Perspectives issues de la pratique
L’abus spirituel peut être défini comme une manipulation préjudiciable dans le contexte de relations spirituelles et religieuses. L’abuseuse ou l’abuseur profite de sa position particulière pour instrumentaliser la référence à une puissance « supérieure » au service de ses propres intérêts. Les conséquences des abus spirituels sur les victimes ne doivent pas être sous-estimées.
Qu’ont vécu les victimes d’abus spirituels et comment réagir dans le cadre d’une consultation psychologique ? Quels sont les défis de l’accompagnement et du conseil psychologique et à quel moment la dynamique pourrait-elle devenir problématique ?
1. Conséquences de l’abus spirituel sur les victimes
Chaque personne a un vécu différent, qui varie selon le groupe auquel elle a adhéré et la vision du monde de ce dernier, selon le rôle qu’elle a joué au sein de cette communauté et le temps qu’elle y est restée, selon sa situation de vie particulière et sa capacité propre de résilience. Toutefois, sur le plan des conséquences, on note des similitudes entre les cas, comme je l’observe très régulièrement dans ma pratique.
Image de soi : confiance en soi détériorée, sentiment d’insécurité lié à l’écart entre l’image que la personne a d’elle-même et l’image que les autres ont d’elle, sentiment d’impuissance et de détresse, sentiment de honte et de culpabilité. La question identitaire sous-jacente, très présente, est : « Qui suis-je si je me dégage du carcan du christianisme ? » Les victimes, désécurisées et redoutant de ne pas être comprises ou prises au sérieux, peuvent avoir tendance à ne se confier à personne pendant longtemps et à porter leur fardeau seules et sans mot dire.
Sentiments ambivalents : dans ma consultation, il m’arrive souvent de rencontrer des personnes qui sont conscientes des dysfonctionnements et des agressions, de la pression et des blessures, et sont capables d’en parler avec lucidité, mais qui en même temps sont habitées de doutes profonds et ne sont pas sûres d’évaluer correctement leur situation :
« Est-ce que je vois juste sur les événements ou est-ce que je me trompe, comme me le dit le pasteur, le gourou, la conseillère de vie ? », « Dans cette situation, ai-je le droit de me défendre ou faut-il que je supporte les humiliations parce que je dois vaincre mon ego récalcitrant, comme dit le maître ? » Pour un regard extérieur, la plupart de ces situations sont indubitablement des cas de manipulation.
Les ambivalences peuvent aussi renvoyer à des expériences contradictoires : la personne a vécu une expérience positive au sein de la communauté, elle parle de l’authenticité des relations, des liens d’amitié tissés avec les autres adeptes ; même le soutien de la responsable ou du responsable est quelquefois évoqué positivement (« il est dévoué », « elle me veut du bien »). Dans le même temps, cette personne rapporte du dénigrement, des insultes, des menaces et de l’exclusion. Et souvent, il lui est difficile de concilier son vécu positif et les faits d’agression. Il est fréquent que les victimes dépeignent des expériences d’une extrême gravité sans pour autant manifester (encore) d’indignation. Or, l’indignation est importante dans le processus de compréhension et de détachement de la situation toxique, parce que cette émotion indique au sujet que ses limites ont été violées et qu’il a été traité injustement.
Troubles psychologiques : dans certains cas extrêmes, la personne peut présenter des troubles psychiques tels que dépression, troubles anxieux ou pensées suicidaires allant jusqu’au suicide. Les crises se produisent parfois lorsqu’elle est encore membre du groupe, mais aussi pendant la période où elle s’en détache. Même lorsque le détachement est vécu comme un acte libératoire, il peut être désécurisant pour la personne de quitter son milieu parce que son ancienne définition d’elle-même se désagrège, qu’elle perd son environnement social, souffre des suites des violences psychiques qu’elle a subies pendant des années, et n’a encore développé aucune perspective stable en dehors de la communauté.
Attachement anxieux ou ambivalent : la responsable ou le responsable – pasteur, gourou, coach de vie, conseillère de vie – endosse une position d’autorité et instrumentalise la prétendue volonté de Dieu dans le sens de ses propres intérêts. Ainsi, par exemple, des pasteurs de la New International Church attendent des occasions « propices » pour affirmer avoir reçu une vision qui impose à l’adepte d’agir précisément de telle ou telle manière.
Image de Dieu teintée de peur : la mise en récit théologique d’un dieu menaçant, contrôlant, vengeur, voire déçu, qui exige obéissance et soumission, est profondément inscrite dans l’esprit des personnes prises en charge, même au-delà du moment où elles ont quitté la communauté. Elles considèrent l’obéissance docile comme une vertu et la désobéissance comme un échec personnel.
L’illustration que vous voyez à l’écran a été générée par l’IA à partir d’une métaphore tirée d’une prédication entendue dans une communauté évangélique : « Toute personne qui croit vraiment est sous la protection de Dieu », comme cette petite souris qui n’a peur de rien lorsqu’elle est sous le halo de lumière. Dans le même temps, la prédication postule que des « puissances du mal » sont à la manœuvre pour nous faire peur, qu’elles sont aux aguets et que cette évocation fait partie de la réalité. Il est probable que certaines personnes se sentent en sécurité tant qu’elles restent sous le halo de lumière.
Mais que se passe-t-il si une personne évolue et veut sortir de ce halo de lumière ? Les concepts en lien avec la croyance peuvent avoir un important effet de cadrage (framing) : le cadre conceptuel d’interprétation fait appel à des images qui suscitent des associations et des émotions, qui influencent notre compréhension et notre appréciation morale de l’être humain et du monde. L’image de la souris dans son halo de lumière peut être considérée comme l’un des éléments d’un cadrage perturbé par la peur.
2. Besoins de la personne qui sollicite un soutien psychologique
Lorsque des victimes d’abus spirituels envisagent de solliciter un accompagnement ou des conseils psychologiques, elles ont, comme tout client, des besoins fondamentaux spécifiques.
Se sentir pris au sérieux : la personne a besoin d’être validée dans ses peurs, ses doutes et son vécu ; il convient de s’abstenir de sous-estimer, juger, minimiser ou dramatiser la situation.
Se sentir compris : la personne a besoin de ressentir qu’elle n’est pas seule face à ses problèmes. La relation de confiance naît du sentiment d’être compris ; or, il est fréquent que les victimes ne le ressentent pas ou pas assez dans leur cercle familial ou amical, par exemple lorsque des proches leur prodiguent des conseils bien intentionnés, mais inefficaces.
Être cru : la personne a besoin d’être crue, ce qui met potentiellement la personne qui l’accompagne dans une position délicate, notamment lorsque la victime rapporte des incidents insolites, par exemple que des inconnus issus de milieux sataniques ne cessent de l’aborder et de la harceler dans la rue. Le sujet se sent blessé si son expérience est remise en question.
Avoir le temps : besoin d’être accompagné par quelqu’un qui prend le temps nécessaire ; le plus souvent, la cliente ou le client a une histoire et une réalité de vie complexes et il n’est pas rare que sa problématique dure depuis de nombreuses années. Il faut un certain temps pour saisir le tableau clinique dans son ensemble.
Bénéficier de compétences pointues : en matière d’abus, ces compétences consistent notamment à savoir donner du feedback et formuler des appréciations solidement fondées, et en particulier à être capable d’assertivité (par exemple : « oui, c’est très manipulateur »).
Ici, les psychologues doivent veiller à ne pas rester trop vagues tout en ne surajoutant ni leur propre réaction émotionnelle (indignation) ni leur point de vue à la description subjective de la personne accompagnée.
3. Axes fondamentaux et défis du soutien psychologique
Le respect de certains axes fondamentaux et l’adoption de certaines postures permettent de créer le cadre d’un processus d’accompagnement professionnel orienté vers les clientes et clients.
Trouver le juste équilibre entre proximité et distance : le conseil et l’accompagnement psychologiques demandent de rechercher le subtil équilibre entre proximité et distance, entre la confiance que l’on inspire et la neutralité thérapeutique (c’est-à-dire le fait de ne pas exprimer ses propres besoins ou intérêts). Pour être aidants, les entretiens requièrent un certain degré de proximité et de confiance. Si la proximité est insuffisante (en particulier dans le cas de personnes issues de milieux culturels étrangers), le rapport de confiance nécessaire risque de mal se nouer, ce qui peut conduire à des malentendus. Mais si la proximité est trop forte, la relation professionnelle bascule vers un setting personnel inapproprié, ce qui arrive fréquemment dans les groupes sectaires et renforce le risque d’abus spirituel.
À ce propos, mentionnons les groupes de parole qui ont pour grande force de permettre d’établir rapidement des liens de proximité sur la base d’expériences partagées entre participantes et participants (compétence expérientielle). Cet aspect expérientiel manque aux psychothérapeutes. Mais même dans le cas d’un groupe de partage, l’encadrante ou l’encadrant doit veiller à ce que la participation de personnes concernées qui apportent leur point de vue personnel ne pèse pas sur d’autres membres du groupe.
Rester orienté sur la cliente ou le client : cette posture fondamentale de l’accompagnement psychologique consiste à se concentrer sur les besoins et les ressources de la personne. Ce sont les clientes et les clients qui apportent les sujets des séances et dictent le rythme du processus. Il est important de déceler à quelle étape du processus se trouve la personne et de se mettre à sa place pour comprendre comment elle perçoit et évalue sa situation. À cet égard, le modèle transthéorique des « stades du changement » mis au point par deux psychologues, Di Clemente et Prochaska, est un outil qui a fait ses preuves.
L’expérience permet d’évaluer rapidement la nature de la problématique et la direction que vont prendre les consultations. Toutefois, il est important de ne pas submerger notre cliente ou notre client d’informations, ni de vouloir lui faire franchir des étapes ou adopter des points de vue à un rythme qui ne lui correspond pas.
Cultiver l’empathie : cette compétence permet de comprendre de l’intérieur le point de vue et l’univers de vie de la personne, en pratiquant l’écoute active, l’intérêt manifeste et le questionnement et en accueillant ce qu’elle dit et ses attitudes sans jugement. Comprendre ne veut pas forcément dire cautionner. Les personnes accompagnées apprécient souvent énormément que leur psychologue prenne position de manière mesurée.
Reconnaître et valider la personne et son vécu (ambivalent) : on parle d’ambivalence lorsqu’une personne ressent simultanément des émotions, pensées ou souhaits contradictoires. Par exemple, une personne peut à la fois admirer son gourou et craindre qu’il ne lui retire son amour ou ne la punisse ; une autre peut avoir envie d’être reconnue par son pasteur qui pourtant la harcèle. Le fait de reconnaître ces ambivalences montre aux victimes que leurs conflits intérieurs sont pris au sérieux sans jugement, leçon de morale ou critique. Le fait de nommer contribue à éviter la honte et le refoulement et crée des ouvertures vers le changement.
Reconnaître ses propres limites : le fait de ne pas reconnaître ses propres limites peut entraver la relation d’aide (et nuire aux personnes accompagnées) et mener à l’épuisement émotionnel ; les psychologues qui connaissent leurs limites sont moins exposés au surmenage et trouvent une aide appropriée dès que nécessaire. En outre, il leur est toujours possible d’orienter leurs clientes et clients vers d’autres aides, alternatives ou complémentaires à la leur, telles que bureaux d’information sur les dérives sectaires, aide aux victimes, groupes de parole, psychothérapie, traitement psychiatrique, etc.
Excursus : potentielles zones de tension dans le contexte de l’aumônerie ou de l’accompagnement spirituel en Église
Je parle volontairement de zones de tension « potentielles », ne travaillant pas moi-même dans l’accompagnement spirituel et ne connaissant pas sa clientèle ni les problématiques de cette dernière. Ainsi, les idées et questions suivantes sont à voir comme des invitations à la réflexion.
Proximité de croyances à la fois comme ressource et risque : des convictions religieuses partagées créent un lien qui peut favoriser la confiance : « Je suis avec quelqu’un qui s’y connaît dans le domaine de la foi, qui est croyant comme moi ». Mais cette base commune comporte aussi des risques, comme nous ne cessons de le constater en consultation avec le cas des milieux évangéliques.
Besoin d’harmonie : dans son livre sur l’éloge du « non » (Nö. Eine Anstiftung zum Neinsagen, Piper, 2025), la pasteure Maike Schöfer montre comment le besoin d’harmonie peut favoriser les abus. Lorsque le besoin d’harmonie est excessif, il est plus difficile de refuser des comportements problématiques, notamment certains rituels. L’étude sur l’Église protestante en Allemagne menée par le réseau de recherche ForuM[2] souligne cet aspect et parle de « contrainte à l’harmonie » et d’« influence diffuse exercée sur la relation ». Maike Schöfer demande aux Églises d’instaurer une véritable culture de la critique.
Question pour aller plus loin : Vous arrive-t-il d’avoir du mal à exprimer votre propre opinion ou vos propres besoins par peur d’offenser quelqu’un ?
Conflit de loyauté : lorsque quelqu’un vit un conflit de loyauté interne, son sens du devoir ou ses valeurs vont dans des directions opposées ; de tels tiraillements peuvent induire chez l’accompagnante ou l’accompagnant un sentiment d’insécurité et de contradiction intérieure.
Question pour aller plus loin : Ressentez-vous un lien de proximité avec les personnes que vous accompagnez tout en ayant l’obligation de défendre ou de « protéger » l’Église ?
Définition de sa foi personnelle : ce peut être un jeu d’équilibriste de parler de ses propres croyances de manière authentique tout en respectant l’autonomie de son interlocutrice ou de son interlocuteur.
Question pour aller plus loin : Comment parvenez-vous à partager de manière vraie votre foi personnelle tout en donnant à la personne que vous accompagnez de l’espace pour parler de ses expériences et exercer son sens critique ? Votre propre compréhension de la foi est-elle fragilisée ou « menacée » par une critique de la foi ?
Acceptation de ses limites et capacité à demander de l’aide : la prévention de l’épuisement passe par l’acceptation de ses propres limites et par la capacité à chercher un soutien approprié.
Question pour aller plus loin : Vous est-il facile de reconnaître vos propres limites quand, par exemple, vous vous sentez dépassé par le récit des expériences traumatiques de la personne que vous accompagnez ? Savez-vous où vous adresser pour obtenir un soutien approprié ?
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Informations détaillées dans le domaine de l’abus spirituel :
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