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« Soyez toujours prêts à vous défendre face à ceux qui vous demandent de justifier l’espérance qui es en vous », 1 Pierre 3,15
L’Église évangélique réformée de Suisse (EERS) fait partie de l’espace public démocratique. En tant que Communion d’Églises évangéliques réformées, elle assume sa mission sociale et s’engage là où sont débattues les questions du vivre-ensemble, de la dignité humaine, de la justice, de la paix, de la liberté, de la participation ou de la préservation de la création.
L’EERS s’inscrit dans une tradition théologique qui réfléchit aux relations entre l’Église, l’État et la société depuis les origines du christianisme. Le Nouveau Testament voit dans l’État un outil au service de la justice, mais précise que toute autorité doit respecter les exigences de Dieu en matière de justice et de vérité. L’obéissance chrétienne à l’ordre étatique n’est donc pas sans limites : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes des Apôtres 5,29).
Augustin distinguait l’ordre politique de l’espérance dans le Royaume de Dieu : aucune communauté humaine ne saurait être identifiée au Royaume de Dieu, et pourtant l’ordre temporel reste indispensable pour garantir la paix et limiter l’injustice. Les réformateurs ont approfondi cette intuition. Luther considérait l’ordre politique comme un service nécessaire à la protection de la vie en société, sans pour autant lui conférer une autorité spirituelle. Calvin a davantage mis l’accent sur la responsabilité des autorités en matière de justice, de protection des plus faibles et du bien commun, ainsi que sur la responsabilité de la communauté chrétienne dans l’organisation de la vie publique.
Au XXe siècle, cette tradition a pris une nouvelle dimension face aux régimes totalitaires. La Déclaration théologique de Barmen a rejeté toute instrumentalisation de l’Église par des idéologies politiques, tout en affirmant que l’État doit veiller au respect du droit et à la paix, selon la volonté de Dieu. Dans son texte « Communauté chrétienne et communauté civile », Karl Barth décrit l’Église comme une communauté qui ne domine pas l’État, mais ne se retire pas non plus de l’espace publique : elle lui rappelle sa mission de protéger le droit, la liberté et l’humanité et à participer de manière responsable à la vie politique.
Dans cette tradition, l’EERS se considère comme faisant partie de la sphère publique démocratique. Elle ne confond pas l’Évangile avec un programme politique et ne revendique aucun magistère politique. Mais elle ne peut pas non plus rester silencieuse lorsque la dignité humaine, la justice, la paix, la liberté, la participation ou la sauvegarde de la création sont profondément remises en cause. Par son travail dans l’accompagnement spirituel, la diaconie, l’éducation, la migration, la coopération au développement, la construction de la paix, le dialogue interreligieux et la vie ecclésiale, elle est directement confrontée aux enjeux de société. Fortes de ces expériences, elle peut apporter dans le débat public d’une société démocratique les perspectives théologiques et éthiques qui en découlent.
À travers ces dix questions et réponses, le Conseil de l’EERS explique ouvertement pourquoi, quand et sous quelle forme l’EERS s’exprime publiquement. Ce document précise les critères, les compétences, les formes et les limites des prises de position de l’Église. Il vise à garantir la transparence, à favoriser le dialogue et à contribuer à une réflexion responsable.
L’EERS s’exprime parce qu’elle fait partie intégrante de la société et de l’espace public démocratique. Sa mission ne s’arrête pas au seuil du temple. Conformément à sa constitution, elle assume son rôle social et s’engage en faveur de la justice, de la paix et de la sauvegarde de la création.
Les prises de position publiques sont un moyen d’assumer cette mission. L’EERS apporte son expérience, ses repères éthiques et sa réflexion théologique dans les débats qui concernent la vie en société. Elle intervient lorsque des questions relatives à la dignité humaine, au droit, à la paix, à la liberté, à la participation, à la liberté de religion, à la démocratie ou à la responsabilité envers la création sont en jeu.
Le Conseil de l’EERS assume ainsi ses responsabilités en matière de direction et de communication publique. Il examine si une question concerne l’EERS, ses Églises membres, l’activité ecclésiale ou les principes fondamentaux de la vie en société. Il évalue la pertinence ecclésiale de la question, décide si une prise de position publique est justifiée et sous quelle forme.
Pour l’EERS, la politique ne se résume pas à une procédure étatique, à une campagne de votation ou à la concurrence entre partis. Sont politiques toutes les questions dans lesquelles une société débat de la manière dont elle souhaite vivre ensemble : comment garantir le droit, permettre la liberté, organiser la participation, limiter le pouvoir, promouvoir la paix, assumer les responsabilités et préserver la création.
La politique ne se limite donc pas à ce qui est débattu au sein des parlements, des partis, lors des élections ou des votations. Tout ce qui organise, façonne et marque la vie publique relève de la politique. Cela inclut notamment les questions relatives à la dignité humaine, à la justice sociale, à la migration, aux médias, à l’économie, à l’environnement, à l’éducation, à la démocratie, à la liberté de religion et aux droits humains.
Pour l’EERS, ces questions relèvent d‘une importance particulière lorsqu’elles touchent aux conditions fondamentales de la vie en société. La théologie réformée sait que le monde est appelé à une bonne fin, mais a elle a aussi conscience des menaces qui pèsent sur les structures sociales en raison de la culpabilité, de la peur, de l’égoïsme, des abus de pouvoir et de la violence. C’est pourquoi l’EERS interroge les structures sociales, en examinant dans quelle mesure elles protègent ou mettent en danger la vie, permettent ou empêchent la participation, garantissent ou bafouent le droit.
L‘espace public démocratique ne se limite pas uniquement aux parlements, aux autorités, aux partis politiques et aux médias. Il repose tout autant sur des forces vives de la société civile: associations, mouvements, œuvres d’entraide, communautés religieuses, établissements d’enseignement, clubs et initiatives. Toutes apportent leurs expériences, leurs points de vue et leurs valeurs, sans exercer de fonction décisionnelle au niveau de l’État.
L’EERS a également sa place dans ce contexte. Elle n’est ni une institution étatique ni un parti politique. C’est une communion d‘Églises qui, dans le cadre de sa mission, assume une responsabilité publique. Au sein de ses Églises membres, de ses paroisses, de ses œuvres et de ses services, les expériences sociales sont recueillies, les conflits sont identifiés et les questions liées à la vie en société sont débattues.
L’EERS n’intervient donc pas dans la société en tant qu’intervenante externe. Elle fait partie intégrante de cette société. Elle n’est pas seule avec sa voix, mais celle-ci est légitime dans un espace public pluraliste. Elle cherche à renforcer la culture démocratique en donnant voix à certaines expériences, en clarifiant les normes éthiques, en rendant accessibles les ressources herméneutiques de sa tradition religieuse et en contribuant à la formation d’un jugement responsable.
L’EERS ne s‘exprime pas sur toutes les questions politiques. Les prises de position publiques exigent prudence, retenue et des critères clairs. Il est déterminant de savoir si un sujet revêt une importance particulière du point de vue évangélique réformé et si l’EERS peut apporter une contribution qui lui soit propre, pertinente et responsable.
Le Conseil examine en particulier quatre questions :
Premièrement : l’EERS est-elle directement concernée ? C’est le cas lorsque des décisions politiques touchent directement l’EERS, ses Églises membres ou l’activité ecclésiale : par exemple, l’accompagnement spirituel, le secret professionnel, la protection du dimanche, la pratique religieuse, les professions ecclésiastiques, son financement, la liberté de religion ou le statut juridique des Églises.
Deuxièmement : la mission publique de l’Église est-elle en jeu ? Même en l’absence d’un enjeu institutionnel direct, une prise de position peut s’avérer justifiée lorsque des questions fondamentales telles que la dignité humaine, la justice, la paix, la solidarité, la démocratie, les droits de l’homme ou la sauvegarde de la création sont en jeu.
Troisièmement : l’Église a-t-elle une contribution spécifique à apporter ? Le Conseil examine quelle expérience, quelle réflexion éthique ou quelle perspective théologique l’EERS peut apporter. Une prise de position publique n’a de sens que si elle apporte une dimension significative au débat.
Quatrièmement : une déclaration est-elle pertinente et articulée de manière responsable ? Elle doit être fondées, théologiquement justifiée sur le plan théologique, compréhensible par le grand public, proportionnée et ouverte à la critique.
Étant donné que de nombreuses questions politiques peuvent être reliées aux grands thèmes que sont la justice, la paix et la sauvegarde de la création, une simple référence générale à ces valeurs ne suffit pas. Le Conseil prend en compte la pertinence ecclésiale, la qualité du contenu, la continuité thématique, l’impact public et la diversité des positions au sein des Églises membres.
L’EERS assume la responsabilité de la défense des intérêts ecclésiaux au niveau national dans les domaines de la politique, de la société et de la vie publique. Elle prend en charge des missions qui ne peuvent être menées à bien au niveau des Églises membres, des paroisses ou des œuvres de manière satisfaisante. Ce faisant, elle respecte le principe de subsidiarité et les compétences de ses Églises membres.
L’EERS est notamment compétente lorsqu’un sujet revêt une importance nationale, concerne plusieurs Églises membres, touche à l’activité ecclésiale à l’échelle nationale ou lorsqu’une prise de position commune des Églises protestantes réformées est attendue par l’opinion publique. Cela peut être le cas pour des questions relatives à la liberté de religion, à la cohabitation interreligieuse, à l’accompagnement spirituel, au secret professionnel, à la présence médiatique, à la migration, à la coopération au développement, aux droits humains ou à la cohésion sociale.
Il relève également de sa compétence de recueillir les préoccupations des Églises membres, les coordonner et les porter au niveau national. L’EERS ne s’exprime pas à la place des Églises membres, mais en tant que communion d’Églises. Lorsque plusieurs niveaux sont concernés, il convient de déterminer si une prise de position doit émaner de l’EERS, d’une Église membre, d’une œuvre ou d’une collaboration conjointe.
L’EERS dispose de différents types déclarations publiques, dont la responsabilité incombe au Conseil. Celles-ci se distinguent par leur motif, leur destinataire, leur caractère contraignant et leur objectif.
Les réponses aux consultations servent à apporter une contribution de fond aux procédures législatives. Elles sont axées sur les faits, s’adressent à un public précis et portent sur des projets concrets.
Les prises de position expriment l’avis du Conseil sur une question politique, éthique ou sociale. Elles sont généralement concises, ciblées et se rapportent à un contexte décisionnel particulier.
Les textes d’orientations abordent une question sous l’angle normatif, théologique et éthique. Elles ne se limitent pas à un projet particulier, mais exposent les réflexions fondamentales qui guident le Conseil.
Le format « 10 questions – 10 réponses » a une visée didactique. Il clarifie les concepts, structure les arguments et permet de se forger une opinion éclairée. Ce format est particulièrement adapté pour aborder des questions complexes et les cas où il existe des points de vue divergents au sein de l’Église.
Les études servent à mener une analyse ouverte et une enquête approfondie. Elles établissent des bases, éclairent les relations entre différents éléments et permettent à l’Église de se forger une opinion ultérieurement.
La communication publique de l’EERS comprend également des interventions dans les médias, des débats publics, des discussions spécialisées, des manifestations, des activités de mise en réseau ainsi que les prises de parole des membres du Conseil. Toutes les questions ne requièrent pas la même forme. Parfois, une prise de position claire s’impose. Parfois, une réponse à une consultation est appropriée. Parfois, il est plus important d’élaborer des éléments de fondement ou d’ouvrir des espaces de discussion.
Les déclarations publiques de l’EERS sont le fruit d’un processus de discernement alliant les dimensions spirituelles, théologiques, éthiques ainsi qu’une expertise thématique. Ce processus comprend l’écoute des Écritures, l’Évangile comme source d’orientation, la prise en compte des traditions réformées, l’analyse spécialisée, ainsi que les échanges avec les Églises membres, les œuvres, le monde académique, la sphère politique et la société civile ainsi que diverses contributions au débat public. Ce processus s’appuie notamment sur des articles de blog, des podcasts, des débats publics et des tables rondes. Ces formats de dialogue permettent de développer différentes perspectives, de clarifier les arguments et de favoriser la compréhension mutuelle, sans pour autant impliquer une recommandation politique concrète de l’EERS.
Le Conseil examine quel format de déclaration est approprié. Toutes les orientations théologiques fondamentales ne débouchent pas directement sur une recommandation politique concrète. Entre l’Évangile, la formation d’un jugement éthique et la conclusion politique, interviennent l’interprétation, l’analyse et l’évaluation des enjeux.
Plus l’EERS s’exprime de manière concrète sur des options politiques, plus les exigences en matière de justification, de pertinence, de proportionnalité et de respect des opinions divergentes sont élevées. Une déclaration publique doit indiquer clairement dans quel format elle s’inscrit : s’agit-il d’une orientation théologique, d’une analyse éthique, d’une prise de position politique, d’une réponse à une consultation ou d’une contribution au débat public ?
La présidente ou le président de l’EERS joue également un rôle particulier. Il ou elle représente l’EERS auprès du public et peut formuler des suggestions concernant la vie d’Église et l’accomplissement de sa mission. Ces prises de parole doivent elles aussi être clairement fondées sur la mission de l’Église, la Constitution de l’EERS et la responsabilité envers les Églises membres, la société et l’opinion publique.
L’EERS n’a pas de ligne politique officielle. Ses Églises membres comptent parmi leurs membres des personnes aux convictions politiques diverses. Cette diversité fait partie intégrante de l’identité réformée.
C’est pourquoi les déclarations publiques de l’EERS ne doivent pas se substituer à la formation du jugement politique, mais l’approfondir. Elles doivent clarifier les arguments, amener des exemples d’expériences vécues, définir des critères éthiques et encourager la prise de responsabilités. Elles ne doivent pas donner l’impression qu’il n’existe qu’une seule réponse chrétienne possible à chaque question politique complexe.
L’EERS respecte la liberté d’opinion de ses membres. Elle peut prendre position sans pour autant assimiler la foi chrétienne à une solution politique particulière. Elle peut également donner des orientations sans pour autant clore le débat au sein de l’Église.
Lorsque l’EERS s’exprime publiquement, elle le fait de manière responsable dans le cadre de sa mission ecclésiale. Elle ne prétend pas refléter toutes les opinions au sein des Églises réformées. Elle souhaite toutefois expliciter clairement les raisons qui la poussent à s’exprimer, les critères qu’elle applique et les pesées d’intérêts qu’elle effectue.
Les déclarations publiques de l’EERS doivent être soigneusement argumentées, fondées sur des bases solides, théologiquement justifiées et compréhensibles pour l’opinion publique démocratique. Elles ne visent pas à se substituer à la formation du jugement politique, mais à l’enrichir.
Des limites sont atteintes lorsque le discours ecclésial simplifie à l’excès des questions complexes, ignore la diversité interne à l’Église, donne une interprétation religieuse univoque des différentes options politiques ou ne respecte pas la liberté d’opinion de ses membres. L’EERS peut donner des orientations et prendre position, mais elle ne doit pas laisser entendre qu’il n’existe qu’une seule réponse chrétienne possible à chaque question politique.
L’EERS n’avance pas de prétention à une compréhension politique plus élevée. Elle s’appuie sur sa mission, son expérience et sa responsabilité envers le vivre-ensemble. C’est précisément parce que les jugements ecclésiaux sont humains, historiques et faillibles qu’ils doivent rester vérifiables et s’exposer à la critique.
Une Église réformée s’exprime publiquement, mais reste ouverte à l’apprentissage. L’esprit critique, l’auto-examen et l’ouverture au dialogue font partie intégrante de sa mission.
L’EERS souhaite contribuer à la compréhension mutuelle dans l’espace publique. Elle ne cherche pas à se substituer à la responsabilité politique, mais à la renforcer. Elle souhaite aider à réfléchir aux enjeux de la vie en société à la lumière de la dignité humaine, de la justice, de la paix, de la liberté, de la participation et de la sauvegarde de la création.
Son objectif n’est pas de renforcer la position de l’Église, mais d’apporter un témoignage crédible en paroles et en actes. Lorsque l’EERS s’exprime publiquement, elle ne cherche pas à simplifier les questions politiques, mais à approfondir les enjeux, à partager des expériences, à fournir des repères éthiques et à contribuer à la formation d’un jugement responsable.
L’EERS gagne en crédibilité lorsque ses déclarations vont de pair avec ses actes. Son engagement dans les domaines de l’accompagnement spirituel, de la diaconie, de l’éducation, de l’asile, de la migration, de la coopération au développement, de la paix, de la liberté de religion, de la justice sociale et des droits humains ne se manifeste pas seulement dans des textes, mais se concrétise aussi au travers de relations, d’échanges spécialisés, de commissions, de réseaux, de manifestations et d’un engagement ecclésial actif.
L’EERS ne se place pas au-dessus de la société. Elle en fait partie intégrante. C’est pourquoi elle fait entendre sa voix : en tant que membre de la société civile, animée par un sens des responsabilités ancré dans la tradition réformée et au service du vivre-ensemble.