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L’initiative populaire fédérale « 200 francs, ça suffit ! » propose de réduire la redevance radio et télévision actuelle de 335 francs à 200 francs par ménage, tout en exonérant totalement les entreprises de cette obligation. Si cette initiative était acceptée, la SSR verrait environ la moitié de ses revenus actuels supprimée.
Le Conseil de l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS) n’aborde pas cette initiative comme une simple question de politique financière, mais comme un enjeu sociétal et démocratique majeur. La question centrale est la suivante : quel rôle joue les médias de service public dans la cohésion, la formation de l’opinion démocratique et le dialogue dans un pays plurilingue et pluriel comme la Suisse ?
Les médias de service public ne sont pas un simple complément pour les intéressé-es, mais une partie essentielle de l’infrastructure publique dont une démocratie fonctionnelle a besoin. En Suisse, avec son système de démocratie directe et ses votations régulières, un espace d’information commun et fiable est d’une importance fondamentale.
La SSR garantit une information indépendante, équilibrée et nationale, qui explique les processus politiques, les contextualise et met en lumière différentes perspectives. Elle contribue ainsi de manière décisive à ce que les décisions démocratiques puissent être prises sur une base d’informations partagées.
Dans un paysage médiatique de plus en plus fragmenté, dominé par des plateformes globales et des logiques algorithmiques, cette fonction prend une importance croissante. Les plateformes internationales n’assument aucune responsabilité envers l’espace public démocratique suisse. Un service public fort et indépendant, engagé pour le bien commun, est donc d’autant plus nécessaire.
La Suisse se caractérise par sa diversité linguistique et culturelle. Aujourd’hui, seule la SSR assure une production complète de contenus journalistiques, culturels et sociétaux dans les quatre langues nationales. Cela garantit que les perspectives de toutes les régions soient représentées dans l’espace public national.
Un programme complet à la radio, à la télévision et en ligne dans quatre langues, produit depuis différents sites, coûte aujourd’hui environ 92 centimes par jour et par ménage. Ce modèle est unique et reflète une décision politique consciente en faveur de la cohésion et du dialogue.
Une réduction de moitié des redevances forcerait la SSR à économiser davantage que ce qu’elle dépense actuellement par région linguistique. La diversité linguistique et régionale ne pourrait plus être maintenue dans sa forme actuelle. Bien que l’article 27 de la loi sur la radio et la télévision oblige la SSR à produire des programmes dans les régions linguistiques concernées, les économies ne pourraient pas être compensées par une centralisation. Elles entraîneraient inévitablement des pertes en termes de qualité, d’étendue ou de diversité de l’offre.
Les démocraties fonctionnelles disposent généralement de médias publics forts. Les médias de service public jouent un rôle central dans l’éducation politique, la formation de l’opinion et le dialogue sur les questions fondamentales de la société.
La démocratie directe repose sur le fait que les citoyens et citoyennes prennent régulièrement des décisions sur des questions complexes. Cette forme de participation politique suppose que les informations soient accessibles, compréhensibles et dignes de confiance. Un service public affaibli sapera cette condition et accélérera la fragmentation de l’espace public commun.
En conséquence, des sous-espaces publics plus cloisonnés émergeraient, où les opinions se confirmeraient plutôt qu’elles ne se remettraient en question. Pour une démocratie qui dépend de la négociation, du compromis et de la compréhension mutuelle, ce serait une évolution problématique.
Dans le monde entier, on observe que la liberté des médias est sous pression. Le journalisme rigoureux est inconfortable parce qu’il éclaire, vérifie et critique. C’est précisément pour cette raison qu’il est indispensable aux sociétés démocratiques.
La désinformation ne se limite pas à de fausses informations. Elle est souvent placée de manière ciblée, dirigée stratégiquement et vise à semer la méfiance et à influencer les processus démocratiques. Lorsque les gens ne savent plus à quelles sources se fier, ils perdent confiance dans les institutions, la science et la politique.
Des études montrent que les offres médiatiques de la SSR figurent toujours parmi les plus dignes de confiance dans toutes les régions linguistiques. À une époque où la désinformation augmente, affaiblir précisément cette offre serait contradictoire.
De plus, l’initiative de réduction empêcherait la SSR de poursuivre sa transformation numérique et de toucher notamment les jeunes. Ceux-ci utilisent particulièrement les offres en ligne de la SSR, y compris pour des contenus politiques. Un affaiblissement financier freinerait cette évolution et creuserait le fossé entre l’espace public démocratique et la jeune génération.
L’État de droit libéral dépend de conditions qu’il ne peut pas créer lui-même : confiance, orientation, sens des responsabilités et volonté de débat public. Ces conditions ne naissent pas automatiquement, mais nécessitent des institutions solides et des espaces de communication fiables.
Les médias de service public ne sont pas simplement un service payé par les citoyens, mais une institution qui leur appartient. La SSR est l’expression d’une mission démocratique commune : permettre et façonner un espace public dans l’intérêt de tous. L’espace public n’est pas une marchandise comme une autre, mais une ressource démocratique. Le service public contribue à maintenir cet espace ouvert, y compris là où l’attention ne se monétarise pas facilement.
Les médias privés et les plateformes numériques apportent des contributions importantes, mais ils sont soumis à une forte pression économique et suivent d’autres logiques. Ils ne peuvent pas assurer seuls la fonction intégratrice et stabilisatrice du service public. Affaiblir le service public, c’est livrer l’espace public aux intérêts commerciaux et risquer d’appauvrir le débat démocratique.
Le Conseil de l’EERS craint qu’en cas d’acceptation de l’initiative, les partenariats uniques en Suisse entre la radio, la télévision et les centres médiatiques ecclésiastiques soient dissous. Dès 2016, la RTS a révisé son accord avec Cath-Info et son équivalent protestant Médias-pro concernant la diffusion de contenus spirituels et religieux en raison d’un manque de moyens. Cette décision avait suscité une grande inquiétude : 27 000 personnes avaient signé une pétition pour que les mesures annoncées – la suppression des magazines radio et télévisés – soient revues et atténuées.
En Romandie, la rédaction religieuse de la RTS traite régulièrement des phénomènes religieux dans toute leur diversité et aborde de manière journalistique les différentes formes de religiosité et de spiritualité, en Suisse comme dans le monde. En 2021, une nouvelle réduction avait déjà conduit à la disparition du seul magazine télévisé consacré à la religion. Aujourd’hui, une baisse de la redevance à 200 francs pourrait entraîner la suppression d’autres offres centrales dans le domaine de la religion et de la spiritualité, comme :
la suppression des formats numériques comme En quête de sens.
En Suisse alémanique, les médias ecclésiastiques ont déjà dû subir des réductions qualitatives et des coupes dans les retransmissions de cultes en raison des pressions financières. « Reformierte Medien », la maison d’édition des Églises réformées de Suisse alémanique et de l’Église évangélique méthodiste s’opposent vigoureusement à l’initiative populaire.
Les expressions de la vie chrétienne, profondément ancrées dans l’identité et la tradition d’une grande partie de la population et de la culture suisse, sont déjà traitées de manière marginalisée et risquent de disparaître totalement de la programmation du service public en cas d’acceptation de l’initiative.
De plus, une réduction massive ou même une suppression des rédactions religieuses est à craindre, tant en Romandie, au Tessin qu’en Suisse alémanique, ce qui entraînerait une perte généralisée des compétences journalistiques du traitement des thèmes religieux dans toute leur diversité sociétale, culturelle et mondiale.
Les médias de service public, comme d’autres institutions, sont confrontés à de grands défis. L’adhésion et la confiance ne vont plus de soi et doivent être constamment renouvelées. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille affaiblir ces institutions. Au contraire : celui qui veut un renouveau doit garantir la capacité d’action.
L’initiative de réduction méconnaît l’ampleur de cette situation. Elle réduit un défi structurel à une question de coût et risque ainsi d’endommager durablement une infrastructure démocratique fondamentale.
Le Conseil de l’Église évangélique réformée de Suisse recommande donc de rejeter l’initiative SSR. Un « non » à l’initiative de réduction n’est pas une expression de nostalgie, mais un jugement réaliste sur les conditions nécessaires à une démocratie fonctionnelle. Ceux qui souhaitent que l’espace public reste à l’avenir un lieu de dialogue – et non un simple marché de l’indignation – ne devraient pas affaiblir les médias de service public, mais leur faire confiance pour se renouveler et les soutenir dans cette démarche.