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1. Ce qui nous préoccupe
Le Conseil de l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS) constate avec inquiétude que l’antisémitisme est à nouveau plus visible et plus virulent en Europe et en Suisse. Les personnes juives renoncent de plus en plus à afficher ouvertement leur identité. Elles sont victimes d’insultes, d’exclusion, d’intimidation, de menaces et d’agressions violentes. Les manifestations d’antisémitisme n’ont pas lieu aux marges de la société, mais également au cœur de celle-ci, dans les débats politiques, sur les réseaux sociaux, dans les milieux éducatifs et dans la vie culturelle. Les tensions liées au conflit au Proche-Orient ont encore exacerbé ces évolutions.
Face à cette situation, les Églises sont conscientes de leur propre implication dans l’histoire de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme. Les théologies chrétiennes qui ont prônés un mépris du judaïsme, celles qui ont affirmés qu’Israël aurait été retranché de son héritage, certaines interprétations polémiques de la Bible, ainsi que l’entretien de stéréotypes négatifs et les accusations générales portées contre « les Juifs » ont contribué pendant des siècles à l’exclusion, à l’humiliation et à la persécution des personnes juives. L’Église ne peut donc prendre position de manière crédible contre l’antisémitisme que si elle assume et nomme sa propre culpabilité historique et qu’elle se pose en rupture par rapport à cette histoire.
2. Ce qui nous engage
Cette orientation s’inscrit dans le cadre de la Constitution de l’EERS. Celle-ci mentionne expressément l’importance de cultiver le dialogue judéo-chrétien aux niveaux national et international et rejette toute forme de discrimination. Elle s’appuie sur les textes existants de l’EERS et de la Fédération des Églises protestantes de suisses (FEPS) concernant le dialogue judéo-chrétien, sur des travaux de la Commission de dialogue entre juifs et protestants (CDJP), en lien avec la responsabilité de l’Église face aux questions sociétales et d’éthique publique. Le Conseil exprime sa reconnaissance pour la brochure de l’Église réformée du canton de Zurich intitulée « Für eine reformierte Kirche ohne Antisemitismus » (Pour une Église réformée sans antisémitisme), qui a servi de base pour la présente prise de position. Cette publication de référence allie travail de mémoire historique, clarification théologique et implications pratiques.
La responsabilité de l’Église s’appuie sur un fondement théologique. Jésus était juif. Le christianisme s’enracine profondément dans le judaïsme. Il partage avec lui la Bible hébraïque. L’Église ne vit pas contre le peuple d’Israël – il vit des promesses que Dieu lui adresse et qui l’unisse au peuple d’Israël. La perspective de Paul, selon laquelle Dieu n’a pas rejeté son peuple, revêt ici une importance fondamentale. L’antijudaïsme chrétien équivaut donc à une rupture du christianisme avec ses propres racines.
C’est après la Seconde Guerre mondiale que le protestantisme réformé suisse a commencé à emprunter ce chemin de correction et de repentance. La Fédération des Églises protestantes de Suisse (FEPS) avait déjà affirmé qu’il était inconcevable de substituer l’Église à Israël en tant que « nouveau peuple de Dieu ». Il en est résulté un consensus réformé sur les points suivants : le rejet de toute forme d’antisémitisme, la reconnaissance de l’élection permanente d’Israël, le renoncement à la mission auprès des Juifs et l’engagement en faveur d’un dialogue équitable.
La Commission de dialogue entre juifs et protestants a aussi souligné, dans sa publication « Terre d’Israël, État d’Israël, Terre sainte », que les débats autour d’Israël/Palestine sont souvent menés de manière partiale et sans nuance, et que la longue tradition de l’antisémitisme en Europe pèse encore aujourd’hui sur la perception de ce sujet. Elle en appelle donc à l’introspection, à la transmission des connaissances, au respect et à un véritable dialogue.
3. Comment nous prenons position
Le Conseil de l’Église évangélique réformée de Suisse déclare :
L’antisémitisme est incompatible avec la foi chrétienne.
L’antisémitisme va à l’encontre du respect de la dignité humaine ainsi que de la quête de justice et de paix. Il porte atteinte aux personnes juives de multiples façons, en attaquant leur dignité, en les excluant, en les menaçant et en compromettant leur sécurité. Il détruit la confiance entre les communautés religieuses, empoisonne la vie sociale et menace la culture démocratique.
Pour l’Église, l’antisémitisme n’est pas seulement un problème de société général. Avec l’antisémitisme, il est également question, pour l’Église, de sa propre culpabilité et d’un besoin de repentance. Là où la doctrine chrétienne, la prédication, l’interprétation de la Bible ou la pratique ecclésiale ont rabaissé, diabolisé, culpabilisé collectivement ou écarté les personnes juives de l’histoire de Dieu, nous reconnaissons notre faute. Là où d’anciens schémas refont surface sous une forme nouvelle, nous les dénonçons.
C’est pourquoi nous disons clairement « non » à toutes les formes d’antisémitisme : à l’antijudaïsme religieux, à l’antisémitisme raciste, à leurs manifestations socioculturelles et politiques, aux théories du complot, à la diabolisation, aux doubles standards et à toute forme de délégitimation de la vie juive.
Nous rejetons toute interprétation des textes bibliques qui accuse collectivement les personnes juives, les rabaisse ou les présente comme rejetées par Dieu. Une telle interprétation méconnaît le contexte historique des textes du Nouveau Testament et reproduit des traditions ecclésiales culpabilisantes.
Nous réaffirmons le lien indéfectible qui unit l’Église au judaïsme. L’élection du peuple d’Israël n’a pas été révoquée. La foi chrétienne se nourrit d’une histoire qui repose sur ce postulat. Lorsque l’Église l’oublie, elle perd la mémoire de ses propres racines.
4. Notre position concernant la thématique « Antisémitisme et conflit au Proche-Orient »
Le Conseil tient à souligner que la critique de l’État d’Israël et de la politique de ses gouvernements est possible et légitime. Elle ne doit toutefois pas tomber dans des schémas antisémites.
La critique de l’État d’Israël prend un caractère antisémite lorsqu’elle recourt à des doubles standards, diabolise l’État juif ou remet en cause son existence. L’EERS reconnaît que la question israélo-palestinienne est historiquement, politiquement, juridiquement, religieusement et émotionnellement extrêmement complexe. Les simplifications, les projections et les dérives identitaires mettent le dialogue en péril. C’est pourquoi nous prônons un langage nuancé, éclairé et responsable.
Lorsque les questions concernant Israël et la Palestine sont abordées dans le cadre ecclésial, nous attendons une expertise, une sensibilité historique et une prise en compte manifeste des perspectives juives. Quiconque parle de dignité humaine et de paix ne doit ni relativiser la souffrance des personnes juives, ni instrumentaliser celle des autres.
Nous nous distançons de toute forme de « sionisme chrétien », lequel, dans l’attente de la fin des temps, vise à encourager le retour des juifs et des juives en Israël et dans les territoires palestiniens. Une telle position empêcherait non seulement de traiter les personnes juives sur un pied d’égalité, mais bafouerait également les droits du peuple palestinien.
5. Notre responsabilité particulière en tant qu’Église
L’Église a une responsabilité particulière en matière d’antisémitisme. Cette responsabilité doit être considérée sous un angle spirituel, théologique, pédagogique et institutionnel.
C’est une question spirituelle, car l’antisémitisme porte atteinte à la communion avec le Dieu d’Israël.
Elle est de nature théologique, car l’Église doit reconnaître et corriger ses propres erreurs.
Elle revêt un caractère pédagogique, car l’enseignement, la prédication, la catéchèse, la formation d’adultes et la communication de l’Église peuvent, soit, contribuer à une sensibilisation autour de ce sujet, soit, de manière inconsciente, perpétuer des stéréotypes néfastes.
Elle est également de nature institutionnelle, car les espaces, les plateformes et les lieux de coopération ecclésiale ne sont jamais neutres. Ce qui est dit, montré, toléré ou promu dans ses espaces se répercute sur l’Église et façonne son témoignage public.
6. Enjeux pour la pratique ecclésiale
C’est pourquoi l’EERS en appelle à la responsabilité de ses Églises membres, de leurs instances dirigeantes, de leurs collaboratrices et collaborateurs ainsi que de leurs membres. Ceci afin qu’ils ne se contentent pas de condamner l’antisémitisme, mais qu’ils le préviennent au sein de leurs propres structures et le combattent avec détermination.
Les espaces, les manifestations et les canaux de communication de l’Église ne doivent en aucun cas servir de support à des contenus, des symboles, des discours de propagande ou de désinformation à caractère antisémite. Cette règle s’applique également lorsque de tels contenus apparaissent de manière indirecte, codée ou sous le couvert de débats politiques.
Lors de la location de locaux d’Église, de l’accueil d’organisations tierces et de la participation à des événements externes, l’Église est soumise à un devoir de diligence particulier. Quiconque bénéficie de l’hospitalité de l’Église doit respecter la dignité de toute personne et ne doit ni promouvoir ni tolérer des propos antisémites, racistes ou portant atteinte à la dignité humaine de quelque manière que ce soit. C’est pourquoi il est indispensable que le choix des partenaires, des utilisatrices et des utilisateurs se fasse à l’aune de critères clairs, fondés sur le respect de la dignité humaine, l’ouverture au dialogue, la transparence et le respect des droits fondamentaux et des valeurs démocratiques.
Lorsque des signes de tendances antisémites apparaissent, l’Église ne peut se contenter d’une position de neutralité. Il faut examiner la situation, se renseigner, imposer des conditions le cas échéant et, si nécessaire, refuser ou se retirer. L’Église ne doit pas mettre ses propres espaces à disposition, si cela revient à encourager la haine, l’exclusion ou le dénigrement de la vie juive.
En ce qui concerne les tables rondes, les conférences, les offres de formations et les formes de partenariats, cela signifie que l’Église examine avec soin les contenus, les organismes responsables, les intervenantes et intervenants ainsi que les moyens de communication. Elle ne participe pas à des formats dans lesquels des discours antisémites sont diffusés, banalisés ou relativisés. Elle veille à ce que des voix compétentes, une mise en perspective historique et un dialogue équitable soient garantis lorsque des sujets conflictuels sont abordés. Là où ces conditions ne sont pas remplies, une prise de distance s’impose.
Le principe suivant s’applique également dans les prédications, l’enseignement et la formation ecclésiale : les stéréotypes antisémites tels que le « légalisme », le « pharisaïsme », la logique de la « loi du Talion » ou de prétendues caractéristiques collectives juives n’ont pas leur place. L’Église a le devoir de se défaire consciemment de ces schémas et de les éviter dans sa théologie, sa liturgie et son langage pédagogique.
7. Ce que nous souhaitons promouvoir
L’EERS souhaite approfondir le dialogue judéo-chrétien, encourager les rencontres et cultiver les relations existantes. Cela implique notamment un échange continu avec la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI). L’EERS soutient les activités éducatives qui mettent en lumière la vie juive en Suisse, renforcent les connaissances historiques et dénonce les schémas de pensée antisémites. Elle cherche à collaborer avec des partenaires juifs et des acteurs de la société civile qui s’engagent contre le racisme et l’antisémitisme.
Au-delà du dialogue judéo-chrétien, l’EERS s’engage au sein d’instances institutionnelles existantes, notamment au sein du Conseil suisse des religions (SCR). Au sein de cette instance, elle œuvre, aux côtés d’autres communautés religieuses, en faveur de la liberté de religion et de la protection des minorités religieuses, ainsi que contre l’antisémitisme, l’islamophobie et toute forme de discrimination liée à la religion. Grâce à sa participation à la Commission fédérale contre le racisme ainsi qu’à la Commission des droits de l’homme, l’EERS contribue également à intégrer les questions de liberté de religion, de dignité humaine et de protection contre la discrimination dans les débats de société et politiques.
L’EERS encourage ses Églises membres, ses paroisses, ses œuvres et ses institutions à mettre en place leurs propres processus de sensibilisation et d’évaluation, pour la prédication et la liturgie, pour le matériel pédagogique, la formation d’adultes, les manifestations, la mise à disposition de locaux à des tiers, les directives en matière de communication et les choix des collaborations.
8. En conclusion
Le Conseil de l’Église évangélique réformée de Suisse souligne que l’antisémitisme n’a pas sa place dans l’Église ni dans la société.
Nous le combattons partout où il se manifeste, que ce soit de manière ouverte ou de manière insidieuse. Nous agissons ainsi en pleine conscience de notre propre culpabilité historique, dans le respect de la vie juive passée et présente, dans l’espérance d’une Église qui puise sa force dans ses racines, assume ses responsabilités et défende de manière crédible la dignité, la justice et la paix.
Le rejet de l’antisémitisme n’est pas une simple déclaration ponctuelle, mais un engagement constant à se repentir, à rester vigilant et à agir.
Principes fondamentaux et ressources complémentaires