité de ces entretiens de cure d’âme[41], il faut surtout souligner leur intensité, leur dimension existentielle, leur pouvoir à élargir le champ de la réflexion et à transformer la vie. Un membre de la communauté l’exprime ainsi : « Pour moi, la secousse s’est produite quand il m’a soumis à son analyse lucide de l’existence qui avait tout pour me convaincre. Tout d’un coup, je me reconnaissais. Et j’avais un espace où poser mes questions de fond sur la « religion » et y réfléchir. De toute ma vie, je n’avais jamais vécu quelque chose d’aussi profond. »[42]. Ces expériences existentielles influençaient considérablement l’état d’esprit et les choix de vie des membres. Un homme observe que Klaus Vollmer utilisait cette méthode pour diriger le plan de vie des membres et surtout des jeunes : « Je crois simplement que le fait de parler avec lui, de l’écouter, a effectivement mené certains jeunes à revoir leur projet de vie ou à en changer radicalement ou à se demander sérieusement s’ils voulaient s’engager dans telle ou telle relation ou dans tel ou tel métier. »[43] Cette remarque souligne avec quelle subtilité Klaus Vollmer orientait ses ouailles. Par sa manière de mener les entretiens, il parvenait à leur faire croire qu’elles allaient vers une meilleure compréhension d’elles-mêmes, qu’elles avançaient sur la voie de « l’exploration constante d’une sorte de mystère »[44], et qu’elles étaient en train de découvrir « le secret de leur propre vie »[45]. En réalité, elles étaient simplement en train de se faire subtilement manipuler, Klaus Vollmer s’employant à leur faire prendre ses propres objectifs et intérêts pour leurs besoins les plus intimes[46].
Mais les entretiens de cure d’âme n’avaient pas pour seule fonction de faire passer les idées de Klaus Vollmer. Ils permettaient en outre au pasteur d’isoler certains individus du groupe pour accroître leur vulnérabilité. Comme il était banal que les entretiens individuels avec Klaus Vollmer soient intenses et durent longtemps[47], personne ne se formalisait de le savoir seul avec quelqu’un pendant un long moment. Cela explique que Klaus Vollmer ait pu s’isoler avec des mineurs et abuser sexuellement d’eux[48] sans éveiller les soupçons. Le rapport paraphrase le témoignage d’un homme à ce propos : « Apparemment, personne ne s’est jamais posé de question en voyant que Klaus Vollmer disparaissait dans son bureau avec un adolescent et restait souvent enfermé une ou deux heures avec lui. »[49] Une interviewée rapporte qu’elle avait tout à fait remarqué que Klaus Vollmer se retirait avec des membres de la communauté, mais qu’il ne lui serait pas venu à l’idée qu’il les agressait puisqu’elle avait été habituée à cette manière de pratiquer la cure d’âme dans sa culture : « Nous pensions qu’ils étaient en pleine conversation spirituelle ou en entretien de cure d’âme. »[50] Son élan à prendre soin des autres aidait Klaus Vollmer à dissimuler les abus qu’il commettait. Par ailleurs, les autres ne lui attribuaient que les meilleures intentions du monde et voyaient dans son comportement une expression de son altruisme, ce qui jouait également en sa faveur.
Klaus Vollmer utilisait les entretiens de cure d’âme comme un outil de pouvoir en instaurant leur omniprésence et leur régularité. C’est ainsi qu’il parvenait à séparer des individus du troupeau protecteur sans rencontrer la moins opposition et à créer des occasions d’agressions. En outre, ces échanges lui permettaient de déstabiliser les gens sur le plan existentiel, puis de les pousser à explorer leurs secrets les plus intimes et à lui demander de les interpréter. Les dirigés avaient alors l’impression d’être sur la voie de la connaissance de soi tandis que leur berger était en train de leur mettre ses idées, ses valeurs et ses conceptions dans la tête, d’influencer leurs processus de pensée et de les manipuler pour qu’ils réorientent leurs choix de vie. La méthode Vollmer peut être comprise comme une expression du pouvoir pastoral caractérisée non seulement par l’individualisation, mais aussi par l’usage de toutes sortes de procédés – examen de conscience, mise à nu, interprétation des actes, hétéronomie – pour mettre la brebis au pas.
c) Dissolution de l’intégrité spirituelle
Il ressort du rapport que le pouvoir de Klaus Vollmer tenait également au fait que les individus devaient se conformer en tous points aux règles d’un univers étroit, fermé sur lui-même et où régnait une logique à part[51]. Un stagiaire raconte s’être « dévoué corps et âme »[52] à la communauté. Un autre interviewé rapporte que les idéaux de Klaus Vollmer avaient ruisselé sur toute la communauté et étaient devenus le but de la vie des membres : « Nous nous considérions comme très intelligents, très pieux, très ouverts sur le monde. C’étaient nos trois mantras. »[53] Les jeunes hommes étaient particulièrement impressionnés par Klaus Vollmer, se transformant sous son influence et se donnant de nouveaux objectifs. Une femme fait clairement apparaître ce phénomène lorsqu’elle relate : « Pour moi, à cette époque, c’était déjà le résultat d’une manipulation que les jeunes hommes se fixent des priorités qui n’étaient pas les leurs auparavant. C’était comme si Klaus Vollmer avait une priorité absolue sur tout le reste. »[54] Klaus Vollmer se frayait un chemin dans l’âme des personnes qui lui étaient confiées, faisant de ses valeurs celles de la communauté et de ses intérêts ceux en priorité des jeunes hommes. C’est de cette manière que les victimes ont été soumises, que leur caractère s’est plié et que leur autonomie a été amputée[55].
Lorsqu’elles prennent du recul, les personnes interrogées se sentent obligées de porter un regard critique sur leur vision du monde et leur comportement d’antan. Certaines restent malgré tout fidèles à Klaus Vollmer, et soulignent les côtés positifs de son action[56], mais beaucoup ressentent une profonde désillusion. L’une d’entre elles exprime comment les idéaux qui lui étaient si chers à l’époque et qu’elle avait intégrés comme de parfaites évidences ont perdu tout leur éclat : « Et puis voilà, en fin de compte, mon amère conclusion, c’est que tout cela n’était qu’une idéologie. »[57] Toutefois, à l’époque des faits, les conditions d’une telle prise de distance étaient rarement réunies. L’emprise était si forte qu’il n’était même pas possible d’interpréter une agression sexualisée comme telle[58]. Une interviewée décrit par exemple comment un baiser « [a été interprété] comme un signe de fraternité, d’affection particulière, mais je crois que nous ne pouvions pas le replacer dans un contexte sexuel, tout simplement parce qu’une telle idée était au-delà de tout ce que nous pouvions imaginer au sujet de Klaus Vollmer ».[59] Un homme interrogé, qui a subi des violences sexualisées, semble avoir toujours du mal à se distancier de Klaus Vollmer. Ainsi, en dépit des blessures morales qui lui ont été infligées, il constate : « Le sentiment de reconnaissance et de connexion amicale que j’aimerais éprouver à l’égard de Klaus Vollmer est empoisonné par une honte indescriptible. »[60] Cette déclaration montre que la personne continue de se sentir redevable et éprouve le désir d’entretenir des rapports de confiance avec Klaus Vollmer, ce que l’on peut tout à fait interpréter comme une conséquence à long terme de la manipulation exercée par l’auteur des faits.
Si le pouvoir de Klaus Vollmer est resté incontesté aussi longtemps, c’est entre autres parce qu’il a su faire de ses théories sur la foi et sur la vie des idéaux portés par les personnes qui l’entouraient. Les personnes dont il prenait soin internalisaient les vérités que leur berger défendait et leur inculquait. Une fois que leur système de catégories et de valeurs avait été modifié, elles étaient privées de la possibilité de reconnaître et de nommer correctement les agressions du berger sur les membres de son troupeau. Même avec du recul, certaines ont du mal à se détacher de Klaus Vollmer ; certaines victimes semblent même éprouver une sorte d’affection pour lui. Ces éléments montrent avec quelle habileté Klaus Vollmer savait exploiter le pouvoir pastoral ; il avait un véritable talent pour modeler la volonté de son troupeau sur sa volonté à lui. La cure d’âme était l’un de ses outils privilégiés pour y arriver ; un homme qui a subi des violences sexuelles parle d’un « abus flagrant des rapports de pouvoir et de confiance inhérents à la cure d’âme »[61] dont il subit encore aujourd’hui les conséquences.
3. Le régime limite de la cure d’âme
Évidemment, il faudrait repérer le plus rapidement possible les pasteures et les pasteurs de l’engeance de Klaus Vollmer et les mettre hors d’état de nuire. Cependant, ce genre de cas ne devrait pas nous pousser à braquer notre regard sur les « moutons noirs » et à omettre les dynamiques de pouvoir qui sous-tendent les abus spirituels, en particulier les logiques du pouvoir pastoral. Les constats de Michael Meyer-Blanck au sujet des violences sexualisées s’appliquent aussi aux abus spirituels : « Pour faire une description approchante de l’Église d’aujourd’hui, il est […] nécessaire de considérer les abus en tant que faute individuelle, mais également d’en faire un objet de réflexion systémique. »[62] La cure d’âme, qui occupe une place centrale dans l’Église protestante, doit également faire l’objet d’un débat critique. Je m’y essayerai dans la suite de mon propos en me demandant à quoi pourrait ressembler une cure d’âme préservant l’intégrité spirituelle de la personne accompagnée. Je m’appuierai à cet égard sur les réflexions poïméniques de Friedrich Schleiermacher[63] qui, déjà au XIXe siècle, faisait le constat suivant : « Il existe des limites qui sont inhérentes à l’esprit évangélique de notre Église […] et il doit nous tenir à cœur, avant toute chose, de ne les franchir en aucune façon. »[64]
Tout d’abord, Schleiermacher estime qu’il est très important que la cure d’âme soit limitée dans le temps. La relation d’aide ne peut pas s’établir pour une durée indéterminée ; il convient d’y mettre fin en temps voulu : « Comme ces relations ne sont que temporaires, elles doivent s’arrêter au moment opportun ; le processus ne se prolonge pas indéfiniment. »[65] Une pasteure d’âme est tenue d’évaluer de manière rigoureuse la relation d’aide contractée avec une personne accompagnée. Elle doit notamment se demander si cette cure d’âme continue d’aider la personne à grandir en « liberté spirituelle »[66]. Si tel n’est pas le cas ou que des signes avant-coureurs de dépendance problématique apparaissent, elle mettra fin immédiatement à la relation d’aide. Schleiermacher écrit qu’un pasteur d’âme a certes le devoir d’aider, « mais que cette volonté reste toutefois limitée par le caractère libre de la relation ; si la volonté n’est plus libre, il ne pourra pas poursuivre sa mission. »[67] Plus une relation d’aide se prolonge, plus les risques sont grands que des dynamiques asymétriques, malsaines ou nocives se renforcent. La cure d’âme ne doit donc pas s’éterniser et doit au besoin être arrêtée, y compris contre le souhait de la personne accompagnée.
Ensuite, Schleiermacher prône une proximité contrôlée dans la cure d’âme et appelle à éviter absolument les intrusions dans la sphère privée de la personne. Un pasteur d’âme n’a « pas le droit […] de s’immiscer dans les affaires d’autrui sans son accord »[68]. Il en découle que la cure d’âme ne peut pas revêtir de caractère obligatoire. Il revient à la personne accompagnée de savoir si elle veut s’engager dans la cure d’âme et dans quelle mesure. La proposition d’accompagnement doit rester ouverte « parce que ce n’est rien d’autre qu’une proposition de relation plus étroite que chacun doit être libre d’accepter ou non »[69]. Si une cure d’âme est entamée, il convient d’observer une certaine retenue vis-à-vis de l’Autre. Il existe des lieux de l’âme où la cure ne doit pas s’aventurer. Schleiermacher revendique le respect de « ce qui est secret dans la vie »[70] et estime qu’il est interdit au pasteur d’arracher de l’ombre cette part intime pour la mettre à la lumière. Dès lors que la cure d’âme lève le voile sur les secrets qu’un individu garde enfouis en lui, elle le rend dépendant ; c’est pourquoi elle gagne à éviter une trop grande proximité, à brider sa curiosité et à respecter le droit à la non-transparence.
Enfin, Schleiermacher considère comme essentiel que la cure d’âme ait une certaine tolérance à l’ambiguïté de contenu. Un pasteur d’âme ne doit pas s’attacher à son avis subjectif ; il doit donner la priorité, dans toute la mesure du possible, aux points de vue de la personne accompagnée. Il devrait « avoir le respect requis […] à l’égard de la diversité d’opinions et de comportements qui règne dans l’Église protestante, de manière à ne pas étendre trop dans le détail le périmètre de ce qui est juste et vrai pour tous »[71]. Une pasteure d’âme devrait toujours veiller à garder par-devers elle ses idées personnelles et à ne pas trop généraliser ses convictions religieuses, ce qui peut consister à conforter l’Autre dans son opinion même si elle ne la partage pas : « Notre personnalité propre n’est jamais en droit de décider ; soit il faut laisser uniquement affleurer ce qui est commun, soit il faut valoriser la personnalité de l’autre et lui permettre de s’exprimer. »[72] Une personne accompagnée sans la sensibilité nécessaire peut, selon les circonstances, s’approprier sans réfléchir des opinions étrangères aux siennes qu’elle ne voulait pas activement adopter. Dans la cure d’âme, pour réussir à éviter que la personne ne garde en elle des vérités qui lui sont étrangères, il faut savoir se distancier de soi-même et faire preuve de tact.
Le rapport d’enquête a montré que Klaus Vollmer a sciemment outrepassé les limites énoncées par Schleiermacher, qu’il a porté atteinte à l’intégrité spirituelle d’autrui et violé l’autodétermination sexuelle. De tels cas peuvent sembler exceptionnels, mais ils fournissent des clés pour comprendre les principales problématiques de la cure d’âme[73]. Celles et ceux qui la pratiquent disposent d’un pouvoir pastoral qui peut se retourner en abus spirituel s’il ne s’accompagne pas d’une réflexion personnelle critique, honnête et lucide. Faute de pouvoir se débarrasser de la facette sombre de la cure d’âme, ils doivent manœuvrer avec elle en déployant intelligence, sensibilité et conscience[74]. Pour garder le cap, ils peuvent commencer par se représenter la cure d’âme comme un régime intérieur où l’on s’impose des limites ainsi qu’un autocontrôle et une intervention précoce en cas de dépassement. Ce régime consiste à veiller avec délicatesse et en vertu d’un professionnalisme pastoral[75] au temps, à la proximité et au contenu, c’est-à-dire aux trois limites préconisées par Schleiermacher. Cette méthode permet de réduire le risque de basculer du côté obscur de l’accompagnement qui agresse et spolie l’autre de sa liberté, et elle favorise les chances de cultiver un accompagnement qui aide à vivre. Et peut-être même à guérir celles et ceux qui ont subi une « intoxication à Dieu ».
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